“Traduction et pastiche. Le traducteur à l’école de la corruption” (Nicolas Cavaillès)

Atelier de Traduction, Editura Universităţii din Suceava, 2005

Abstract: The most dangerous trap set by Cioran to his Francophone translators is the teleology: to translate his Romanian works in a French language similar to the French which he used write himself. The “corrupted” style of Cioran situated between Romanian vigour and French sobriety and the authority of prose writer in French that Cioran is influences the translation of his Romanian texts that dangerously seem like an anachronical pastiche. The translator shouldn’ t lend a trusting ear to the author so often.

Tout traducteur1 de Cioran doit faire face à cette question : Cioran est-il un philosophe, ou un poète ? Faudra-t-il privilégier le sens, et par exemple faire l’économie des reformulations parfois à peine nuancées auxquelles s’adonne facilement l’auteur du Précis de Décomposition, ou privilégier les mots, et abandonner la signification d’ensemble à leur ambiguïté (Irina Mavrodin), à leur inconsistance non-conceptuelle, à leur évanescence irrationnelle ? Des citations de Cioran lui-même pourraient justifier les deux choix, puisque, à mesure qu’il avançait en âge (surtout après le passage par la quarantaine et le changement de langue), il n’a tu ni son mépris du jargon philosophique, ni celui du lyrisme, et qu’il a pourfendu tour à tour les obsédés de la Vérité (ce qui ne l’a pas empêché de persévérer dans l’affirmation, dans ses propres textes, ni de critiquer les écrivains qui n’ont rien, aucune vérité, à dire), comme ceux du Langage (sans que, là non plus, cela le prive de vilipender la déchéance stylistique de la littérature moderne, et de soigner toujours plus finement les ciselages de sa prose)2.

Cette question en recoupe bien d’autres, et notamment celle, centrale, du changement de langue. On sait quel tribut de décomposition rationnelle, élégante mais froide, la langue française a imposé à Cioran (de son propre aveu), comme on sait la souplesse, la vivacité, le charme de la langue roumaine, à laquelle l’écrivain a fait porter partie du chapeau quand il s’est agi d’en finir avec son lyrisme. Serait-il impossible d’être enthousiaste en français, et sobre en roumain ? Cioran ne s’y est guère essayé, préférant changer lui- même en fonction de sa langue d’écriture, plutôt que la malmener par artifice ; mais le traducteur n’a pas cette possibilité-là, lui dont le défi est essentiellement de faire entendre une langue dans une autre, ou, plutôt, une utilisation d’une langue dans une utilisation d’une autre.

Notre présente réflexion vise la traduction du roumain au français, mais le cas inverse d’une traduction du français au roumain pose le même type d’interrogations – inversées. Le traducteur du roumain au français ne doit pas suivre les traces de Cioran, ni anticiper sur le style français de l’écrivain pour en traduire le style roumain : si les thèmes et les thèses sont plus ou moins semblables dans l’œuvre roumanophone de Cioran et dans celle francophone3, ce sont précisément les variations formelles qui intéresseront le lecteur français, ce sont précisément ces effets stylistiques roumains qui feront sentir en quoi Cioran n’était pas alors ce qu’il est devenu. Nous nous permettons ainsi d’être (théoriquement) injonctif, et de répéter qu’il ne faut pas traduire (en français) les textes roumains de Cioran en louchant vers ceux en français, car ce piège n’a pas été contourné dans les traductions qui en ont été publiées – et notamment celle de Pe Culmile Disper rii (Sur les Cimes du Désespoir), que l’on doit  à André Vornic (revue par Christiane Frémont).

Sur les Cimes du Désespoir est le premier livre écrit par Cioran, alors âgé de 22 ans ; on y lit une défense du lyrisme, de l’extase par le feu, de l’écriture inspirée (et non réfléchie), etc., dans un style tel que l’auteur  qualifiera  son  livre  d’  « explosion salutaire »4. Un goût pour les arguties, comme pour le jargon philosophique, y est également sensible ; citons par exemple :

« Elementele   estetice   din   ea   (melancolia)   includ   i  de armonie viitoare, gare nigiodat nu exist într-o triste e profund şi organig . Din agest motiv, o fenomenologie a triste ii ajunge la ireparabil, pe gînd una a melangoliei la vis şi gra ie »5 – et la traduction de M. Vornic : « Les éléments esthétiques de la mélancolie enveloppent les virtualités d’une harmonie future que n’offre pas la tristesse organique. Celle-ci aboutit nécessairement à l’irréparable, tandis que la mélancolie s’ouvre sur le rêve et la grâce »6. Cette courte citation éclaire déjà la « purge » française que le texte a souffert dans cette traduction : remarquons l’omission de « profund » (jugé pléonasmatique ?), ou de « fenomenologie »  (terme précis que le jeune écrivain emploie trop à la hâte) : ceci est caractéristique d’une traduction qui a à cœur d’alléger le texte de sa débauche de sens, en supprimant ici et là des mots, des phrases, voire des paragraphes (notamment les quatre derniers du livre !), tant la verve vigoureuse en roumain lui semble pesante, ou naïve, en français ; en contrepoint de quoi, la syntaxe se solidifie, en français, les conjonctions se raréfient, la phrase s’alourdit jusqu’à devenir formule ; et toute l’accélération opérée sur le plan du sens devient condensation, ralentissement dans l’écrit. (Faute de place, nous ne pouvons rentrer dans une analyse exhaustive et détaillée, pour mieux nous consacrer plus loin à un court texte.)

Ce travail élaboré par le traducteur n’est pas sans rappeler celui effectué par Sanda Stolojan, et supervisé par Cioran, pour Lacrimi şi Sfinti (Des Larmes et des Saints ; il manque ainsi à la version française, sans parler de la « roumanité » de l’œuvre originelle, des pans entiers de textes, reniés par l’auteur comme impossibles en français), ni sans rappeler les efforts de… Cioran lui- même, lors de la rédaction du Précis de Décomposition, son premier livre en français. De fait, la traduction de Pe Culmile Disperarii se rapproche plus, sur le plan stylistique, du Précis que de l’œuvre traduite ; on y retrouve ainsi ce que nous serions tentés d’appeler le style corrompu, mélange de verve esthétisante, de véhémence déraisonnable, héritées du roumain (volontairement dans le cas de la traduction, involontairement, inconsciemment dans le Précis), et de tournures écrites, de syntaxe roide, de densité sémantique, imputées aux exigences du français. Est-ce là traduire ? N’est-ce pas plutôt, en exagérant un peu, pasticher ? N’a-t-on pas tendancieusement réécrit le livre, « à la manière de » Cioran (francophone), en souscrivant tacitement à une perspective téléologique ? Tel est le plus grand danger que Cioran fait courir à ses traducteurs : celui de le suivre sur ses traces, lorsqu’il se détourne de lui-même… [PDF]