“Les révélations de l’insomnie” (Rodrigo Inácio R. Sá Menezes)

La vérité réside dans le drame individuel. Si je souffre réellement, je souffre beaucoup plus qu’un individu, je dépasse la sphère de mon moi, je rejoins l’essence des autres. La seule manière de nous acheminer vers l’universel est de nous occuper uniquement de ce qui nous regarde.

De l’inconvénient d’être né

Ma mission est de tirer les gens de leur sommeil de toujours, tout en sachant que je commets là un crime, et qu’il vaudrait mille fois mieux les laisser y persévérer, puisque aussi bien lorsqu’ils s’éveillent, je n’ai rien à leur proposer.

Cahiers : 1957-1972

Title: The Revelations of Insomnia : Writing and Autobiography in Cioran’s Works
Abstract: Any spiritual autobiography is a song of the self, wrote Harold Bloom. This remark by the American literary critic is quite relevant to the work of Emil Cioran. It can be read as (which does not mean to reduce it to) an elegiac autobiography mingled with philosophical criticism; it is indeed a “song of the self”. For this self-proclaimed “Privat Denker”, writing is self-writing, self-creation (autopoïesis) and narrative of how one has become who one is. Cioran writes to communicate an experience, a test, a life itinerary, always fragmentary, always precarious, full of vertigo and despair. His confessional writing communicates his existential and spiritual itinerary, his failures and his apotheoses.
Keywords: Cioran, confessional writing, despair, failure

Chute et récit : le style de l’autobiographie

Toute autobiographie spirituelle est une « chanson du moi », écrivit Harold Bloom. Cette remarque du critique littéraire américain est assez pertinente à propos de l’oeuvre d’Emil Cioran. Elle peut être lue comme (ce qui ne signifie la réduire à) une autobiographie élégiaque mêlée de critique philosophique ; c’est bien une « chanson du moi » d’indole gnostique. Pour cet autoproclamé « Privat Denker », l’écriture est écriture de soi, création de soi (autopoïesis) et récit de comme on est devenu celui qu’on est. Cioran écrit pour communiquer une expérience, une épreuve, un itinéraire de vie, toujours fragmentaire, toujours précaire, riche de vertige et de désespoir. Son écriture confessionnelle nous communique son itinéraire existentiel et spirituel, ses ratages et ses apothéoses.

Dans Le crépuscule des pensées, le jeune auteur roumain distingue entre deux types de philosophes :

Deux types de philosophes : ceux qui réfléchissent sur des idées, et ceux qui réfléchissent sur eux-mêmes. La différence du syllogisme au malheur…
Pour le philosophe objectif, seules les idées ont une biographie ; pour le philosophe subjectif, seule l’autobiographie a des idées ; l’on est prédestiné à vivre auprès des catégories, ou de soi. En dernière instance, la philosophie est la méditation poétique du malheur.

La remarque d’un autre critique littéraire, Northrop Frye, est aussi opportune : d’après lui, le mythe est un « exemple de pensée qu’oeuvre aux extrémités de la possibilité humaine, la projection d’une vision de la réalisation humaine et des obstacles affrontés sur le chemin vers ladite réalisation. » Cette remarque possède la valeur propédeutique de souligner le sens gnostique du binôme vie-oeuvre de l’auteur né à Răşinari. Selon Nicole Parfait, la vie ultérieure de Cioran sera déterminée, à partir des évènements qui la singularisent, « selon le schème de la tragédie antique : comme un déclin fatal. » À vrai dire, il serait tout à fait fatal si ce n’était pas pour l’élément mystique entrainé dans son vécu. C’est un récit de chute, exil, errance, perte, nostalgie, mais aussi éveil et lucidité, connaissance et délivrance, conquête et apothéose, triomphe inouï. L’impossibilité de dormir acquiert, pour Cioran, une signification éminemment spirituelle. Comme la maladie, l’insomnie possède des vertus métaphysiques : elle est principe de révélation… [Anale_2018]