“Une expression de la modernité” (Sylvain David)

Un héroïsme à rebours. Montreal: Presses Universitaires de Montreal, 2006, p. 59-83.

On peut parfaitement concevoir que l’époque moderne — qui commença par une explosion d’activité humaine si neuve, si riche de promesses — s’achève dans la passivité la plus inerte, la plus stérile que l’Histoire ait jamais connue.
Hannah Arendt

Comme on l’a vu dans le chapitre précédent, le caractère fragmenté des premiers écrits français de Cioran revêt un aspect éminemment politique dans la mesure où une telle entrave apportée à la moindre possibilité de discours suivi renvoie à la volonté clairement énoncée de s’opposer à toute forme d’idéologie ou de pensée dogmatique. À cet effet, l’essayiste déploie une écriture éclatée, où les divers éléments du recueil se voient davantage juxtaposés que réellement disposés, ou hiérarchisés entre eux. Les multiples « idées » cohabitant au sein du texte présentent ainsi une tendance non pas à s’ordonner, pour former un tout homogène, mais à s’exclure mutuellement, à se discréditer les unes les autres, pour laisser place à une impression de trop-plein et de turbulence. Par méfiance envers l’emprise et la séduction exercées par les thèses fortes, l’auteur privilégie une pensée disséminée, dont la dilution tempère la force et la vigueur, une faiblesse revendiquée qui élimine toute possibilité d’en faire une source d’engagement, d’action. Ce faisant, malgré la virulence de son propos, il cherche moins à se colleter directement avec son époque qu’à s’en détourner, à tenter de se soustraire à son champ d’influence.

Mais, par-delà cette attitude d’anachorète, les choix esthétiques et formels de Cioran relèvent également de considérations sociales et historiques. En effet, qui prône un détachement du dogme et de l’idéologie ne peut faire autrement que de reconnaître que de telles formes de pensée n’existent pas de manière autonome, mais se développent et prennent leur essor au sein de collectivités particulières. Bref, par le biais de ces « exercices négatifs », l’essayiste cherche à se désengager autant d’un ensemble d’idées ou de représentations que d’une communauté. Or, fidèle à ses velléités de détachement, il aborde la question des idéologies selon une vision essentialiste, ou ontologique, ne nommant jamais explicitement les doctrines dont il est question, pour parler, de façon plus abstraite, de « flammes », de « démences », de « farces sanglantes » (P 581). Il en ira de même pour la définition et représentation de la société d’où ces systèmes de valeur sont issus. L’auteur évitera toute saisie documentaire et naturaliste de son milieu, pour n’en retenir qu’un aperçu abstrait, idéaliste et conceptuel, fortement orienté par les thèses de la philosophie de l’Histoire.

Une société en pleine décadence

Selon Cioran, l’époque contemporaine à la rédaction de ses écrits correspondrait à une période de décadence. Ce crépuscule n’a rien à voir avec les deux guerres mondiales qui viennent de dévaster l’Europe, quoique celles-ci puissent être considérées comme emblématiques de la débandade générale. De même, cette déchéance ne relève pas principalement de facteurs économiques ou politiques, ceux-ci n’étant que des épiphénomènes d’une dynamique plus vaste. Du point de vue de l’auteur, « [l]a décadence n’est que l’instinct devenu impur sous l’action de la conscience » (P 680). En fait, ce que l’essayiste conçoit comme une ère de déclin remonte jusqu’à environ la seconde moitié du XIXe siècle : elle équivaut, en quelque sorte, à ce que l’on nomme habituellement modernité. Si une telle période est généralement considérée comme fertile et propice au renouveau scientifique et artistique, pour l’auteur du Précis de décomposition, ce degré élevé de sophistication constitue un indice de fragilité, « un niveau de supériorité fatal » (P 680), et représente, par le fait même, un signe avant-coureur de la Fin.

Du point de vue de Cioran, les symptômes de la décadence se manifestent essentiellement à un niveau culturel et identitaire. Si « [l]’activité d’une civilisation, à ses moments féconds, consiste à faire sortir les idées de leur néant abstrait, à transformer les concepts en mythes » (P 679), les sociétés avancées présentent, au contraire, une propension à remettre en question les systèmes de valeur sur lesquels elles sont fondées, se coupant dès lors irrémédiablement de leur histoire et de leur passé. Le déclin d’une collectivité correspond ainsi à l’abolition d’un récit fondateur, à la dissolution de croyances communes à partir desquelles tout un chacun peut justifier et motiver l’ensemble de ses faits et gestes : « Les mythes redeviennent concepts : c’est la décadence » (P 679). Dans le cas des sociétés européennes, le dogme unificateur est, bien évidemment, la religion, le Christianisme. Cioran remarque ainsi que les nations occidentales, à l’époque où elles pouvaient se prévaloir d’une mission divine, se livraient impunément à des entreprises d’envergure comme les Croisades ou l’Inquisition, alors que, depuis le fléchissement de la croyance, chacune ne vit plus désormais que dans le souvenir de sa grandeur passée. De même, l’Église, en tant qu’institution, a vu son pouvoir et sa grandeur fléchir au fur et à mesure qu’elle s’est ouverte aux autres religions ; à tout ce qui n’était pas elle. L’usure sociale ne permet plus de grandes réalisations en propre.

Cette disparition de la foi centralisatrice laisse dès lors place à l’éclosion d’une multitude de croyances personnelles, mythes de rechange qui ne proposent généralement rien de neuf, s’apparentant plutôt à une éternelle redite d’éléments préexistants. À défaut d’une vérité, à la fois exclusive et partagée de tous, l’homme moderne donne désormais dans l’accumulation d’absolus de rechange, de doctrines de remplacement. Vu leur multiplication exponentielle et leur absence d’originalité réelle, ces prétendues voies de salut ne contribuent en rien à réaffirmer une identité collective pâlissante, à renforcer un tissu social disloqué. Au contraire, de par une prétention mutuelle à l’exclusivité, elles tendent même à accélérer le processus de décomposition : « Admettre tous les points de vue, les croyances les plus disparates, les opinions les plus contradictoires présuppose un état général de lassitude et de stérilité » (P 729). Le crépuscule d’une communauté se voit ainsi synonyme d’éclatement et d’individuation, de stagnation et de recyclage. La diversité culturelle, loin d’être un facteur d’enrichissement, est ici perçue comme une menace, un affaiblissement structural. L’essor de l’individualisme, où chacun cultive sa petite exception, sonne le glas de la collectivité.

Pour Cioran, le principal facteur de dissolution d’une croyance est le savoir. En effet, c’est lorsque l’homme arrive à être capable de considérer sa propre foi d’un regard extérieur et, par le fait même, à prendre une distance critique vis-à-vis de celle-ci, que sa part d’influence décline. À preuve de ses dires, Cioran file son exemple du déclin du Christianisme en soulignant que, dans les sociétés avancées, il n’est plus question de spiritualité mais d’« Histoire des religions » (EA 1591) : le mythe s’est réifié en objet d’études savantes. La grande distinction entre la grandeur et la décadence d’un système de valeurs réside dans la charge d’affectivité que l’homme y insuffle. Lorsqu’une communauté s’identifie pleinement à un idéal, à une représentation, qu’elle est prête à tout sacrifier à cet intérêt collectif, elle bénéficie d’une force et d’un pouvoir qui lui permettent des réalisations d’envergure. Quand, au contraire, elle tempère ses ardeurs et ses pulsions par le biais du détachement, signe d’objectivité et de savoir, sa lancée se trouve également entravée. L’abstraction est le tombeau de l’action.

Pour ce qui est de son écriture et de son organisation, le texte cioranien peut être lu comme l’expression d’un tel état de société. Le recours à la formule et à la tournure brève permet le florilège et la juxtaposition d’une vaste somme de savoirs, sans pour autant prétendre à l’organisation de cette masse. Une telle disposition du texte, qui valorise l’éclatement et la multiplicité, est en soi significative. La forme esthétique, comme le dirait Adorno, fait ici figure de « contenu sédimenté ». Si l’essayiste ne décrit jamais clairement ce qu’il entend par « décadence », éludant toute référence trop directe à la situation contemporaine pour évoquer, au contraire, des exemples lointains comme la chute de Rome ou l’alanguissement de la noblesse française à la veille de la Révolution, la manière dont il présente son point de vue est révélatrice du fond de son propos. Cioran explique moins ce en quoi consiste un déclin des croyances et des valeurs, un crépuscule des idées et des idoles, qu’il n’en fait sentir les effets à son lecteur : « tous les horizons s’ouvrent sans qu’aucun puisse exciter une curiosité tout à la fois lasse et éveillée » (P 664). À la dissolution du lien social correspond une entreprise de décomposition du texte et de la pensée… [+]