“Cioran, de l’inconvenient d’être mort. Le moraliste d’origine roumaine est décédé hier matin à 84 ans, à Paris” (Nöel Herpe)

Libération, 21 juin 1995

LA MORT, qu’il a rencontrée hier matin à la suite d’une longue maladie d’Alzheimer, Cioran y avait trouvé la grande affaire de sa vie, depuis ces nuits d’insomnie qui le précipitaient dès son adolescence dans d’interminables errances nocturnes, et dans une lecture boulimique des philosophes, de Schopenhauer à Nietzsche ou à Léon Chestov… «J’éprouve une étrange sensation, écrivait-il alors, à la pensée d’être, à mon âge, un spécialiste du problème de la mort.» Né en 1911 à Rasinari, village transylvanien qui devait bientôt être rattaché à la Roumanie, il avait tôt fait de rejeter la religion de son père (prêtre orthodoxe), avec une violence qui ressemble singulièrement à de l’amour déçu: ses premiers livres (Sur les cimes du désespoir, Des larmes et des saints) consacrent la rupture avec la foi de son enfance en même temps qu’avec tout système de pensée cohérent, érigent en valeur absolue la souffrance individuelle, faisant d’un moi indéfiniment autodestructeur le seul principe de connaissance. Parallèlement, comme pour tenter de dissoudre son scepticisme dans un idéal collectif, le jeune Cioran fréquente les cercles intellectuels de Bucarest (où il se lie entre autres avec Constantin Noïca et Mircea Eliade), flirte avec la mouvance nationaliste incarnée par Codreanu et sa Garde de fer; il est le pur produit d’une génération perdue, qui trompe son spleen en s’exaltant de projets virils, en cultivant le rêve d’une «transfiguration de la Roumanie» (c’est le titre d’un ouvrage qu’il commet en 1935, et qu’il préfèrera ne jamais laisser traduire en français…) Son départ en 1937 pour Paris, où il est envoyé comme boursier de l’Institut français de Bucarest, vient tempérer ces ardeurs désordonnées: au lieu de travailler à une thèse sur l’éthique de Nietzsche qui ne verra jamais le jour, il s’installe dans une vie d’éternel étudiant, traverse la France à vélo pour combattre ses insomnies, fréquente les auberges de jeunesse et devient un client attitré des restaurants universitaires – ce qu’il restera jusqu’à l’âge de quarante ans… «On m’a finalement laissé ma bourse, dira-t-il, parce qu’on a trouvé que s’être mis la France dans les jambes n’était pas non plus sans mérite.» Pendant l’Occupation, à Paris, il écrit le Bréviaire des vaincus où s’amorce déjà le glissement vers une pensée crépusculaire et fragmentaire, qui appelle en quelque sorte le recours à une nouvelle langue. La mue définitive se produira en 1947: alors qu’il a entrepris de traduire Mallarmé en roumain, Cioran prend brusquement la décision de ne plus écrire qu’en français. «Ecrre dans une langue étrangère, dira-t-il, est une émancipation. C’est se libérer de son propre passé.» Il en naît le Précis de décomposition, recueil d’aphorismes où les fureurs de sa jeunesse trouvent leur plus parfait exutoire dans une litanie de défis soigneusement ciselés: chacun de ses aphorismes, disait-il, était comme «le point final d’une petite crise d’épilepsie».. Cioran reviendra souvent sur le «cauchemar» que représenta pour lui cette expérience, comparant le Français à une «camisole de force»… Il reste qu’en choisissant cette ascèse inhumaine, cette discipline glacée, le prophète surexcité de naguère a enfin trouvé la note juste, celle qui répond le mieux à son esprit négateur, l’apaise tout en lui donnant sa justification esthétique. En même temps, l’usage du fragment, qu’on retrouvera dans la plupart de ses livres ultérieurs (Syllogismes de l’amertume, De l’inconvénient d’être né, Ecartèlement, Aveux et Anathèmes) apparaît comme le seul moyen de contenir une pensée circulaire, qui, se refusant à la totalité, ne prétend délivrer que des éclairs de lucidité, des bribes arrachées au néant d’une conscience sardonique et qui se borne à constater sans prétendre conclure. Il considérait aussi le fragment comme «une pensée qui ne contient pas beaucoup de vérité, mais qui contient un peu d’avenir». Entre autres exemples de la griffe cioranienne, on peut relever: «Chaque être est un hymne détruit», «Un livre est un suicide différé» ou encore «Vivre, c’est perdre du terrain».

Cioran n’en poursuit pas moins, par ailleurs, une réflexion plus construite sur ses thèmes de prédilection: dans Histoire et Utopie, il prend un malin plaisir à discréditer les idéologies – au nom d’une conception du temps comme chute irrémédiable, comme exil d’un paradis que ne saurait restaurer nul projet politique. («L’homme est un animal qui a trahi, disait-il. L’histoire est sa punition.») Dans le Mauvais Démiurge, il développe l’idée – très influencée par la pensée gnostique – d’une création maudite, viciée dès l’origine. Mais ces ouvrages plus ambitieux ne le font pas davantage entrer dans un establishment littéraire auprès duquel il joue le rôle d’un empêcheur de penser en rond, d’un bizarre aérolithe qui concilierait l’étrangeté culturelle et l’anachronisme revendiqué, les éclats de la démence slave et une écriture à la Rochefoucauld… De fait, malgré le retentissement de ses premiers livres – inauguré en 1949 par un article enthousiaste de Maurice Nadeau sur le Précis de décomposition -, Cioran ne gardera pendant longtemps qu’une audience confidentielle, continuant de vivre en marge de toute mondanité dans sa mansarde du Quartier Latin, cultivant l’amitié de quelques écrivains rares, comme Michaux ou Beckett (auxquels qui il consacre l’une des chroniques réunies sous le titre Exercices d’admiration) et la lecture, devenue exclusive, de livres de souvenirs ou de journaux intimes… Il faudra attendre les années 70, et le développement du livre de poche, pour voir ses bréviaires de désespoir se vendre comme autant d’évangiles, et sa discrétion même faire de lui une légende vivante. Au soir de sa vie, cet adolescent inguérissable aura enfin trouvé des lecteurs qui lui ressemblent, ainsi que le prédisait Roger Nimier dès 1960: «Distinguons, lisons cet élève du dernier rang, placé dans l’endroit le plus sombre de la classe et qui écrit de si belles narrations sur les sujets les plus vrais.» Et ce n’est certes pas un mince paradoxe que cette oeuvre résolument atemporelle, que cet immense éclat de rire opposé aux illusions de son siècle, ait pu devenir, par l’ironie de l’histoire, un accessoire indispensable de la mauvaise conscience post-moderne.

NOËL HERPE