“Cioran : de la condition roumaine à la condition humaine” (Henry de Montety)

REVUE DES DEUX MONDES, Juillet-Août, 2015

D’emblée, l’éditeur se désolidarise des excès de son auteur, tout en reconnaissant la pertinence du diagnostic d’un « effondrement métaphysique de l’Occident ». Voilà un terrain connu. Mais Émile Cioran, dans les années trente, était encore roumain. C’est inédit, exotique. D’autant plus, comme le soulignent les traducteurs, que le rejet de la Roumanie coïncidait déjà avec sa « haine de soi ». L’hitlérisme lui sembla propre à résoudre d’un coup les deux problèmes. Même à 20 ans, comment pouvait-on penser cela ? Voyons le présent recueil d’articles.

Au commencement était la Roumanie, pays marqué par le « scepticisme vulgaire et périphérique » du «Vieux Royaume» balkanique n’ayant jamais, selon Cioran, atteint l’existence historique sinon pour connaître la honte et la domination étrangère dont le régime démocratique ne faisait qu’empirer les choses, incapable de tenir tête aux « fantaisies révisionnistes » des Hongrois dépossédés de la Transylvanie (3). La Transylvanie, justement, trouvait grâce à ses yeux, car elle possédait « la substance d’un État moderne » et aurait pu imposer son « messianisme administratif » à l’ensemble du pays. Hélas, elle s’était confiée, d’après Cioran, à un incapable (Iuliu Maniu).

Autre infortune : pourquoi la Roumanie a-t-elle pris la France pour modèle ? On peut caricaturer la France (et l’on obtient la Roumanie), mais on ne caricature pas l’Allemagne (elle est, à plus d’un égard, déjà caricaturale). Or la France est d’une « inactualité scandaleuse » face à la démesure et aux succès de l’Allemagne. D’ailleurs, « l’histoire nous réserve une tragédie », écrivait Cioran en décembre 1933, prédisant l’effondrement prochain de l’une ou de l’autre.

Tout comme la Roumanie est un petit pays, l’homme moderne, pour Cioran, est un petit homme. Dès lors, toute une série de périls et de paradoxes s’imposent, car ils sont seuls capables de projeter hommes et pays dans l’avenir. Certes, le racisme allemand est une « illusion scientifique » ; « nous préférerions tous vivre en France, non en Russie ou en Allemagne » ; le nazisme est un « attentat contre la culture » ; pour écouter un hitlérien, il faut avoir une « vieille passion pour les absurdités ». Tout de même, Cioran affirme avoir de l’admiration pour Hitler (21 mai 1933). En détail : « le culte de l’irrationnel, l’exaltation de la vitalité en tant que telle, l’expansion virile des forces, sans esprit critique, sans réserve et sans contrôle ». L’hitlérisme, souligne-t-il, « est un destin pour l’Allemagne » et « toute barbarie commence par une destruction sauvage où l’intention de régénération future demeure invisible ». On fermera donc les yeux sur les « innombrables impasses théoriques ».

Pendant son séjour à Berlin (1933-1935), Cioran a étudié le bouddhisme afin de ne pas être « intoxiqué par l’hitlérisme ». Or, dit-il, c’est bien la méditation sur le néant qui l’a aidé à comprendre ce dernier.

Observons sans les forcer les analogies entre sa condition roumaine d’avant-guerre et la condition humaine telle qu’il l’a décrite après 1945. La dictature, écrivait Cioran dans les années trente, est une bonne chose « pour ceux qui sont écœurés par leur propre sort ». Dans son rejet de sa propre culture se trouvait déjà le nihilisme ou du moins le relativisme (Précis de décomposition, 1949) dont Tchekhov, dans les Feux, a souligné qu’il est un sentiment salutaire chez les personnes d’âge mûr, mais destructeur et stérile pour la jeunesse. Le refuge dans l’esthétisme pose un autre problème, car, constatant l’antinomie entre l’absolu et l’existence et le caractère « mortel » de certaines vérités (la Tentation d’exister, 1956), Cioran, renonçant à toute racine, a fini par s’abîmer dans un espace vide au sein duquel un homme lucide, selon lui, ne survit qu’à la condition
de renoncer à la connaissance (la Chute dans le temps, 1964)… [PDF]