“Le « dernier » Cioran” (Sylvain David)

Cioran, un heroïsme à rebours. Troisième partie. Une autobiographie sans événements.

Le scepticisme, l’incertitude, ultime position où aboutit la raison exerçant son analyse sur elle-même, sur sa propre validité, est la base sur quoi le désespoir du sentiment vital va tirer son espérance1.
Miguel de Unamuno

9331-225x270Un aphorisme au ton rétrospectif saisit l’essentiel de la transition entre la première et la deuxième période du Cioran français, où l’essayiste, piégé par ses propres contradictions, cherche à se renouveler en transposant sa réflexion à un niveau ontologique, impersonnel : « J’ai transformé, pour n’avoir pas à les résoudre, toutes mes difficultés pratiques en difficultés théoriques. Face à l’insoluble, je respire enfin… » (I 1323). Or, comme le suggère la lecture des grands essais des années 1960, le passage des formules corrosives du « penseur d’occasion » aux questions, vouées à demeurer éternellement irrésolues, de l’origine et de la fin ne semble pas avoir mené à l’« inspiration » souhaitée. Bien au contraire, en inscrivant sa pensée dans le cadre d’une durée négative, d’une impulsion vers le pire, l’essayiste paraît abdiquer toute responsabilité quant à sa trajectoire pour s’abandonner aux aléas du destin, à l’influence de la fatalité. Conçue, à l’origine, comme tentative de dissiper les funestes illusions véhiculées par les utopies de toutes sortes, la pensée cioranienne se mue insidieusement en constat d’un échec insurmontable, en reconnaissance de l’inéluctabilité des défis et difficultés de l’humaine condition. Loin de libérer l’écrivain en le soustrayant à l’attrait de l’à venir, un tel déterminisme de la catastrophe l’enferre au contraire davantage dans ses propres contradictions, tout en l’exposant à une foule de craintes et d’angoisses abstraites, inédites.

De fait, après avoir — comme c’est fréquemment le cas — radicalisé sa position au point où celle-ci perd ses avantages stratégiques initiaux pour devenir, à son tour, intenable, Cioran ressent une impression de vide, ou d’absence, qui ne lui laisse guère d’autre choix que de bifurquer dans une direction autre, de repartir sur de nouvelles bases. L’essayiste qui, pour fuir un présent jugé contraignant, s’était réfugié dans les hautes sphères de la métaphysique doit désormais, pour échapper au vertige des sommets, introduire un certain équilibre au sein de son œuvre, accepter de redescendre, ne serait-ce que temporairement, sur la terre des hommes. Une telle décision se répercute, dans sa pensée et ses écrits, par un subtil changement de ton et de perspective : les grands thèmes philosophiques comme le temps et l’histoire cèdent le pas à « un Je parfois plus affiché, une place croissante accordée aux simples choses vues (ou entendues), aux petits faits et si l’on veut aux realia modernes2 ». Le titre du recueil inaugural de cette série traduit bien l’idée d’un nouveau regard posé sur les êtres et les choses : de La chute dans le temps, vaste dissertation sur le destin de l’humaMauvnité en son entièreté, l’écrivain passe à une réflexion davantage personnelle, ancrée dans son expérience propre, sur l’inépuisable sujet De l’inconvénient d’être né.

Pour le lecteur contemporain, ayant accès aux Cahiers, ou carnets personnels tenus par l’écrivain tout au long des années 1960, une telle évolution n’a rien de surprenant. Dès 1957, parallèlement à la rédaction de l’Essai sur la pensée réactionnaire, pierre de touche de son grand récit des origines, l’essayiste s’applique à consigner, apparemment sans visée précise, tant ses pensées éparses que des faits divers dont il a pu être le témoin, au fil de ses fréquentes promenades. Puis, au fur et à mesure que passent les années, on assiste à un désespoir naissant de Cioran, qui se montre de moins en moins motivé à poursuivre ses réflexions sur le sort de la civilisation occidentale, un malaise qui atteint son point culminant lors de la rédaction du Mauvais démiurge, recueil que le penseur a beaucoup de mal à achever. Au moment où il prépare ses derniers grands essais suivis, l’essayiste se plaint d’un manque d’intérêt pour son travail, tout en accumulant des réflexions et observations de toutes sortes dans ses papiers brouillons : « La chute dans le temps — c’est le titre du “livre” que je viens de finir. Si je pouvais croire à ce que je fais ! » (C 212) ; « Ce Mauvais démiurge, enfin terminé, aucun de mes livres ne m’a laissé aussi indifférent » (C624). La grande part de non-dit, ou de dessous de l’œuvre, à se voir révélée dans les Cahiers concerne ainsi les difficultés croissantes qu’éprouve Cioran par rapport à l’écriture, son désinvestissement face à un système d’expression qu’il a pourtant lui-même mis en place.

Je veux faire (!) un livre composé de fragments, de notes, d’aphorismes — uniquement. C’est peut-être une erreur, mais cette formule est plus près de ma nature, de mon goût pour l’inachevé, bien dit, que ces essais élaborés où il faut maintenir une apparence de rigueur aux dépens de la vérité interne. (C 690)

Conscient du paradoxe selon lequel le seul élément qui le rattache encore à la littérature réside dans ses réflexions récurrentes sur l’impossibilité d’écrire, l’essayiste choisit de renverser la situation et de prendre ce type même de pensée pour en faire la matière des recueils à venir Pour tenter de remédier à l’échec que représente, pour lui, le dégoût de l’activité philosophique, l’écrivain se tourne vers la seule forme d’expression qui lui soit toujours possible, à laquelle il prend encore plaisir. Une des dernières entrées des Cahiers, datée de 1971, soit deux ans avant la publication du livre De l’inconvénient d’être né, témoigne d’une volonté de recycler les observations accumulées au fil des quinze dernières années, d’un désir de retravailler leur matière brute, issue de la vie ordinaire : « J’ai décidé de rassembler les réflexions éparses dans ces trente-deux cahiers. Ce n’est que dans deux ou trois mois que je verrai si elles peuvent constituer la substance d’un livre (dont le titre pourrait être “Interjections” ou alors “L’erreur de naître”) » (C 949). Le besoin de mettre un terme à un vaste cycle de pensées abstraites sur la durée et l’historicité correspond de ce fait à une tentative de se réinventer sur le plan littéraire : « ces quinze années d’écriture privée ont à coup sûr pesé sur cet infléchissement de l’œuvre d’une tonalité générale à une résonance plus singulière, et à tous égards plus ouverte3 ». Émerge ainsi des ultimes œuvres de Cioran une nouvelle approche — tant pratique que théorique — de l’art d’écrire… [+]