“Cioran et la critique de la traduction” (Mihaela-Gențiana Stănișor)

Atelier de Traduction,  Universitatea Stefan cel Mare, Suceava, 2005.

Nous nous proposons d’étudier comment Cioran envisage les problèmes de la traduction, sa mission et ses valeurs, la possibilité de maîtriser et de s’exprimer dans plusieurs langues. Nous partons de plusieurs affirmations qu’il a faites surtout dans ses Cahiers, mais aussi dans ses Oeuvres et ses Entretiens. Nous avons pu constater que la question de la traduction le préoccupe beaucoup et que, chez lui, elle gagne des dimensions particulières. Il faut tenir compte que nous parlons d’un écrivain roumain d’expression française, qui a choisi d’écrire en français tout en renonçant au roumain. Ce processus volontaire a produit une rupture dans l’être et la pensée de Cioran. Et, chose très importante, Cioran n’oublie jamais sa condition de « métèque », d’étranger par rapport à la langue française qu’il apprend et maîtrise de l’extérieur, comme une langue morte que l’on a apprise à l’aide des dictionnaires et des lectures.

La transfiguration de l’œuvre

Pour expliquer ses rapports avec cet idiome d’emprunt il compose tout un roman en raccourci. Il y insiste sur toutes les difficultés et tous les sacrifices d’un tel passage langagier ainsi que sur les implications qu’il a eus sur sa manière d’envisager la vie et l’écriture. Cioran n’a jamais essayé de se traduire du roumain en français, chose impossible d’ailleurs, mais au contraire il a préféré renoncer à tout (à son identité, à son passé, à sa langue maternelle) pour pouvoir adopter et se laisser adopter par cette autre langue. On trouve plusieurs variantes, plus ou moins identiques, qui décrivent ce changement ontologique et langagier, non seulement dans les Entretiens, où il en parle presque toujours, mais aussi dans les Cahiers et les Œuvres. Cette expérience radicale, totale est à la base de tout ce qu’il a pensé et écrit : « J’ai écrit en roumain jusqu’en 1947. Cette année-là, je me trouvais dans une petite maison près de Dieppe, et je traduisais Mallarmé en roumain. Soudain je me suis   dit : « Quelle absurdité ! À quoi bon traduire Mallarmé dans une langue que personne ne connaît ? » Alors, j’ai renoncé à ma langue. Je me suis mis à écrire en français, et ce fut très difficile, parce que, par tempérament, la langue française ne me convient pas : il me faut une langue sauvage, une langue d’ivrogne. Le français a été pour  moi comme une camisole de force. Écrire dans une autre langue est une expérience terrifiante. On réfléchit sur les mots, sur l’écriture. Quand j’écrivais en roumain, je le faisais sans m’en rendre compte, j’écrivais, tout simplement. Les mots n’étaient pas alors indépendants de moi. Lorsque je me suis mis à écrire en français, tous les mots se sont imposés à ma conscience ; je les avais devant moi, hors de moi, dans leurs cellules, et j’allais les chercher : « Toi, maintenant, et maintenant, toi. » (…) De la même manière, écrire, en français, a cessé d’être un acte instinctif, comme c’était le cas quand j’écrivais en roumain, et a acquis une dimension délibérée, (…) En changeant de langue, j’ai aussitôt liquidé le passé : j’ai changé complètement de vie. Même à présent, il me semble encore que j’écris une langue qui n’est liée à rien, sans racines, une langue de serre. »1

Il commence à écrire en français par refus de traduire du français. Ce refus ne vient pas de l’impossibilité de traduire la poésie de Mallarmé (même si l’on sait que la traduction de la poésie est la plus difficile), mais de la conscience de l’insignifiance de la langue roumaine, une langue mineure, provinciale, inconnue dans le monde. Il se rend compte que l’avenir d’une telle langue est sombre, qu’elle ne peut pas s’imposer ou durer. Cette crise de conscience et de lucidité l’éloigne à jamais du roumain qu’il refuse de fréquenter et de parler : F.J.R. : « Quand vous vous voyez (avec Ionesco, s.), vous parlez roumain ou français ?
C. : Non, français. Je ne parle plus roumain avec personne. Je ne veux plus.
F.R.J. : Mais vous pourriez ?
C. : Sans aucun problème, bien entendu. Mais le roumain est très dangereux pour moi, parce que c’est ma première langue, il y a une attirance, et avec l’âge elle réapparaît. Cela me fait peur. Je rêve en français mais si je devais plus tard rêver en roumain, c’en serait fini de moi comme écrivain français. »2

C’est parce qu’il est né dans une culture mineure qu’il veut s’instruire au maximum. Ce moment révélateur déclenché par l’essai de traduire la poésie de Mallarmé l’a écarté non seulement de la pratique de la traduction mais aussi de la langue roumaine. La décision de changer de langue l’a jeté au milieu des contradictions ontologiques et scripturales. Le français qu’il a adopté ne répond pas à son tempérament, et vient en opposition avec l’esprit libre et le parfait désordre du roumain. Cioran refuse de pratiquer la langue maternelle pour pouvoir adopter le français, pour réussir à naître une seconde fois dans cet autre idiome, qui doit dépasser le statut de langue d’emprunt. Il parle d’une manière impersonnelle de cette épreuve capitale, source et accomplissement de toutes ses réussites :

« Après avoir fréquenté des idiomes dont la plasticité lui donnait l’illusion d’un pouvoir sans limites, l’étranger débridé, amoureux d’improvisation et de désordre, porté vers l’excès ou l’équivoque par inaptitude à la clarté, s’il aborde le français avec timidité, n’y voit pas moins un instrument de salut, une ascèse et une thérapeutique. À le pratiquer, il se guérit de son passé, apprend à sacrifier tout un fonds d’obscurité auquel il était attaché, se simplifie, devient autre, se désiste de ses extravagances, surmonte ses anciens troubles, s’accommode de plus en plus du bon sens, et de la raison ; du reste, la raison, peut-on la perdre et se servir d’un outil qui en demande l’exercice, voire l’abus ? Comment être fou – ou poète – en une telle langue ? Tous ses mots paraissent au fait de la signification qu’ils traduisent : des mots lucides. S’en servir à des fins poétiques équivaut à une aventure ou un martyre. “C’est beau comme de la prose”. Boutade française s’il en fut. L’univers réduit aux articulations de la phrase, la prose comme unique réalité, le vocable retiré en lui-même, émancipé de l’objet et du monde : sonorité en soi, coupée de l’extérieur, tragique ipséité d’une langue acculée à son propre achèvement. »3

La langue française modifie la manière de penser de Cioran ; ainsi la préoccupation essentielle de son écriture devient-elle la forme. Les obsessions thématiques exprimées dans les livres écrits en roumain se transforment dans des obsessions de langage. Il est naturel que les thèmes obsédants pour le roumain Cioran (physiques ou métaphysiques) tombent sur un plan secondaire pour l’écrivain qui souffre cette transmutation ontologique d’une langue à l’autre. Adoptant le français, Cioran devient conscient qu’un idiome se définit moins par ce qu’il te permet de dire mais surtout par ce qu’il t’oblige de dire. En français, la forme dans laquelle il se sent à l’aise est l’aphorisme à cause des contraintes qu’il lui impose. Dans les Cahiers il y a beaucoup de fragments où le Mot est écrit avec majuscule car il est devenu un thème de réflexion et de pratique scripturale. Cioran écrit et souscrit à l’aphorisme, en faisant le plaidoyer de l’essence du langage. L’adoption de la langue française (processus si bien décrit dans la « Lettre à un ami lointain ») apporte un autre effet majeur que les textes en français et seulement eux peuvent nous révéler : l’adaptation de la personnalité de l’artiste à un autre code, son encadrement dans d’autres limites imposées par un autre idiome. C’est le français qui lui inspire le culte de la concision. C’est premièrement cette passion pour le français, pour ses secrets qui l’a déterminé à vouloir écrire en français et à ne pas se résigner à l’activité d’un simple traducteur. Il voulait pratiquer cette langue parfaite comme écrivain.

Le mot dans des langues différentes = le même comme un autre ; traduction et intraduisible

Écrire correctement, comme un Français véritable, devient son credo poétique. La langue française lui impose sa structure, sa rigueur, sa perfection. Il en devient la victime, consciente du pouvoir de ce bourreau qu’il aime. Cioran n’a pas accepté le bilinguisme, c’est pourquoi il n’a pas fait une carrière de traducteur. Il quitte le roumain et adopte le français, ce lit de Procuste qui le mutile successivement. Le verbiage roumain, lyrique et pathétique est remplacé par la rigueur du mot français, véritable île à découvrir, contourné sur la nuance. Le Mot devient obsession, recherche exaspérée. Cioran se rend compte que toute une pensée et toute une sensibilité sont à découvrir dans un mot devant lequel il s’incline comme devant une divinité. Les Cahiers témoignent sa passion pour la force expressive du mot. Souvent il écrit des mots en italiques, entre guillemets ou il les gardent dans la langue d’origine (roumaine, allemande, anglaise, espagnole). C’est toute une distance qu’il met entre ces mots étrangers et leur correspondant français, entre le mot-source et le mot-cible. Cette pratique scripturale montre son scepticisme vis-à-vis de la capacité de trouver l’équivalent parfait. Cette technique de garder le mot en langue étrangère, parfois sans précisions supplémentaires, autre fois en précisant l’impossibilité de le traduire, se trouve à la base de sa théorie de la traduction : il ne croit pas à la traduction au niveau minimal (du mot). Bien sûr que la traduction représente, pour lui aussi, une expérience d’aliénation. La traduction suppose la recréation, la transcription, l’adaptation. Tout cela serait faisable, selon Cioran, au niveau textuel, de l’ensemble (niveau maximal) mais impossible au niveau du mot. Car la traduction du mot installe un écart trop grand entre les deux langues. Le mot reste souvent intraduisible ; c’est pourquoi il préfère souvent ne pas traduire des mots, mais les écrire en langue d’origine et en italiques. Mais nous croyons que cette pratique a d’autres significations chez Cioran que dans les traductions habituelles où ils ne représentent pas tellement d’intraduisibles que des indices de manipulation qui marquent les blocages apparus dans le processus de transfert d’une langue à l’autre ou la volonté de signaler au lecteur les marques de l’altérité. Ils expriment la distance entre le texte-source et le texte-cible.

Cioran a une position paradoxale en ce qui concerne la traduction. Parfois on est persuadé qu’il souscrit à l’impossibilité théorique de la traduction, comme Blanchot ou Rilke, ce dernier considérant que presque tout ce qui arrive est inexprimable. Il faut remarquer ici l’avalanche de citations de mots ou de phrases en langues étrangères dans les Cahiers.

On peut grouper ces mots en trois catégories principales :

  1. Des mots allemands appartenant à la philosophie qui n’ont pas de correspondant exact et qu’il préfère écrire en original pour garder leur concision et leur parfum. En traduction française, ils devraient être explicités ce qui est fait, d’ailleurs, en bas de Mais le français ne possède pas de mots d’un tel poids philosophique qui soient reconnus tout de suite. Il aime les mots allemands pour leur sonorité dure, pour leur longueur considérable et consonantique. En voilà quelques exemples : « « Weltlosigkeit » – un autre mot selon mon cœur, intraduisible comme tous les mots étrangers qui me séduisent et me comblent. »4 ; « Je suis à n’en pas douter un Gemütskranke (intraduisible) (…) »5 ; « Elle est très juste cette idée de Musil que les philosophes sont des Gewalttäter et que les grands systèmes ont toujours été contemporains des régimes tyranniques. »6 ; «Vais-je écrire un article sur la Völkerwanderung ? »7 ; «J’ai beaucoup plus que le sens métaphysique, j’ai le sens morbide de  la  Vergänglichkeit. (…) »8 ; « Nietzsche, pendant les dernières années de son Unmachtung, muet, prostré, regardait fixement pendant des heures ses mains. Comme Macbeth après le crime. »9 ; « Gegen den Tod ist kein Kraut gewachsen. »10 ; « J’aimerais écrire un essai sur Hitler comme contemporain de l’expressionnisme, sur un illettré en proie à la Weltuntergangstimmung. »11 ; « Hegel, Fichte – et Nietzsche – le processus de « Selbstvergötterung » de l’homme. Ce qui me frappe le plus dans la philosophie allemande, c’est le manque de modestie. Le Geist peut tout. Mais le Geist n’est rien d’autre que l’homme. (…) »12.
  1. Des mots roumains qui appartiennent parfois au registre populaire, paysan, qui lui rappellent le contexte roumain, les traditions et conceptions spécifiquement roumains, qui ont des nuances intraduisibles et des sonorités poétiques : « L’extraordinaire langue roumaine ! Chaque fois que je m’y replonge (ou plutôt que j’y songe, car j’ai hélas ! cessé de la pratiquer), j’ai le sentiment d’avoir commis, en m’en détachant, une criminelle infidélité. La possibilité qu’elle a de prêter à chaque mot une nuance d’intimité, d’en faire un diminutif ; cet adoucissement, la mort même en bénéficie : « mor işoara »…Il fut un temps où je ne voyais dans ce phénomène qu’une tendance au rapetissement, au ravalement, à la dégradation. Il m’apparaît maintenant, au contraire, comme un signe de richesse, comme un besoin de conférer un « supplément d’âme » à tout. »13 ; « N-a fost s fie It wasn’t to be. Impossible d’en trouver une traduction française satisfaisante. »14 ; « Il faut s’arracher à ses origines, à la superstition de la « tribu ». Je suis roumain, très bien ; cependant je ne peux absolument pas supporter la musique populaire roumaine (doïna exceptée). En revanche, la musique hongroise me remue, me bouleverse, m’atteint jusque dans mon Les Hongrois sont nos ennemis. Mais en un certain sens ces ennemis me sont plus proches que mes compatriotes. Quelle conclusion en tirer ? »15

Il est touché par la sensibilité extraordinaire de la langue roumaine, par la fièvre qui anime chaque mot, par la force émotionnelle d’un diminutif qui peut troubler toute une expression. La poésie de la langue roumaine est difficilement traduisible dans le français dominé par une certaine platitude et froideur et on peut s’imaginer que tout cela est dramatique pour Cioran qui croit à la poésie du mot, à une sorte de métaphysique musicale qui s’y cache et qu’il faut à tout prix surprendre.

  1. Des mots anglais qu’il trouve plus poétiques que leur correspondant français. Parfois il s’agit de mots composés qui n’ont pas de correspondant en français : « (…) du moins une expérience pareille aura le mérite de m’avoir guéri de toute home sickness. »16 ; « Accès   classique   de   self-pity.   Sentiment   légitime   autant   que méprisable. J’avais pensé l’avoir épuisé et surmonté. Mais non, il est là, intact. Cependant cela fait un certain temps depuis qu’il me semblait que j’en avais triomphé. Mais on ne triomphe de rien d’essentiel. »17

Il introduit dans le même fragment des mots appartenant à deux langues pour suggérer la richesse symbolique des mots : « Je suis l’homme du refrain, en musique, en philosophie, en tout. J’aime tout ce qui est obsédant, lancinant, haunting, tout ce qui fait mal par la répétition, par cet interminable retour qui touche aux dernières profondeurs de l’être et y suscite un mal délicieux et cependant intolérable. »18 ; « Envie d’être plus abattu que je ne suis, et le suis pourtant autant qu’on peut l’être, – pire accès de « despondency », de « dejection », de mélancolie virulente et démodée. (…) »19

Quand il médite sur la différence entre le mot français « lucidité » et son correspondent anglais « lucidity », il énonce un principe de base que le traducteur doit respecter : connaître la fréquence du mot aussi dans la langue-source que dans la langue- cible : «Le mot lucidité que j’emploie souvent, on le traduit en anglais par « lucidity » – vocable peu courant tant en Amérique qu’en Angleterre, – alors qu’en France n’importe qui l’emploie. Ainsi, pas plus tard qu’hier, à la radio, un chauffeur de camion s’en servit tout naturellement, à propos d’un accident. Je sais bien qu’il ne pensa pas au sens philosophique du mot, mais peu importe. Ce qui compte, c’est que le mot soit familier et banal. Dans les pays de langue anglaise, il est presque technique. Cet exemple montre que la fréquence avec laquelle un mot est employé devrait guider en premier lieu le traducteur dans le choix des équivalents. »20 Si la fréquence d’un mot dans une langue peut le dégrader et déterminer son emploi en fonction du domaine envisagé, le traducteur doit nécessairement remarquer les nuances d’un mot ou d’une expression, savoir choisir entre ses différentes valeurs stylistiques ; le style d’une traduction devient une préoccupation essentielle : « Dinu Noica m’écrit très justement que mes « Nouveaux dieux », c’est ma position d’il y a trente ans, mais retournée, renversée. Et il me cite un mot que j’avais dit à l’époque : « J’envie Jésus, car il a réussi un grand coup dans l’Histoire. » L’expression roumaine : a dat lovitura a une nuance vulgaire qu’il n’est pas facile de rendre en français. »21

Connaître plusieurs langues et lire en français, allemand ou anglais permet à Cioran de faire la distinction entre les significations et les nuances du même mot dans ces langues : « Boredom, Langeweile, aburrimiento, plictiseal , – n’ont pas de valeur poétique ; seul l’ennui a réussi à conserver ses multiples fonctions. »22

Quand il met en discussion quelques expressions traduites, il se prononce en faveur de leur équivalent ouvert, polysémique et poétique. Loin d’être l’adepte du sens littéral du terme, Cioran apprécie les trouvailles à valeur symbolique. Mais s’il ne trouve pas un équivalent, du moins assez suggestif que l’original, il se sent déçu. Il se rend compte que la traduction est un éloignement, une perte de signification, malgré le talent du traducteur : « M-am zbătut – comment traduire cette expression ? L’indigence du français me fait peur. »23

Il y a des mots qui sont définitoires pour un peuple et expriment ce qu’il a de profond et de spécifique. Ces mots sont, selon Cioran, intraduisibles : « De mon pays j’ai hérité le nihilisme foncier, son trait fondamental, sa seule originalité. Z d rnicie, nimicnicie – ces mots extraordinaires, non ce ne sont pas des mots, ce sont les réalités de notre sang, de mon sang. »24 Cioran n’aime que « l’originel qui seul est vrai. Tout ce que l’esprit invente est faux. »25 Parfois,   il   semble   accorder   à   la   traduction   une valeur créatrice par excellence, il met l’acte de la traduction au même niveau que l’acte de la création. Il est l’adepte de la traduction littéraire qui serait dans sa vision une sorte de littérature personnelle et personnalisée par celui qui agit sur le texte (par sa pensée, sa culture, son tempérament et son talent), le traducteur. Et par ces éléments, l’écart entre les deux textes devient insurmontable. On se trouve en présence de deux auteurs et de deux textes. Philosophiquement parlant, le problème de la traduction se heurte à l’impossibilité du transport de pensée sans transformation inévitable. Quand il parle de la traduction, il n’utilise pas les termes de fidélité, d’adaptation, de re-formulation, de réécriture, véhiculés par la  théorie de la traduction. Mais il ne souscrit non plus à la formule « traduttore traditore ». Le traducteur n’est pas un infidèle parce que sa mission est justement celle de ne pas se trahir soi-même. Le traducteur est un créateur. Et il écrit à la suite d’une hyper-lecture, il réinvente une expression et un contenu. La traduction, comme la création, doit se soumettre aux principes de l’ambiguïté et de l’ouverture. Elle ne doit pas expliciter : « Une traduction est mauvaise  quand elle  est  plus  claire, plus  intelligible que l’original. Cela prouve qu’elle n’a pas su en conserver les ambiguïtés, et que le traducteur a tranché : ce qui est un crime. »26

Cioran fait des références au rapport auteur-traducteur, écriture-réécriture. La traduction est le miroir du créateur : « Une traduction est un jugement, un commentaire, c’est un miroir où l’auteur peut contempler à son aise les défauts de son esprit. Une traduction nous trahit, plutôt qu’elle ne trahit notre texte. »27 En se lisant en traduction, l’auteur s’y découvre un autre. « Il s’agit à présent non plus de « reproduire » avec la somme d’illusions que cela représente, mais de produire un texte nouveau dans une autre langue, tout en restant le plus près possible des contraintes et du schéma donné dans la langue du départ »28, c’est une définition qui recouvre ce que Cioran pensait, lui aussi, à ce sujet.

N’acceptant ni la traduction loyale ni la belle traduction, Cioran invente un autre type de traduction qui convienne à son esprit : l’écriture traductionnelle, qui change de point fort, en mettant l’accent sur l’acte d’écrire. Des notions comme  « calque »,  « traduction littérale », « transposition », « équivalence », « adaptation » sont remplacées par « création ».

Admettant que l’on pense différemment selon la langue que l’on utilise, Cioran émet un autre principe de traduction : le texte- cible doit répondre au monde auquel il s’adresse, à cette mentalité autre que celle de la langue source : « B. : Est-il vrai, à votre avis, qu’on pense différemment selon la langue utilisée ?
C. : C’est tout à fait vrai. Je connais l’allemand et en le parlant je suis dans un autre La langue impose une autre mentalité. J’écrivais mieux en allemand qu’en français quand je suis arrivé. »29… [PDF]