“La Moïeutique de Cioran, Mihaela-Genţiana Stănişor” (Cyrille Godefroy)

LA CAUSE LITTÉRAIRE, 27 mars 2018

La Moïeutique de Cioran, février 2018, 299 pages, 39 €
Ecrivain(s): Mihaela-Genţiana Stănişor
Edition: Editions Classiques Garnier

Cioran (1911-1995) fascinerait-il les exégètes ? Le pullulement des études à son endroit atteste de l’intérêt suscité par la noirceur stimulante de ses écrits, témoigne de l’attention portée à la fulgurance paradoxale de ses épigrammes. Parmi les plus abouties et intéressantes, citons Émil Cioran. La lucidité libératrice ? (George Balan), Cioran ou le dernier homme (Sylvie Jaudeau), Cioran ou le défi de l’être (Nicole Parfait), Le corrupteur corrompu, Barbarie et méthode de l’écriture de Cioran (Nicolas Cavaillès) etc. Dans ce nouvel essai, La Moïeutique de Cioran, paru en février 2018 aux éditions Classiques Garnier, Mihaela-Gentiana Stanisor analyse la thématique cioranienne à travers un prisme directeur d’ordre linguistique c’est-à-dire l’abandon par Cioran de sa langue maternelle, le roumain, au profit du français.

En 1937, Cioran obtient une bourse afin de rédiger une thèse sur Bergson en France. En guise de thèse, le mélancolique insomniaque mène une vie de bohème et d’austère oisiveté, parcourt l’hexagone en bicyclette, écrit ses trois derniers livres en roumain et demeure en marge du brouhaha térébrant de la modernité dont le tourbillon l’avait fatalement aspiré lorsqu’il vivait en Roumanie. Son œuvre dite roumaine, composée de sept livres, s’achève en 1944. Stanisor la place sous les auspices de l’effusion, du lyrisme, de l’incandescence, des passions, du débraillement, de l’égomanie, le roumain offrant une conduction idoine à l’exubérance de Cioran. Elle pointe l’adoption définitive du français comme une occurrence révolutionnaire dans le parcours de Cioran dans le sens où cette langue aurait radicalement modifié sa posture ontographique, aurait profondément bouleversé sa fibre scripturale. À tel point qu’elle promulgue en l’an 1947 la naissance d’un second Cioran, pas moins : « Il est né dans la langue roumaine. Il devient dans la langue française ». Plus loin, elle ajoute : « Le passage au français est un abandon du moi en faveur du Mot, de la vie en faveur de la langue. C’est-à-dire un passage de l’individualité à l’impersonnalité… L’œuvre française représente la mort de toute subjectivité ». Probablement se fourvoie-t-elle, manifestement exagère-t-elle, pour les besoins de l’essai et de son accroche, l’incidence de ce biographème linguistique. Les écrits français de Cioran ne marquent en aucun cas une oblitération ou une évaporation de son moi ni une quelconque dépersonnalisation. Il suffit pour s’en convaincre de piocher au hasard quelques aphorismes de son œuvre française : « S’il me fallait renoncer à mon dilettantisme, c’est dans le hurlement que je me spécialiserais » (Syllogismes de l’amertume, 1952) ; « Fonder une famille. Je crois qu’il m’aurait été plus aisé de fonder un empire » (Écartèlement, 1979) ; « Je m’évertue à me figurer le cosmos sans… moi. Heureusement que ma mort est là pour remédier à l’insuffisance de mon imagination » (Aveux et anathèmes, 1987).

Comme tout un chacun, Cioran a évolué progressivement, au gré de son expérience et de sa maturation personnelles. L’acte d’écrire a revêtu au fil des années une valeur accrue, la forme, la passion du mot juste le taraudant toujours davantage. Ses textes roumains correspondent à des œuvres de jeunesse écrites entre 20 et 33 ans, souvent sous l’empire d’effroyables insomnies. Il est logique qu’ils véhiculent plus de vigueur, d’intempérance, d’indiscipline, de vitalité, d’outrance : « Avec l’âge on n’adhère plus à ses idées avec la même intensité » (Cioran). L’escroc du gouffre se démarque résolument de ses égarements idéologiques et utopiques du début des années 30, notamment de sa souscription au mouvement fasciste La garde de fer qui prêchait la régénération morale de la Roumanie et dont la doctrine correspondait au désir de grandeur du jeune Cioran : « Le jeune Cioran est psychologiquement un être déçu, qui vit in extremis et qui fait de l’excès une voie d’affirmation de sa personnalité et de son écriture » (Stanisor). Cioran l’adulte se dépouille peu à peu de tous ses conditionnements initiaux, la langue mais aussi la patrie, la famille, le métier, l’idéologie : « Il quitte tout contexte pour travailler au texte » (Stanisor). Il se désengage du flux de l’histoire, se réfugie dans un individualisme introspectif et créatif, s’arrime à un pyrrhonisme sulfurique, à la fois fondateur et destructeur. À force de travail, d’efforts acribologiques, de lecture, en particulier les moralistes français du dix-septième et dix-huitième siècles, Cioran affine son écriture, sculpte son style. Certes, la rigueur de la langue française et la difficulté de son apprentissage ont peut-être, à la marge, tempéré l’éruptivité ou freiné les épanchements du penseur crépusculaire. Mais le changement de langue ne joue qu’un rôle auxiliaire dans son évolution. Le tempérament de Cioran prime et celui-ci innerve obstinément ses écrits, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il décide de poser le stylo en 1987. Il le confesse lui-même sans torve modestie : « Tous mes livres sont autobiographiques ». L’âge et les désillusions aidant, la lassitude estompe son impétuosité, la résignation érode sa virulence. Mais Cioran reste un penseur du ressenti, le secrétaire de ses sensations, ce qui le place, du reste, à mi-chemin du philosophe et du poète. Contrairement à ce que Stanisor allègue, ses écrits français ne perdent pas en subjectivité, aussi condensée et ciselée soit-elle, ni même en lyrisme, aussi camouflé soit-il sous des énoncés génériques. Par exemple, l’aphorisme « ce qui est merveilleux, c’est que chaque jour nous apporte une nouvelle raison de disparaître », sous un aspect globalisant renforcé par l’usage du « nous » dissimule in fine une perception profondément personnelle, un désarroi éminemment singulier, un dégoût viscéralement subjectif. Le moi de Cioran ne s’efface jamais, il transpire fiévreusement à la surface des mots. L’écrivain cracheur de cristal ne peut concevoir une pensée dissociée du sensible, une idée sevrée de l’état d’âme l’ayant ensemencée. La neutralité théorétique kantienne l’indispose au plus haut point. « Triompher de moi, je ne peux pas », admet-il tout uniment. Cette inaptitude à liquider le moi constitue la raison principale pour laquelle, en dépit de sa dilection pour la vacuité, sa conversion au bouddhisme périclite. Pour Cioran, exister c’est « colorer affectivement chaque instant », et non pas, comme le fait Sartre et d’autres au même moment, se mêler aux luttes idéologiques collectives, s’empêtrer dans les soubresauts puis dans les décombres de l’Histoire… [+]