“La mort à l’ombre de la vie: essai sur le pessimisme de Cioran” (Mihai Popa)

Cercetări filosofico-psihologice, anul VIII, nr. 2, p. 109-116, Bucureşti, 2016

Death in the Shade of Life. Essay on Cioranian Pessimism. Cioran is not a nihilist. He tries, making use of poetical paradoxes, to highlight the tragic condition of human life and creation: the obsession of death conceals a burning love of life. Cioran’s work becomes, in this reading, a hermeneutic of love and a poetical exercise using the tools of philosophy.

Key words: life, poetry, paradox, death.

Emil Cioran est un penseur trop lucide (quelques-uns diraient trop sophistiqué, d’une rigueur qui fait ressortir la pensée de la normalité d’une conscience qui s’autocensure) pour pouvoir être encore pessimiste. Ce n’est pas la rigueur des «déductions» de Cioran qui démolit la vie, mais la « normalité » de la pensée oisive, en trouvant en toute faiblesse humaine un antidote contre la fausse rationalité, contre la pensée médiocre, suffisante à soi-même. Au fond, l’excès de lucidité n’a pas été nuisible pour personne et une conscience qui ne s’autodénonce glisse en hypocrisie et gèle devant les problèmes réels de la vie. Mais blâmer la vie, son naturel, ne signifie pas chercher des certitudes au-delà de la vie, lorsqu’elles se trouvent à l’intérieur de toi.

Cela signifie seulement douter méthodiquement, non sans une certaine volupté, pareil à Cioran qui s’autodénonçait à un moment donné comme étant un sceptique marqué de la rigueur et de la méthode du scepticisme classique, un sceptique par la volupté d’être sceptique, trouvant que le sceptique n’est pas nécessairement maître de soi, ainsi qu’il n’est pas maître sur la pièce d’univers qui lui a été destinée. Cioran n’est pas nihiliste et non plus un penseur froid, utilisant selon le cas l’anathème du pessimisme pour créer un problème existentiel, même plus que ça, un fait de conscience, sans dénoncer tout de même cette volupté si spécifique pour lui: la volupté d’un sacerdote exproprié auquel le dieu (ou le Seigneur) réfusera le sommeil de l’autodistruction, faisant de lui le plus authentique dilettant dans le plaidoyer de l’acte final. Dans la pensée de Cioran ce n’est pas la mort qui est glorifiée, du moment qu’elle est une certitude presque géometriquement démontrée depuis le moment où l’homme naît, mais la destinée de l’homme qui glisse doucement à travers la vie et qui se complait, comme le dernier Sysiphe, à être entraîné au-dessous des lois.

En dépit du masque de sceptique du service qu’il n’emploie pas toujours avec la plus pure conviction, nous devons admettre que la pensée de « l’exilé » de Răşinari est une continuelle herméneutique de l’amour, comme une redoute à l’intérieur de laquelle il lutte contre le temps.

Pour Cioran (cela ne pouvait pas être autrement), l’amour est une antichambre de la mort, un prélude musical qui tend à se transformer en extase mais aussi un état que, dit-il, c’est seulement la musique que pourrait l’induire, en associant « l’égoisme absolu à la plus haute générosité ».

Le temps, d’un autre côté, coule partout, il n’est pas une forme a priori de la sensibilité, mais une fatalité échappée au contrôle de la conscience, il nous mène et nous fouette comme echappé d’une grotte des vents, délié par notre curiosité coupable pour l’appétit insatiable de connaître (et de nous connaître nous-même aussi) – car seulement l’homme est avide de créer du temps et en même temps d’annuler son devenir. Le temps, pareil à l’histoire, une fois dechaîné, l’individu ne peut l’arrêter que par la mort. Cioran a perdu la perspective calme d’insertion dans le monde et dans la vie, spécifique au paysan roumain, selon l’usage, en répudiant dès l’exil parisien – au fond beaucoup plus tôt – comme il avoue au moment où il quitte Răşinari – la « dimension » existentielle roumaine de laquelle Mircea Vulcănescu a aussi écrit. Il ne partage pas l’optimisme de Constantin Noica, lui étant, à la différence de celui-ci, toujours un révolté, en se considérant dans une permanente réclusion dans la vie, tout comme dans l’histoire. D’un autre côté, Cioran est un éternel amoureux, il aime la vie furieusement, ce qui lui donnerait le droit de la censurer. Même s’il ne désire pas procréer, pour n’offrir plus l’occasion d’un autre malheur, pour ne pousser un autre être dans l’abîme, il n’est pas contourné par les questions et les désillusions de l’amoureux. On peut analyser les visions et les contradictions qui déterminent Cioran à répudier la vie est la procréation de ces deux perspectives, l’amour et le temps.

La mise en equation de ces deux facteurs, l’amour et le temps, peut nous offrir l’un des clés du labyrinthe où nous conduit la pensée de Cioran. L’amour est le liant de l’unité que les Grecs ont élevé au nivel de principe et ont divinisé (Aphrodite), ainsi qu’ils ont divinisé le temps (Cronos), mais si pour l’Antiquité l’amour gouverne la renaissance de l’Univers, en échange le temps le détruit. C’est pourquoi, pour prévenir l’anihilation du monde, les Grecs n’ont pas une cronologie historique mais une cronomitologie cyclique où l’Univers est détruit et recréé périodiquement (Timaios, Platon)… [PDF]