“Pourquoi écrire, musicologue ? Dialogue de l’écoute et de l’esprit” (Matthieu Guillot)

filigrane

FILIGRANE – Musique, Esthétique, Science, Société

Le problème de notre société concerne moins le livre, qui subsiste malgré tout (mais pour combien de temps encore, et dans quel état de l’édition ?), que la pensée elle-même, ou les pensées, ainsi que leur transmission et leur partage. Mais aussi, la nécessité d’écrire ne rejoint pas forcément l’utilité de cette écriture. Écrire, pour celui qui pratique honnêtement cette activité, serait non seulement un mode de vie, mais aussi une forme de vie. Celle-ci paraît d’ailleurs aujourd’hui une très ancienne forme, tant l’écriture (ou ce qui en tient lieu) s’est ridiculisée en tombant dans les plus bas travers commerciaux. En la banalisant à l’extrême, on désertifie l’écriture, on désécrit. Emil Cioran le notait avec dépit, George Steiner l’a souvent constaté et répété : on écrit beaucoup trop, livres ou études, sans aucune nécessité impérieuse, sans raison valable. (Matthieu Guillot)

Résumé

Ce texte développe une réflexion sur le rôle et la nécessité actuels de la musicologie, vue comme pratique explicative à repenser d’un besoin crucial de l’œuvre musicale, elle-même considérée comme puissance transformatrice d’une existence de plus en plus en proie à l’appauvrissement culturel et spirituel. Il décrit aussi les conditions de renouvellement d’une musicologie appelée à venir au secours d’une « reprise de conscience » collective. On suggère finalement d’emprunter la voie d’une écoute particulière qui serait en prise directe avec les attentes esthétiques à combler : revenir à une certaine intériorité.

Abstract

This text develops a reflection on the current role and necessity of musicology, seen as an explicatory practice rethinking from a crucial need within the musical work, itself considered as the transforming power of an existence more and more prey to cultural and spiritual impoverishment. It also describes the prerequisites for renewal of a musicology called upon to foster collective “re-awakening”. In conclusion, we suggest opting for a particular way of listening, in direct link with the aesthetic expectations to be met: coming back to a certain interiority.

« L’assombrissement du monde n’atteint jamais la lumière de l’Etre ».
Martin Heidegger, « L’expérience de la pensée », 1947

« Mais qu’en est-il alors de la culture – et, avec elle, de l’humanité de l’homme ? »
Michel Henry, La barbarie, 1987

État d’une situation présente

Dans un récent ouvrage qui « en appelle aux artistes vivants contre le spectacle, et à la liberté individuelle contre la fascination collective », Philippe Dagen, spécialiste de l’art contemporain, évoque, désabusé, la perte de la « nécessité » des livres. Il a cette phrase directe et sans appel : « Il n’y a aucune raison d’écrire. Il n’y a plus aucune bonne raison d’écrire »1. Le ton est grave, l’affirmation ouvertement désespérante. A notre tour, nous sommes tenté de souscrire pleinement à cette opinion, car on ne saurait porter plus juste jugement sur l’état actuel de la pensée – nous n’osons pas mettre de majuscule… –, ou de l’absence de pensée, vu la situation de délabrement dans laquelle s’enfonce la culture. Pourquoi écrire encore en effet, et pour qui écrire, si le destin de cette écriture est de demeurer définitivement lettre morte ? Pourquoi encombrer davantage les rayons de bibliothèques désertées, que personne n’arpenterait plus ? Pour quelle hypothétique postérité déclinante qui, séduite par d’autres sirènes, se prépare déjà à décliner l’offre ? Nous songeons à cette intuition prophétique de Jean Guitton (datée de 1955) qui voyait venir – aux sens propre et figuré ! – l’image télévisuelle et ses conséquences humaines néfastes : « Notre civilisation va sans doute cesser de lire pour entendre et pour voir ». Et plus loin, ce vœu formulé, presque avec crainte (ne plus lire, l’idée fait trembler) : « J’espère que le livre subsistera, tant qu’il y aura en ce monde des pensées à transmettre »2. Or un demi-siècle plus tard, le problème de notre société concerne moins le livre, qui subsiste malgré tout (mais pour combien de temps encore, et dans quel état de l’édition ?), que la pensée elle-même, ou les pensées, ainsi que leur transmission et leur partage. Mais aussi, la nécessité d’écrire ne rejoint pas forcément l’utilité de cette écriture. Ecrire, pour celui qui pratique honnêtement cette activité, serait non seulement un mode de vie, mais aussi une forme de vie. Celle-ci paraît d’ailleurs aujourd’hui une très ancienne forme, tant l’écriture (ou ce qui en tient lieu) s’est ridiculisée en tombant dans les plus bas travers commerciaux. En la banalisant à l’extrême, on désertifie l’écriture, on désécrit. Emil Cioran le notait avec dépit, George Steiner l’a souvent constaté et répété : on écrit beaucoup trop, livres ou études, sans aucune nécessité impérieuse, sans raison valable.

Conscience et interrogations

Sur le grand mal de la culture ou les motifs de l’inculture, diagnostics et pronostics s’accumulent. Mais en lieu et place des nombreux livres abordant le problème, qui sont un peu comme des armes à blanc, inoffensifs, il y faudrait donc au moins des émissions télévisuelles aux heures de grande écoute, dont les penseurs s’empareraient unanimement dans un coup de force pour faire passer efficacement leurs messages d’alerte ou de mise en garde, en autant de coups de semonce, et ainsi les diffuser bien plus largement à leurs concitoyens. En vérité, leurs livres sont comme (déjà) brûlés, car tout se passe comme s’ils subissaient le sort imaginé au siècle dernier par Ray Bradbury dans son célèbre Fahrenheit 451 : traqués, soumis à la vindicte, confisqués, détruits afin que nul ne les lise. Seuls des îlots d’irréductibles les protègent encore de cette furie. Mise à mal, rudoyée, pourchassée par une impensée haineuse et glorieuse qui domine et décide tout, la pensée doit quant à elle trouver sa place, de plus en plus exiguë, dans ce paysage de désolation. Elle ressemble maintenant à un refuge pour ceux qui ne se reconnaissent pas à l’extérieur de lui, refuge assailli de toutes parts et qui endure les coups de bélier répétés de la société du divertissement érigé en modèle de vie universel.

La pensée est-elle en ce sens une action ? Elle s’apparente du moins à un acte réfléchi, dont la finalité plus ou moins avouée serait d’infléchir l’état d’une situation, actuellement très insatisfaisante. Celle-ci suscite a priori peu l’enthousiasme et l’appétit chez le musicologue de s’adonner, malgré tout, à une tâche d’apparence bien secondaire en l’état actuel des choses : questionner l’œuvre musicale, encore et toujours. Ou, à l’inverse, l’environnement humain ou, c’est selon, in-humain, nous pousse à nous plonger à corps perdu dans la futilité qu’il ne nous reste plus, afin de ne pas sombrer corps et âmes dans la désespérance du temps présent. Cette futilité qui ne fait pas de nous des marchands du temple – ceux-là même qui ne perdent pas le « sens boutiquier », selon une exquise formule d’Edgard Varèse3, mais peut-être (forçons un peu le trait) des sortes de « templiers » qui défendraient, par la fidélité en leurs principes, la force de leur plume et de leur foi inébranlable, ce que nous croyons vital – la puissance transformatrice de l’œuvre musicale – pour ne pas avoir à redire, dans un contexte nouveau, cette phrase de Vercors du Silence de la mer : « ils éteindront la flamme tout à fait ! » – à savoir l’esprit ne sera plus éclairé par cette lumière ; l’esprit ne sera plus nourri de musique, n’ayant plus rien à écouter.

Philosophiquement, le Heidegger des Holzwege, on le sait, a construit l’une de ses fameuses réflexions à partir du poète Friedrich Hölderlin et de son élégie « Brot und Wein », en citant la phrase « …und wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » : « …et pourquoi des poètes en temps de détresse ? » Paraphrasons, détournons le poète et demandons-nous à notre tour : pourquoi des musicologues en ces temps de tourmente ? A quoi bon un musicologue aujourd’hui, et à quoi sert-il ? Parallèlement, détournons encore l’historique question pourquoi écrire, poète ? et reformulons-la : pourquoi écrire, musicologue ? Interrogation qui sous-entend : quel est ton lecteur, et qui se soucie de toi ?

Culture et musicologie

Avec une heureuse conviction, Joëlle Caullier en appelle à une musicologie englobante, à une musicologie sans frontières, pourrions-nous dire, en tant qu’elle lève les barrières entre disciplines, les unes devant se nourrir des autres, sans restriction, dans une circulation mutuelle des connaissances et des idées4. Mais allons plus loin : dans le contexte actuel désormais, l’action artistique, l’action musicologique sont aussi des actions humanitaires, en ce qu’elles guérissent les âmes, volent au secours des esprits affamés de culture, ou qui ne peuvent être sauvés que par elle. En ce qu’elles veulent empêcher à tout prix la paupérisation culturelle et spirituelle de l’époque. L’ultime salut se tient donc dans une culture artistique qui puisse sauver l’esprit d’une mort certaine, condamné à l’avance à une mort lente par l’abrutissement général, national et trans-national. En effet, société du divertissement et société de consommation sont un seul et même régime dictatorial ; elles imposent leurs apparatchiks, leurs lois, leurs pratiques claniques et opaques. Elles ne vendent que du vent. Mais ce vent mauvais s’engouffre partout et rend fou. « L’encens s’élève, mais vers les athlètes et les pop stars, les assoiffés de fric et les rois du crime »5.

Comme le constate avec dépit P. Sloterdijk, la musique populaire (ou variété [ !] internationale) fait partie de ces « langues mondiales » qui se sont « imposées à la veille de l’an 2000 »6. A partir du moment où l’on observe cette donnée, quel pouvoir aurions-nous de trouver une parade à cet envahisseur, qui détient lui-même les pleins pouvoirs ? Du moins, comment endiguer le flot incessant de ses déferlantes ? Mais tout concourt à dire qu’il est décidemment déjà trop tard, que le mal est fait : ne soyons ni sourds ni aveugles, le poison s’est propagé sans que nous détenions encore l’antidote miracle. Il a insensibilisé les êtres, au point qu’ils semblent porter des cuirasses, des carapaces, et qu’épaissis, plus rien ne les touche. Car on leur ôte ainsi toute capacité à écouter la véritable musique ; on les dé-musicalise radicalement. Ceux-là deviennent alors des infirmes, au sens où l’entendait Cioran : « Quelqu’un qui n’est pas sensible à la musique souffre d’une infirmité énorme »7. Certes, autopsier cette situation dramatique pour en cerner de près les motifs demeure toujours possible (ainsi Sloterdijk analyse-t-il finement et savamment le charme nocif de la voix pop/rock/variété qui ensorcelle le commun des auditeurs en leur « Moi archaïque »8). Mais la satisfaction intellectuelle qu’on en tire est très mince face aux bas-fonds de la réalité. Ainsi, dans un texte marquant, Bernard Stiegler a bien analysé la situation de notre société scindée en deux, une large part de la population étant « entièrement soumise au conditionnement esthétique » d’un marketing « devenu hégémonique », qui la plonge dans une « misère symbolique faite d’humiliation et d’offense », tandis que l’autre partie, privilégiée, « celle qui expérimente encore », aurait « fait son deuil de la perte de ceux qui ont sombré dans ce conditionnement ». Si celui-ci n’est pas surmonté, il risque de conduire « au dégoût généralisé »9. N’est-il pas déjà atteint ?

A cette vision sombre et lucide, on peut toujours opposer un autre angle d’attaque, qui consiste à insister sur ce qui passe inaperçu aux yeux du plus grand nombre, mais n’en continue pas moins d’exister isolément. Ainsi Bernard Sichère souligne-t-il à juste titre que, même bafoués, remisés, la philosophie et le poème « font actes de résistance » mobilisée rien moins que par « la volonté de vivre », que la pensée n’est pas morte mais désormais « rare et clandestine » parce qu’elle « n’est pas spectaculaire », à l’instar du poème qui « circule de main en main, loin des centres de pouvoir »10. Il ne nous resterait donc plus qu’à imaginer puis à développer une esthétique de la résistance, et mieux encore, une esthétique de l’offensive, afin de s’attaquer, en actes aussi bien qu’en pensées, aux racines du mal qui ronge une société terriblement ramollie. Car une action de déshumanisation en profondeur y est à l’œuvre – ce que le philosophe Michel Henry appelait les « pratiques de la barbarie »11. Face à ces offenses de toutes sortes qui nous sont faites, développons une esthétique contre-offensante ! Totalement inoffensive, donc inopérante dans un contexte hautement hostile, la musicologie doit basculer vers une pensée-activité offensive. Tel est le défi auquel elle ne peut guère manquer d’échapper – du moins si elle tient effectivement à participer au concert de la nation, concorde ou discorde. Reprenons donc à notre compte l’avis énoncé avec raison par Jean-Claude Guillebaud : « Au fond, il est tout simplement urgent de ne pas consentir »12. Pas de consensus possible en effet ; visons alors la dissension avec l’avis général et généralisé, et osons le contre-courant… [lire plus]