“La mort apprivoisée contre l’éternité. L’antiquité et la contemporanéité selon Emil Cioran et Chantal Delsol” (Nelli Przybylska)

Zeszyty Naukowe, nr. 9, 212

Abstrakt: Stoicism is considered to be a philosophy of wisdom. Conceived in the Greco-Roman Antiquity, this philosophy constitutes a reference for many thinkers andwriters. Chantal Delsol, a French philosopher and anthropologist, integrates Stoicism into the European reasoning about death. This is nothing astonishing – Stoicism is especially concerned with the idea of death. Stoic spiritual techniques teach one how to surmount thefear of death. But, curiously, these spiritual exercises also risk teaching one how to scorn life. Emil Cioran, a Romanian writer, seeks „the Stoic therapy” through Marcus Aurelius’snotes. But, finally, he falls into the existential and European conflict between desire and indifference, between engagement and renouncement, between identity and nothingness,and between suffering and destruction. His conflict comes from two different visions ofdeath, the first is a Stoic one, and the second is a monotheistic belief in eternity. Chantal Delsol recalls a contrasting concept, i.e. that the fear of death is only an illusion for Socrates– the Stoic master – and for Christ it is a real and painful passage to his eternal Father.

Les techniques spirituelles

Le stoïcisme est considéré comme une philosophie de sagesse. Conçue dans l’Antiquité, achevant ou inversant le platonisme, elle demeure en tant que référence chez plusieurs philosophes et écrivains. Cette philosophie sapientiale, qui s’est dégagée de la réalité gréco-romaine, trouvera plus tard ses quelques adeptes, entre autres, Emil Cioran est saisi par cette soi-disant sagesse occidentale :

Il ne fait aucun doute pour moi que la sagesse est le but principal de la vie et c’est pourquoi je reviens toujours aux stoïciens. Ils ont atteint la sagesse, on ne peut donc plus les appeler des philosophes au sens propre du terme. De mon point de vue, la sagesse est le terme naturel de la philosophie, sa fi n dans les deux sens du mot. Une philosophie finit en sagesse et par là même disparaît.

Chantal Delsol, l’auteur des livres L’éloge de la singularité, Qu’est-ce que l’homme ?, L’âge du renoncement, intègre le stoïcisme dans le raisonnement rationnel des Européens quant à la mort. Rien d’étonnant à cela, le stoïcisme soigne particulièrement le sujet de la mort. Nous nous y intéresserons de près en esquissant les objectifs d’un stoïcisme tardif et en évoquant quelques pensées de Marc Aurèle et puis de son admirateur, Emil Cioran pour prouver ce comment le stoïcisme vise l’idée de mort. Ensuite, nous évoquerons une critique de cette sagesse faite par Ch. Delsol.

Le Ier et le IIe siècles de notre ère constitue le terrain d’analyse de Pierre Hadot et de Michel Foucault. Les historiens de la pensée trouve nécessaire de repenser la formation de l’individu dans cette période particulière. Foucault en particulier révèle comment dans l’Antiquité gréco-romaine l’accès à la vérité dépendait de deux principes : « connais-toi toi-même » (gnôthi seauton) et « soucie-toi de toi-même » (epiméleia heautou). Ces deux impératifs étaient inséparables : le fait de s’occuper de soi-même conditionnait la connaissance de soi. La figure de Socrate incarnait le mieux cette idée. La sagesse et la philosophie lancent donc un défi quant à la formation de soi à ne pas éviter si on envisageait de devenir maître dans le domaine de la sagesse. Krzysztof Jan Pawłowski explique cela en soulignant que le plus sage des athéniens arrive à briser la fausse conscience de son interlocuteur et l’invite à une autoréflexion active. Les impératifs du gnôthi seauton et de l’epiméleia heautou ressurgissent entre autres à travers les textes de Platon, des épicuriens, des stoïciens, des néoplatoniciens et pénètrent la philosophie antique. Le sujet, en vue de devenir sage, entreprenait donc un mode d’existence qui lui permettait de vivre authentiquement. Voulant apprendre l’art de vivre (techné tou biou), il devait, tout d’abord, entreprendre un travail sur soi-même : l’askêsis. Une série d’exercices de pensée, ainsi que certains soins du corps qui avaient pour but de modifi er en particulier la perception du monde en usage jusqu’alors et de contribuer à l’existence la plus appropriée, selon la nature, auraient dit les stoïciens. En effet, l’ascèse antique met en exergue le travail sur soi-même… [PDF]