“Quand Cioran jouait au foot avec les crânes du cimetière” (Paul Rogojinaru)

Courrier International, 30/07/2009

L’écrivain et philosophe d’origine roumaine chérissait le souvenir de ses dix premières années, passées dans le village de Rasinari. Mais il n’y avait jamais remis les pieds, ce qui a suscité quelques aigreurs locales.

“Mon enfance, c’était le paradis. Vraiment ! La Coasta Boacii [la colline de Boacii] est pour moi une chose tout à fait essentielle. Le reste semble être d’une médiocrité inégalée.” Aimant désespérément les lieux et les gens des premières années de sa vie dans le village roumain de Rasinari, celui qui deviendra plus tard “le sceptique de service d’un monde en déclin” a décidé de ne plus jamais le revoir. Pour que tout reste figé dans son esprit comme une image définitive et imperturbable du paradis. “Vous ne pouvez imaginer à quel point je garde ces images à l’esprit. Entre elles et moi s’est interposée, sans les estomper le moins du monde, une période imbécile que je regrette d’avoir vécue. Le jour le plus maudit de ma vie est celui où mon père m’a emmené en charrette à Sibiu [une ville proche, où la famille avait déménagé]. J’ai eu l’impression que tout dans ma vie avait été détruit, que j’étais condamné à mort.”

A 10 kilomètres de Sibiu, “ce maudit, ce splendide Rasinari”, comme l’appelait Cioran, est l’une des plus anciennes localités de Transylvanie – son existence est mentionnée dès 1488. Et si, depuis, le temps a coulé sur les œuvres et les manœuvres des hommes, il semble qu’en cent ans il n’ait pas laissé son empreinte sur Rasinari, où la maison natale de Cioran est restée la même. Fenêtres sur rue, première bâtisse sur la droite, la maison n’appartient pourtant plus à la famille. Cioran n’a pas de musée à son nom et n’est pas à l’honneur dans son village.

L’administration locale a décidé de baptiser la rue où est né le philosophe du nom de son père, le pope Emilian. Emil, lui, a eu droit à un buste en plâtre fixé sur un socle banal. Les enfants lui ont même esquinté le nez, mutilant son visage pensif. Du haut du clocher de l’ancienne église uniate, de l’autre côté de la rue, on peut admirer la célèbre colline Boacii. Quelques rues plus bas, on arrive à l’église de la Sainte-Trinité et au vieux cimetière. Là, le monument funéraire de l’ancien métropolite [archevêque, dans l’Eglise orthodoxe] de Transylvanie Andrei Saguna est gardé par deux lions géants en bronze que le petit Cioran chevauchait héroïquement. Chaque été jusqu’à ses 10 ans, Emil aimait se promener au cimetière. Il s’était lié d’amitié avec le fossoyeur. “Il savait que mon plus grand plaisir était qu’il me donne des crânes. Quand il enterrait quelqu’un, j’allais tout de suite voir s’il pouvait m’en donner. J’avais un faible pour les crânes, avec lesquels j’aimais jouer au foot. Ce n’était pas de la morbidité, mais plutôt un genre de sport naïf. Je savais pourtant que c’était anormal”, confie Cioran dans Exercice d’admiration, réalisé par Gabriel Liiceanu.

A l’église, la messe vient de se terminer ; au café d’en face, quelques hommes sont restés pour partager un verre de vin. A l’évocation du nom de Cioran, l’indignation les conduit à engloutir leur verre cul sec. “Il paraît que Cioran est venu à Rasinari, a trouvé un gars saoul et a dit que les gens d’ici étaient des ivrognes”, ronchonne l’un d’entre eux. On les sent prêts à jeter la pierre au philosophe. Le grief des autochtones est que Cioran n’a jamais rien fait pour eux. Comme si le mérite lié au fait qu’il soit connu dans le monde devait leur revenir. C’est étonnant qu’ils aient pu désirer une aide économique ou sociale de la part d’un homme qui a vécu plus modestement qu’eux, dans une mansarde parisienne. De Cioran, ils ne savent en fait pas grand-chose. Ils n’ont pas lu ses livres. “Je sais par un collègue de travail qu’il a habité dans une mansarde et a vécu de l’enseignement pendant quarante ans”,lance l’un d’eux. “En tant que fils du village, il aurait quand même pu aider cette commune d’une façon ou une autre.”

Le vicaire Nicolae Streza habite une fermette à quelques pas de la maison du philosophe. La mentalité des villageois semble avoir déteint sur lui : “L’épouse du frère d’Emil Cioran, qui vit encore, peut expliquer pourquoi Cioran n’a plus sa maison. Parce qu’ils l’ont vendue. Que voulez-vous que les gens d’ici pensent ? Seuls les pauvres vendent la maison de leurs parents. La maison ap­partient désormais à une jeune famille, qui, apprenant qu’on fêtera en 2011 le centenaire du philosophe, l’a remise en vente. J’ai entendu dire qu’ils en demandaient 300 000 euros.”

Si le gouvernement acquérait le buste et la maison pour en faire des attractions touristiques, Cioran viendrait enfin, à titre posthume, en aide à son village natal. Celui qui s’est offert “la chance – ou la malchance, comme vous préférez – de ne participer au fond à rien” est mort en 1995. “Je me suis lassé de calomnier l’Univers”,a-t-il écrit.

Il a été enterré à Paris. A Rasinari, personne ne l’a pleuré. Mais peut-être qu’à présent, perché là-haut au milieu des saints qu’il a tant blâmés, Cioran échangerait le paradis céleste contre le paradis terrestre de son enfance, à Rasinari.