“« Héros négatifs » et communauté(s) du refus dans l’œuvre de Cioran” (Sylvain David)

Y. HAMEL et M. BOUCHARD (dir.), Portrait de l’homme de lettres en héros, @nalyses, hiver 2006. [PDF]

L’essayiste français d’origine roumaine Emil Cioran (1911-1995) a souvent apparenté sa démarche à une forme d’héroïsme. Dès son premier livre, Sur les cimes du désespoir (publié en roumain en 1933), il évoque un « héroïsme de la résistance et non de la conquête, qui se manifeste par la volonté de se maintenir sur les positions perdues de la vie » (1995, p. 34) De même, dans le fragment « Penseurs crépusculaires » du recueil Précis de décomposition (ouvrage avec lequel il entame sa carrière française, en 1949), l’essayiste remarque : « Et si nous sommes les héros négatifs d’un Âge trop mûr, par ce fait même nous en sommes les contemporains : trahir son temps ou en être le fervent, exprime — sous une contradiction apparente — un même acte de participation. » (1995, p. 612) Cette dernière citation est particulièrement intéressante, car elle situe la thématique du héros dans une perspective sociale, elle enrichit la vision romantique propre aux textes de jeunesse de l’écrivain de considérations sur une philosophie pessimiste de l’histoire.

Deux détails posent cependant problème dans cet extrait. Tout d’abord, pourquoi un essayiste qui dénonce inlassablement les fauxsemblants et les illusions ressent-il le besoin de se définir au travers d’une figure métaphorique — d’un personnage de fiction — comme le « héros négatif »? Quelle résonance son œuvre retire-t-elle d’une pareille médiation ou mise en scène? Ensuite — et surtout —, pourquoi cette revendication d’une attitude d’opposition et de refus s’énonce-t-elle au « nous », c’est-à-dire au nom d’un groupe, d’une collectivité? Si le héros est généralement garant de la communauté — ou de lui-même s’il est « problématique » (Lukács) — que penser d’une communauté de héros, « négatifs » de surcroît? S’agit-il d’une contestation collective, d’une négation commune, ou, à l’inverse, d’un simple agglomérat de marginaux, individuellement désenchantés, n’ayant en commun que l’exercice de la négativité? C’est à ces questions que tentera de répondre cette étude, avant tout pour tenter de mieux comprendre la posture énonciative particulière de Cioran, mais également, dans une perspective plus large, pour réfléchir à ce que pourrait être le rôle ou la fonction du penseur, au sein de la collectivité, en une époque — cet « Âge trop mûr » que représente la modernité tardive — où des valeurs singulières, individuelles, comme la négativité, l’abstention et le désistement font (la plupart du temps) figure d’ultime forme d’authenticité.

Un héroïsme à rebours

Tout d’abord, force est de reconnaître que l’expression « héros négatif » n’apparaît qu’une seule fois dans l’œuvre de Cioran, ce qui met les choses en perspective en rappelant qu’il s’agit là non pas de la revendication d’une identité absolue, mais bien de l’une des multiples définitions de soi offertes par l’écrivain. Passé ce premier obstacle, reste la difficulté que l’essayiste (qui ne se soucie pour ainsi dire jamais de définir son lexique) ne précise jamais en quoi pourrait consister un tel héroïsme à rebours. Par contre, comme on l’a souligné dans l’introduction, le terme « héros » apparaît fréquemment sous la plume de Cioran (même si, une fois de plus, la signification précise de ce vocable est laissée à l’imagination du lecteur). Plutôt que de tenter d’extrapoler un sens à partir d’un examen systématique de chaque occurrence de ce mot, on partira de la définition offerte par le dictionnaire — définition qu’il sera ensuite possible de renverser, pour en donner à voir le versant négatif — dans la visée de déterminer en quoi ces catégories basiques de compréhension permettent de mieux pénétrer la prose et la pensée de l’écrivain.

Si on se fie au Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert, le terme « héros » renvoie avant tout à un « personnage légendaire auquel on prête un courage et des exploits remarquables » (1957, p. 494). Pareille définition peut paraître fort éloignée des écrits de Cioran qui, malgré leur tendance à englober une multitude de thématiques, n’ont que peu à voir avec la mythologie ou l’épopée. Mais c’est justement cette distance qui s’avère significative. En effet, cet « Âge trop mûr » que l’essayiste dresse en toile de fond de son œuvre est justement celui où l’individu, renvoyé à lui-même, ne croit plus en aucune forme d’élévation spirituelle ou de transcendance : « Les mythes redeviennent concepts : c’est la décadence. » (1995, p. 679) Dans un tel contexte, le héros ne peut être que « négatif », c’est-à-dire amoindri, amenuisé, incapable de se forger une destinée : « Si l’humanité ne se fût amusée à discuter ses propres forces, elle n’eût point dépassé la vision et les modèles d’Homère. Mais la dialectique, en ravageant la spontanéité des réflexes et la fraîcheur des mythes, a réduit le héros à un exemplaire branlant. » (1995, p. 682) Vu de cette perspective, le « héros négatif », déchu de sa dimension légendaire, n’est pas loin du citoyen lambda, de l’individu moyen contemporain.

Une figure héroïque, fût-elle passive et diminuée, ne saurait toutefois se confondre entièrement avec le commun. De fait, une seconde définition du mot « héros » évoque « celui qui se distingue par ses exploits ou un courage extraordinaire » (1957, p. 494). Là encore, une telle compréhension du concept paraît fort éloignée des préoccupations de Cioran, du moins jusqu’à ce qu’on la renverse, qu’on en explore le versant négatif. Si l’on part du principe, posé précédemment, que le savoir critique a miné la grandeur de l’humanité, que « [l]a psychologie est le tombeau du héros » (1995, p. 682), on ne peut faire autrement que d’aboutir à la conclusion que la seule épreuve qui s’offre encore à l’individu moderne est celle d’entrer encore davantage en lui-même, de pousser le plus loin possible dans la connaissance de soi. Ainsi, l’« héroïsme négatif » pratiqué par Cioran serait celui du renoncement, et consisterait, par l’exercice de la pensée critique, à sciemment se détourner de toute forme de grandeur…. [PDF]