“Clément Rosset ou la joie tragique” (Sébastien Charles)

La philosophie à portée de voix, vol. 9, nr. 2, printemps 1999

Charles, S. (1999). Clément Rosset ou La joie tragique (entretien). Horizons philosophiques, 9(2), 91–108. doi:10.7202/801134ar

«La philosophie fera en sorte que celui qui aura obéi à ses lois aura toujours des armes contre la fortune, qu’il trouvera en lui-même tous les secours nécessaires à la vie heureuse, de manière à être toujours heureux». — CICÉRON

De nos jours Derrida, Deleuze et Foucault rencontrent encore un immense succès outre-Atlantique et sont à la source de nombreuses écoles de pensée dans lesquelles affluent un grand nombre de disciples. Votre pensée, qui s’est élaborée à la même époque, n’a pas, elle, donné lieu à un phénomène de ce genre. Comment expliquez-vous le fait que vous soyez lu sans être adoré, compris sans être adulé ? Est-ce là un état de fait conforme à votre «pensée terroriste» qui se veut lucide et sans compromission aucune avec les courants philosophiques à la mode ?

Je crois que vous posez la question de manière inexacte, ou du moins les faits que vous invoquez ne sont pas tout à fait exacts. Il est évident que j’ai été beaucoup moins lu – ou du moins beaucoup moins acheté parce que je ne sais pas combien de gens ont vraiment lu en-deçà ou au-delà de l’Atlantique un certain nombre de livres de ces philosophes, et notamment ceux qui étaient particulièrement gros ou indigestes – et que je n’ai pas obtenu le même succès au niveau des ventes et de la notoriété (articles dans les journaux, émissions diverses et autres choses dans ce genre-là). En revanche, si mon public a été limité, il a toujours été très enthousiaste. Si j’ai moins de lecteurs, ils sont répartis dans le monde entier (ce qui m’étonne toujours un peu) et sont très attachés à ce que j’écris et mettent mes ouvrages très au-dessus des grands noms auxquels vous avez fait allusion. Ce n’est donc pas du même genre de notoriété qu’il s’agit parce que notre public diffère et que nous ne cheminons pas sur les mêmes pistes ni ne combattons dans
les mêmes arènes et avec les mêmes juges. C’est pourquoi cette question se résout d’elle-même par la divergence de nos écritures, de nos objectifs et de nos lecteurs. Je parle ici bien sûr de ceux de mes lecteurs qui ont pris beaucoup de plaisir à me lire, mais c’est le cas de la grande majorité de ceux qui me lisent, même si, évidemment, il y a des gens qui détestent avec beaucoup de violence intellectuelle ce que je fais, pour la raison
du contenu essentiellement… [Pdf]