“Entretien avec Irina Mavrodin sur l’auto-traduction” (Muguras Constantinescu)

QUADERNS. Rev. trad. 16, 2009 165-168

Irina Mavrodin est l’un des plus grands traducteurs du français vers le roumain de la Roumanie. Elle a donnĂ© des versions roumaines pour des auteurs comme: Proust, Flaubert, Gide, Paul-Louis Courier, AmĂ©lie Nothomb, EmmanuĂšle Bernheim, Henry de Montherlant, FrĂ©dĂ©ric Beigbeder, Roland Jaccard, Alice Ferney, Leslie Kaplan, Alexandra Laignel-Lavastine, Camille Laurens, Jean Cocteau, Patrick Rambaud, Yann Apperry, Gaston Bachelard, Albert Cohen, P. de Mandiargues, Nina Berberova, Vadime et Danielle Eliseef, Émile Cioran, Élie Faure, Pierre Chaunu, Gustave Flaubert, Paul RicƓur, Maurice Blanchot, Aloysius Bertrand, GĂ©rard Genette, EugĂšne Delacroix, Henry de Montherlant, Francis Ponge, Mme de SĂ©vignĂ©, Albert Camus, Henri Perruchot, Mme de StaĂ«l. Elle a traduit aussi des livres roumains vers le français (Mircea Eliade, Eugen Jebeleanu, Anton Holban).

Madame Irina Mavrodin, vous ĂȘtes l’un des plus grands traducteurs du français vers le roumain. Vous vous ĂȘtes essayĂ©e aussi dans ce genre tout Ă  fait particulier de la traduction, l’autotraduction, en traduisant en français vos poĂšmes (Capcana – Le PiĂšge, Ă©dition bilingue, Editura Curtea Veche, Bucuresti, 2002). Quelle est pour vous la diffĂ©rence entre la traduction et l’autotraduction ? Comment change le rapport si important entre identitĂ© et altĂ©ritĂ©, le mĂȘme et l’autre dans l’autotraduction ?

Je trouve que pour quelqu’un qui rĂ©flĂ©chit sur la traduction, et notamment sur la traduction littĂ©raire, l’autotraduction peut constituer un champ de recherche tout Ă  fait privilĂ©giĂ©, car, en rĂ©flĂ©chissant sur l’autotraduction, on peut mieux voir, comprendre ce qu’est la traduction.
Vous me demandez en quoi consiste pour moi la diffĂ©rence entre la traduction et l’autotraduction, ce qui prĂ©suppose qu’il devrait y avoir une diffĂ©rence, chose qui n’est pas tellement Ă©vidente pour tout le monde, puisqu’on tend plutĂŽt Ă  confondre traduction et autotraduction, Ă  les rĂ©duire toutes les deux au mĂȘme statut. Pour commencer donc avec le commencement, on doit se demander si l’autotraduction diffĂšre d’une maniĂšre significative de la traduction, si l’une et l’autre ont le mĂȘme statut au niveau poĂŻĂ©tique (au niveau du faire, de la production du texte), au niveau poĂ©tique (au niveau de l’Ɠuvre en tant que telle) — car ma prĂ©ssuposition pour tout ce qui suit est que la traduction a pour rĂ©sultat une « Ɠuvre » et qu’elle est un acte de crĂ©ation et au niveau pragmatique ou de la rĂ©ception.
Essayons donc de donner une rĂ©ponse (de toute façon approximative) Ă  cette question de l’existence ou de la nonexistence d’une diffĂ©rence entre deux actions traduisantes qui peuvent facilement ĂȘtre perçues comme identiques. Comme quelqu’un qui pratique l’autotraduction (mais aussi la traduction — dans les deux sens, du français en roumain et du roumain en français, chose importante Ă  prĂ©ciser, car je suis de la sorte en mesure de mieux comparer), Ă  savoir la traduction en français de mes propres poĂšmes (Ă©crits en roumain), je sens puissamment la diffĂ©rence entre mon faire de traducteur et mon faire d’autotraducteur. Je sens cela de l’intĂ©rieur, cela relĂšve d’une connaissance globale, indistincte, plutĂŽt intuitive, mais que je peux, en changeant de perspective, « analyser », en me sĂ©parant en quelque sorte de mon propre faire, en devenant un « autre » par rapport Ă  lui. La premiĂšre diffĂ©rence — qui relĂšve d’ailleurs du bon sens — serait donc celle-ci: dans un cas — la traduction —, on traduit l’Ɠuvre d’un autre, dans l’autre cas — l’autotraduction — on traduit sa propre Ɠuvre. La diffĂ©rence dont nous parlons ici prend donc son origine dans cette instance qui est Ă  l’origine du faire traduisant.
Avec le faire de la traduction, nous nous trouvons dans la situation paradoxale d’une possible / impossible altĂ©ritĂ©, ayant pour rĂ©sultat un texte qui tend Ă  rĂ©aliser une identitĂ©. La situation est paradoxale parce l’antinomie du couple identitĂ© / altĂ©ritĂ© est transgressĂ©e, rĂ©solue dans une unitĂ© (identitĂ©), par un artifice crĂ©ateur d’un simulacre. Ce qui veut dire que le texte traduit est, par rapport Ă  l’Ɠuvre d’origine (l’Ɠuvre traduite par quelqu’un qui n’en est pas l’auteur), un texte-simulacre, dont l’auteur (le traducteur) est un auteur-simulacre (nous donnons Ă  ce terme le sens qu’il a dans les dictionnaires « apparence sensible qui se donne pour une rĂ©alitĂ© », « fantĂŽme », « illusion », « apparence »). Le mot « simulacre » ne comporte ici aucune connotation pĂ©jorative et doit ĂȘtre compris comme une « image dans le miroir » en rapport avec la « rĂ©alitĂ© que rĂ©flĂ©chit le miroir ».
Peut-ĂȘtre ai-je atteint un point hypersensible, car on pourrait peut-ĂȘtre, Ă  partir de cette problĂ©matique de l’Ɠuvre vs. l’Ɠuvre-simulacre, essayer de donner une rĂ©ponse Ă  cette question tellement dĂ©licate: pourquoi la traduction est un produit pĂ©rissable (on doit, Ă  des intervalles variables, faire de nouvelles traductions, car les anciennes sont devenues dĂ©suĂštes, caduques), tandis que l’Ɠuvre, L’ƒUVRE, LE CHEF-D’ƒUVRE est un « monument » ?
L’original (L’ƒUVRE) est la « rĂ©alitĂ© », la traduction n’est qu’une apparence sensible qui se donne pour une rĂ©alitĂ©, une belle illusion qui fonctionne trĂšs bien pendant un certain temps mais qui dit ĂȘtre remplacĂ©e par une nouvelle illusion (par une nouvelle traduction), par un nouveau simulacre, produit par un auteur-simulacre… [PDF]