“Une poétique du détachement” (Sylvain David)

On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive.
Louis-Ferdinand Céline

L’incipit, ou ouverture, d’un texte constitue un lieu privilégié pour observer la mise en place d’une écriture, d’une forme d’expression. Les premières pages d’une œuvre représentent une rupture du silence, marquent une prise de parole, et, en tant que telles, contiennent nombre de définitions implicites ou explicites de la démarche de l’auteur. Dans le cas de Cioran, l’incipit du recueil Précis de décomposition est d’autant plus important qu’il se veut une « seconde naissance », une réorientation de l’écriture sur de nouveaux axes. Cette redéfinition est à la fois idéologique et esthétique. D’une part, l’essayiste qui, par le passé, avait pu défendre des positions fascistes et antisémites, fait désormais l’éloge du doute systématique et du scepticisme. De l’autre, lui qui avait, jusqu’à présent, écrit en roumain, se convertit à l’expression française.

Le titre même du recueil, qui ne va pas sans rappeler les incontournables « Précis de composition » de l’enseignement secondaire, suggère l’exposé d’une poétique, d’un art d’écrire. De fait, il sera beaucoup question de philosophie de la culture et du langage dans cet opuscule qui confronte « Histoire et verbe » (P 650). Par-delà toute considération esthétique, cependant, l’emploi du terme « décomposition » laisse entendre que les procédés rhétoriques privilégiés par l’auteur visent moins à la constitution d’un discours qu’à sa désagrégation ultime. L’œuvre se fait ainsi tour à tour manuel de déconstruction, traité du néant, art du vide. Le manuscrit initial s’intitulait d’ailleurs « Exercices négatifs » (P 572), une expression qui renvoie davantage encore à l’idée d’une dissolution ordonnée, méthodique. L’apparente a-structuration du texte repose toutefois sur ce qu’on pourrait appeler un « motif central » (TE 914), qui oriente la lecture de l’œuvre tout en justifiant son éclatement. À défaut de pouvoir dégager un véritable système de l’œuvre de Cioran, on peut s’attarder à la compréhension de cet axe autour duquel se nouent les enjeux de l’écriture. Comme tenteront de le montrer les pages qui suivent, ce soubassement esthétique représente moins un fil directeur qu’une ligne de fuite.

Une décomposition de la pensée

Le grand thème qui anime l’œuvre française de Cioran est celui de la dénonciation de toute forme de dogmatisme ou d’intransigeance. Dans cette perspective, l’essai « Généalogie du fanatisme », qui inaugure lePrécis de décomposition, établit un lien direct entre foi religieuse et dogme politique, faisant de l’adhésion à un système de pensée le versant laïque et contemporain du culte antique :

En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines et les farces sanglantes. (P 581)

Si l’individu moderne croit faire preuve de rationalité et d’émancipation en vénérant la « déesse Raison » (P 581), celle-ci n’est qu’un simulacre derrière lequel se cache un besoin fondamental et intemporel : celui de croire, de se doter d’un idéal justifiant les choix et aléas de son existence. La révolution philosophique des Lumières et les grands systèmes de pensée du XIXe siècle se résument ainsi à la simple transposition du modèle judéo-chrétien, qui conçoit le destin de l’homme comme le cheminement vers un avenir meilleur.

Cioran pousse cependant l’analogie plus loin. Non seulement l’homme ne sait se passer de « son besoin de fiction, de mythologie » (P 581), mais encore, la foi ne peut aboutir qu’à la rigidité du dogme. Ce manque de souplesse intellectuelle ne se traduit pas seulement par une étroitesse de point de vue, mais également par une intolérance envers les conceptions avancées par autrui. L’essayiste rappelle ainsi qu’« on ne tue qu’au nom d’un dieu ou de ses contrefaçons » (P 581). Si l’exercice de la religion a pu mener à l’Inquisition, de même, « sainte Thérèse ne pouvait qu’être contemporaine des autodafés, et Luther du massacre des paysans » (P 582). L’homme croyant, c’est-à-dire s’imaginant être en possession de la vérité, a tendance à vouloir imposer son système de valeurs à l’ensemble de ses semblables, quitte, pour cela, à employer la force si nécessaire. En d’autres mots, « celui qui aime indûment un dieu, contraint les autres à l’aimer en attendant de les exterminer s’ils s’y refusent » (P 581). Face à une vérité triomphante, il n’y a d’autre option que la conversion ou l’élimination. Dans un monde régi par le culte d’une entité abstraite, il ne peut y avoir que des bourreaux ou des martyrs.

De cette relecture de l’histoire qui, malgré son intitulé de « généalogie », correspond moins à l’étude diachronique de l’évolution et des filiations d’un phénomène qu’à un cynique constat d’un éternel retour du même, Cioran retient ce qui sera la base de sa pensée : la conviction que toute adhésion à un système de valeurs mène au fanatisme, ou, en termes plus contemporains, que toute « idée » mène à l’idéologie. « Idolâtres par instinct, nous convertissons en inconditionné les objets de nos songes et de nos intérêts » (P 581). De son point de vue, l’histoire entière de l’humanité se résume à une poursuite effrénée du vide et de faux-semblants. En effet : « Qu’est-ce que la Chute sinon la poursuite d’une vérité et l’assurance de l’avoir trouvée, la passion pour un dogme, l’établissement dans un dogme ? » (P 582) Ce thème porteur se verra repris tout au long de l’œuvre française, se muant toutefois, au fil des divers recueils, en une proposition plus large selon laquelle tout ce à quoi l’homme souscrit, tout ce qu’il fait, finit inéluctablement par se retourner contre lui.

Outre la question de la croyance, de la foi, une idée « orientée » — c’est-à-dire ayant cessé d’être « neutre » (P 581) — se distingue de la réflexion pure dans la mesure où elle comporte des conséquences : elle est conçue pour justifier une action. C’est là tant son attrait que son danger car, si les spéculations abstraites demeurent généralement inoffensives pour l’humanité, peu importe le degré de ressentiment ou de virulence qu’elles contiennent, la pensée utilitaire, ou idéologique, prône des gestes concrets et entraîne des répercussions. Pour Cioran, la notion d’engagement, de participation, demeure indissociable du risque de se voir happé par un vaste mécanisme, dont le champ d’influence s’avère être tellement puissant qu’il est futile de prétendre y échapper. Quiconque s’y adonne peut s’imaginer faire preuve de sa capacité de libre-arbitre, mais déchante rapidement sitôt qu’il s’aperçoit, avec dépit, qu’au sein d’une telle dimension intellectuelle, on n’agit pas, on est agi. Ce n’est plus l’homme qui manipule les idées, mais bien celles-ci qui le manipulent. Dès lors, comme l’écrivain conçoit un lien indissociable entre idéologie, engagement et action concrète, l’unique solution qu’il conçoit s’offrir encore à lui réside dans le repli intérieur, le désistement stratégique.

Au caractère néfaste et funeste des doctrines, dogmes et croyances, à ce « mensonge de l’esprit militant » (P 594), Cioran oppose un idéal de doute, de détachement, de non-participation. Puisque « tout est pathologie sauf l’indifférence » (P 649), il ne convient pas de tenter de faire la part des choses, de recourir à l’esprit critique, mais bien de se soustraire au champ de la pensée en son ensemble. L’essayiste vante dès lors l’attitude exemplaire des sceptiques grecs, qui « ne proposent rien » (P 582), de Diogène, qui « déploie sa verve à railler ses “semblables” ou à promener son dégoût » (P 639), voire des Moralistes français, « qui ne sauraient pardonner à la vie d’avoir trompé leur attente » (P 721). De même, il fait l’éloge de types de caractère qui ne relèvent pas habituellement du registre des vertus, comme le « fainéant » (P 582) ou l’« indifférent » (P 583), voire d’états généralement perçus comme étant négatifs, tels l’« ennui » (P 583) ou « la stagnation » (P 583). L’unique moyen de se prémunir contre l’emprise pernicieuse de la croyance consiste à se défier de toute vérité, à prôner un égal dédain par rapport à tout.

Cette aspiration au détachement se traduit par la mise en place d’une vision du monde axée sur la contingence et la relativité. En effet, prétendre se cantonner à égale distance de toute idée, croyance ou valeur implique, en soi, une tendance à les considérer comme équivalentes, soit un refus de toute hiérarchisation. Le texte se montre très clair là-dessus : la sagesse consiste à « admettre le caractère interchangeable des idées » (P 582). Pour Cioran, cette manière de voir les choses transcende le simple exercice philosophique, pour, au contraire, se muer en dénigrement systématique de toute activité intellectuelle ou spirituelle. De son point de vue, les « vrais bienfaiteurs de l’humanité » (P 582) ne sont pas les savants ou les philosophes qui œuvrent à un avenir meilleur, mais les quelques égarés qui, en proie au doute, « détruisent les partis pris et en analysent le délire » (P 582). Inutile de « parler sincèrement d’idéal, d’avenir, de philosophie » (P583) ou de « proposer des recettes de bonheur » (P 584), la seule voie encore possible pour l’individu lucide est celle de la désertion intellectuelle, d’un refus global des croyances et représentations de la collectivité… [+]