“De l’inconvenient de traduire. Promenade cioranienne dans les sentiers de la traduction” (Dumitra Baron)

Variations sur le thème du Moi(s), Atelier de Traduction, 4, 21, 2005

Résumé : L’article se propose d’approfondir la question de la traduction en tant que méthode de création employée constamment et rigoureusement par Cioran dans ses écrits. Une telle approche nous permettra de revoir certains aspects concernant la position de Cioran à l’égard des langues et des valeurs du langage et d’analyser, à travers quelques exemples, le choix de certains syntagmes en diverses langues et l’usage qu’il en fait pour s’approprier tous ces mots venus d’ailleurs. Les exercices de traduction tout comme les exercices de création révéleront un écrivain hanté par l’Autre, par l’étranger et par l’étrangéité y associés.

« La traduction ne se voit pas, comme l’œuvre littéraire, plongée pour ainsi dire dans l’intérieur du massif forestier de la langue, mais en dehors de celui-ci, face à lui, et sans y pénétrer, elle appelle l’original en cet unique lieu où, à chaque fois, l’écho dans sa propre langue peut rendre la résonance d’une œuvre de la langue étrangère.» (Walter Benjamin)

Cet article se veut une continuation des réflexions sur le rapport privilégié que Cioran a entretenu avec l’acte de traduction, pensées que nous avons formulées dans le premier numéro de la revue Atelier de traduction. Pour rester dans le même esprit suggéré par la notion d’« atelier » (vu notamment comme un lieu du travail, de l’exercice, de l’essai, étant par excellence la métaphore du chantier de l’œuvre), nous nous proposons d’approfondir dans les lignes qui suivent la question de la traduction en tant que méthode de création employée constamment et rigoureusement par Cioran dans ses écrits.

Une telle approche nous permettra de revoir certains aspects concernant la position de Cioran à l’égard des langues et d’observer comment le geste d’écriture s’accompagne parfois d’un geste de traduction. Les exercices de traduction tout comme les exercices de création révéleront un écrivain hanté par l’Autre, par l’étranger et par l’étrangéité y associés. Toute son œuvre reste sous le signe d’une altérité recherchée, d’une incomplétude toujours renforcée par des gestes déstabilisants. Cioran n’est jamais content  de ce qui l’entoure ou de ce qu’il fait, le mécontentement étant l’une des caractéristiques de son œuvre et de son existence. Vivre dans et avec l’ « inconvénient d’être né » implique une insatisfaction à l’égard de chaque action, soit- elle créatrice ou non. Cette attitude donne lieu à une multitude de tentatives de rechercher le meilleur chemin à suivre. Il se veut un promeneur solitaire qui déambule dans les sentiers de la vie, il veut exercer son métier d’homme dans l’ouvroir de création.

Cioran choisit toute méthode artistique qui ne lui limite point les horizons, qui lui laisse ouverte la perspective de l’inaccomplissement, garantie du manque d’ancrage définitif et stérile dans une expression ou dans une situation. Le dialogue convient à sa nature, il lui donne la possibilité de changer de position, de ton, de rythme, de langue. Et en même temps, il confère à son écriture un caractère d’ambiguïté, un trait de variabilité d’interprétation.

Cioran déclare maintes fois son amour des langues, des listes, des vocables, il veut leur chercher des équivalents dans d’autres idiomes et lorsqu’il s’adonne à expliciter son travail d’écrivain, on observe que cette description est similaire à celle qui exprime l’activité d’un traducteur : les enjeux de la fréquentation d’une langue étrangère, le travail de recherche dans les dictionnaires, l’attention accordée aux « choses insignifiantes », parce que, à ses yeux, tout compte, l’insignifiant pouvant constituer une source de révélation. Et tout ce travail est fait en raison de « surmonter le cafard » et de dépasser sa fatigue existentielle. Cette méthode de travail devient un modèle de vie, un ars vivendi : « S’appliquer à un idiome étranger, fouiller dans des dictionnaires, poursuivre passionnément des vétilles, comparer plusieurs grammaires de la même langue, faire des listes de mots ou de tournures qui n’aient rien à voir avec nos humeurs – autant de moyens de surmonter le cafard. – Pendant l’Occupation, je portais sur moi des listes de mots anglais que j’apprenais par cœur dans le métro ou en faisant la queue devant des bureaux de tabac ou les épiceries. » (C, 332)

L’écrivain parle souvent de ses expériences, celle de la rupture d’avec sa langue maternelle en représentant une épreuve particulière. Cioran affirme que le changement de langue a introduit une cassure brutale et définitive dans sa vie ; c’est un événement sur lequel il revient à chaque occasion, dans ses livres, dans ses cahiers, dans ses entretiens ou dans ses lettres ; cet épisode de « révélation » s’accomplit pendant un acte de traduction, lors de ses exercices de traduire en roumain quelques poèmes de Mallarmé. Le choix du texte à traduire est aussi important, puisque Mallarmé représente pour la littérature française une véritable limite poétique.

Cioran considère que changer de langue signifie renoncer à être poète, se libérer de l’exubérance et de l’effusion lyrique de sa langue maternelle ; écrire dans une langue étrangère c’est « se condamner à la conscience » ou « écrire une lettre d’amour avec un dictionnaire » : « Passer du roumain au français, c’est comme passer d’une prière à un contrat » (C, 986). De plus, il fait parfois l’éloge du roumain et semble regretter de tout son cœur la décision de l’avoir quittée : « L’extraordinaire langue roumaine ! Chaque fois que je m’y replonge (ou plutôt que j’y songe, car j’ai hélas ! cessé de la pratiquer), j’ai le sentiment d’avoir commis, en me détachant, une criminelle infidélité. La possibilité qu’elle a de prêter à chaque mot une nuance d’intimité, d’en faire un diminutif ; cet adoucissement, la mort même en bénéficie : ‘mor isoara’… Il fut un temps où je ne voyais dans ce phénomène qu’une tendance au rapetissement, au ravalement, à la dégradation. Il m’apparaît maintenant, au contraire, comme un signe de richesse, comme un besoin de conférer un ‘supplément d’âme’ à tout » (C, 67). Dans ce fragment, on peut voir clairement le penchant de l’auteur pour l’étude minutieuse des mots et de leur valeur poétique, la question fondamentale qui s’y pose est formulée en fonction de la possibilité de rester ou ne pas rester fidèle à la langue d’origine… [PDF]