“De l’œuvre roumaine à l’œuvre française d’Emil Cioran – une approche traductologique” (Andreea Blaga)

The Proceedings of the International Conference “Communication, Context, Interdisciplinarity”. Section: Language and Discourse, 3, p. 634-642 [PDF]

Andreea Blaga, PhD Student, ”Babeș-Bolyai” University of Cluj-Napoca and Jean- Moulin Lyon 3 University

Abstract: The present work is part of a larger study of Emil Cioran’s French translations which also inquires about the distinguishing aspects of his early writings. In this paper, our main focus will be on the main stylistic characteristic of Cioran’s Romanian writings that are likely to illustrate the main divergences between his Romanian and French work, thematically very similar but fundamentally opposed from a stylistic point of view. These divergences are either ignored by his critics, who place all of his work under the label of the aphorism, or generalized, but never fully understood. Usually, they are acknowledged but they are not clearly identified or named. The starting point of our analysis will be Walter Benjamin’s concept of “Denkbild”, which is perfectly illustrated by some of the fragments of his six Romanian books that we will analyze.

Keywords: Thought-Images, redundancy, translation studies, work in progress, Emil Cioran.

Le problème que nous nous proposons d’étudier dans le présent travail est celui de l’évolution de l’écriture cioranienne de l’œuvre roumaine à celle française. L’approche traductologique appliquée ici est susceptible de mettre en évidence les différences fondamentales entre les deux types d’écriture pratiqués par Emil Cioran et cela parce que les traductions françaises tentent constamment de façonner les textes de jeunesse de l’écrivain à l’image de ceux appartenant à sa période française1. Nous avons également choisi de réaliser une analyse stylistique des textes de Cioran qui puisse confirmer, infirmer ou nuancer les opinions généralement répandues dans l’exégèse cioranienne concernant les deux étapes d’écriture de Cioran, voire les explications de l’écrivain lui-même.

Les différences des œuvres roumaine et française sont généralement facilement perçues lors d’une simple lecture parallèle, mais les choses se compliquent lorsque nous essayons de nommer la nature de ces divergences. Le plus fréquemment, les critiques font une distinction entre l’enthousiasme de jeunesse d’Emil Cioran et la lucidité qui le remplace dans l’œuvre tardive. Nous prenons en guise d’exemple la façon dont Mircea A. Diaconu saisit l’évolution de l’œuvre cioranienne : « Aşadar privită acum cu admiraţie, tinereţei ca vârstă a angajării oarbe i-ar fi urmat retragerea din lume, luciditatea mortificată, iluminarea neputinţei, sau altfel spus, laşitatea. » Si nous admettons avec Mircea A. Diaconu que le mal fondamental de Cioran est l’impossibilité d’être quelque chose, de se trouver un fondement, alors ce passage à la lucidité marquerait une acceptation de son hésitation foncière. Dans son étude portant sur la Transfiguration de la Roumanie, Marta Petreu traite la question de la « transfiguration » cioranienne notamment d’un point de vue idéologique. Emil Cioran serait passé de l’engagement politique au « nihilisme des grands sophistes », selon l’expression de l’auteure. « Cioran nu mai crede în nimic şi nu mai subscrie la niciun fel de adevăruri sau idealuri. […] pentru Cioran adevărul nu mai există; există doar idei „neutre”, nici una mai adevărată decât alta »3. Pourtant, comme l’affirme Cioran lui-même à maintes reprises, il ne change pas, ne peut changer de nature et pour ce qui est de ses penchants pour le sophisme, nous pouvons en retrouver les traces également dans ses œuvres roumaines. Par ailleurs, Marta Petreu l’admet elle aussi : « Aplecarea lui Cioran pentru sofistică şi procedeele sale n-a fost – trebuie să precizăm – o noutate, o descoperire a epocii franceze. Ea se leagă firesc de fundamentul schopenhauerien al gândirii lui Cioran, conform căruia totul este iluzie şi lipsă de sens. »4 Généralement, les exégètes s’accordent pour dire que les deux œuvres de Cioran ne se différencient pas sur le fond et que les différences sont des simples questions de nuance. Selon Mircea A. Diaconu, tous les textes de Cioran se chargent finalement de mettre en scène les antinomies et les contradictions inhérentes de l’être. Voici ce qu’il affirme: « Diacronia e, însă, numai o aparenţă. Ce-i drept, poate că anumite accente se schimbă în timp, dar caietele sunt, oricum, expresia contradicţiilor care se dezvoltă în sincronie.»5

Emil Cioran parle lui-même d’une simple différence de « ton » ou de « rythme » : « Ma vision des choses n’a pas changée fondamentalement ; ce qui a changé à coup sûr c’est le ton. Le fond d’une pensée, il est rare qu’il se modifie vraiment ; ce qui subit en revanche une métamorphose c’est la tournure, l’apparence, le rythme. »6. Ailleurs, Cioran dira que ce sont ses opinions qui ont changées, signes d’une manifestation extérieure passagère de ses penchants, et que sa force, son engagement demeurent intactes, étant dirigés contre les positions défendues autrefois : « Vous avez beau déserter telle croyance religieuse ou politique, vous conserverez la ténacité et l’intolérance qui vous avaient poussé à l’adopter. Vous serez toujours furieux, mais votre fureur sera dirigée contre la croyance abandonnée ; le fanatisme liée à votre essence, y persistera […] »7. Cette dernière citation complète la précédente et réduit encore moins le champ des divergences entre les deux œuvres. Celles-ci ne tiendraient qu’à la forme momentanée que prennent les penchants de l’écrivain (ténacité, intolérance, fanatisme, etc.) – défendre ou dénoncer une même conviction – ou à l’objet ciblé par ceux-ci.

En réalisant une analyse comparée de l’œuvre originale et de la traduction française, nous espérons pouvoir mettre en exergue les principaux traits de l’écriture roumaine et de mieux saisir l’évolution qu’a suivie l’écriture cioranienne d’une œuvre à l’autre. Ainsi allons-nous commencer par le trait le plus manifeste : la répétition. Figure rhétorique souvent dépréciée dans la langue française écrite, la répétition est utilisée par le jeune écrivain pour grossir une idée ou pour avancer dans sa compréhension. Nous donnons un exemple extrait du Livre des leurres :

Să ne bucurăm că în confuzie putem fi totali […]. Stările de admirabilă confuzie internă, care nu implică absolut deloc confuzia de idei […] Este voluptuoasă confuzia aceasta care amestecă tristețea cu bucuria și este cu atât mai voluptuoasă, cu cât este confuzie de lacrimi. Să te schimonosești de durerile și de plăcerile care cresc în același moment și să ai înmărmurirea de a nu înțelege nimic din aceste lucruri, pe care le savurezi într-un elan pervers și într-un tremur total8.

Réjouis-toi de pouvoir, dans la confusion intérieure, être total […] Ces états remarquables qui n’impliquent absolument pas la confusion des idées […] Voluptueuse est cette confusion qui mêle la tristesse et la joie, d’autant plus qu’elle est des larmes. Grimacer sous la douleur et le plaisir qui nous envahissent en même temps plutôt que d’y rester insensible9.

Dans l’exemple ci-dessus, la répétition n’est pas une figure rhétorique conforme aux exemples donnés dans les traités de stylistique, mais elle a pourtant une fonction importante. En roumain, le mot « confuzie »/« confusion » est d’abord utilisé, recevant à chaque reprise un attribut ou un syntagme qui le particularise : « intérieure », « des idées », « qui mêle tristesses et joies », « des larmes ». Cela témoigne, et c’est une dimension importante des écrits roumains, d’une écriture spontanée, s’enchaînant naturellement. L’écrivain ajoute des qualificatifs ou des précisions au fur et à mesure que la pensée se concrétise à son esprit, donnant l’impression d’une pensée en cours qui se construit sous nos yeux, ou « a work in progress ». En répétant le mot « confizie »/ « confusion», l’écrivain entendait retrouver l’état qu’il s’agit de décrire, s’y plonger chaque fois un peu plus dans l’émotion, faisant comme un exercice d’approfondissement dans sa réflexion. Dans la traduction, les répétitions sont réduites, le traducteur obéissant à ce génie de la langue française qui censure l’utilisation de la répétition à l’écrit. Puisque la langue française offre plusieurs possibilités linguistiques d’éviter la répétition (notamment les pronoms adverbiaux), elle y devient moins tolérée. Une phrase du fragment ci-dessous est éloquente en ce sens. Nous traduisons : « Est voluptueuse cette confusion qui mêle la tristesse et la joie et d’autant plus voluptueuse qu’elle est une confusion des larmes. », phrase traduite par Grazyna Klewek et Thomas Bazin de la façon suivante : « Voluptueuse est cette confusion qui mêle la tristesse et la joie, d’autant plus qu’elle est des larmes.». En français, la surcharge verbale du texte source crée une phrase maladroite, voire confuse. La possibilité d’éluder la répétition des mots « voluptueuse » et « confusion » impose donc une contraction dans la langue cible. Pour ce  qui est de la deuxième occurrence du mot, gommée de la traduction : « Stările de admirabilă confuzie internă» /« les états d’admirable confusion interne » (nous traduisons), elle aurait pu être évitée en roumain aussi, mais il est évident que l’écrivain ne voulait pas l’éluder, qu’il entendait insister sur ce mot comme pour en faire ressortir toutes les significations possibles… [PDF]