“Quand Léon Chestov bataillait contre les idées reçues dans une villa de Coppet” (Georges Nivat)

Le Temps, Suisse, 13 mai 2016

Un des plus fougueux penseurs russes du XXe siècle fête son 150e anniversaire. Il n’a cessé de convoquer et défier le monde des idées, luttant contre tous, rajeunissant le monde

La villa était à un bon kilomètre du bourg, au bord du lac, esseulée, toute simple, avec une terrasse à colonnes, comme les modestes gentilhommières de Russie; Léon Schwarzmann s’y installa en 1910 avec sa famille, une de ses sœurs et son beau-frère. Coppet accueillit, en effet, jusqu’à à la déclaration de guerre, ce fils d’un riche marchand juif de Kiev, qui commençait à être connu sous son nom de plume, Léon Chestov. La villa des Saules devint un havre pour amis de passage, et surtout permit la maturation rapide, dans le calme lémanique, d’un des plus fougueux penseurs russes du XXe siècle.

Luther le lutteur

Il y découvrit Luther, dont il lut les œuvres en allemand. Eh bien, Luther n’était pas ce qu’il croyait, un réformateur installé dans le confort des certitudes. Luther était un lutteur, et il luttait contre Dieu et contre les hommes de Dieu. Si fanatiquement qu’il rajoute dans sa traduction allemande son fameux «sola», au verset de saint Paul dans l’épître aux Romains, (3, 28). «Nous estimons que l’homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres». Luther rajoute l’adjectif «sola», sola fide, par la foi seule, autrement dit contre tout bon sens. Et cela enthousiasme Chestov: tricher pour mieux lutter contre le bon sens!

Contre les diktats de la raison

L’exilé Chestov n’est pas privé de moyens, il pourra établir sa famille à Paris, y entrera dans le débat philosophique d’après guerre, écrira sur Husserl dont il fera connaissance, puis enrégimentera tous les révoltés de la pensée dans son tourbillon polémique. Dostoïevski, Tolstoï, Arius, Tertullien, Kierkegaard, tous ceux chez qui se tapit un antre de folie, un éclair de déraison. Une fois, une fois seulement, il se lance dans l’arène politique, écrit un pamphlet contre les nouveaux barbares, bolcheviques, «ces hommes tout jeunes et pas très intelligents», qui prédisent que le bolchevisme se répandra dans le monde entier…

Le pamphlet restera isolé, car le combat de Chestov contre la raison, scientiste ou philosophique, politique ou religieuse est d’une autre ampleur. La raison est l’ennemi de la pensée, Kant est l’ennemi de la philosophie. Le bon rangement des idées, le bon classement des bonnes œuvres, l’expulsion de l’irraison hors de la pensée, dans la chose en soi ou tout autre placard philosophique de ce genre.

Contre Aristote

Thalès fut moqué par la jeune fille qui le vit tomber au fond du puits. Thalès était dans le feu de la pensée, il est vain de rire de lui. Aristote avec son principe de contradiction est l’empoisonneur en chef de la pensée. Mieux vaut le taureau de Phalaris, ce taureau d’airain qu’avait suggéré le philosophe Perillos au despote d’Agrigente, Phalaris. Y enfermer les opposants et chauffer le taureau. Pour finir ce fut l’inventeur du taureau que Phalaris y enferma. Il faut consentir à vivre dans le ventre du taureau de Phalaris, là seulement l’idée devient réelle parce qu’elle est brûlante, nous dit Chestov. Chestov, qui naturellement vénérait Nietzsche, parce que Nietzsche proclamait que seules valent les idées pour lesquelles leur auteur est prêt à mourir. La philosophie n’est pas une œuvre commune, un savoir qui avance comme Hegel a voulu nous faire croire. Elle ne vaut que dans les tripes d’airain du fameux taureau.

Maturation brûlante

C’est à Coppet que l’écrivain Chestov fit sa mue stylistique définitive. les premières œuvres étaient des cheminements assez pesants sur Tolstoï, Tchekhov, Nietzsche, où le fil directeur était toujours l’inversion de la réception habituelle de la littérature. Le lecteur croit que l’écrivain veut lui enseigner sa leçon. Il n’en est rien, c’est l’écrivain qui cherche désespérément un point d’appui. C’est lui qui tente de s’extirper du néant; de créer ex nihilo. A partir de la maturation brûlante de Coppet, Chestov trouve sa voie littéraire: le fragment, l’aphorisme, seul le fragment peut donner une idée de cette lutte désespérée contre les idées reçues, contre le bon sens généralisé. «Lorsque le sol naturel s’échappe de dessous les pieds, la raison s’efforce par ses propres moyens de créer un sol artificiel; et c’est ce qu’on intitule d’ordinaire philosophie.»

Un météore isolé

L’apparition de Chestov à Paris, dans les milieux philosophiques, puis à la Sorbonne le projeta comme un météore isolé parmi les grands maîtres de l’époque. Il eut d’excellents rapports d’amitié avec Gilson, l’historien et le rénovateur du thomisme, mais, naturellement, Chestov de toutes ses forces luttait contre Thomas d’Aquin et sa Somme, et contre son ami Gilson. L’omniscience est un malheur pour l’homme, l’erreur est consubstantielle à la vérité, sans elle nous étouffons. Lévy-Bruhl, Jean Wahl, Maritain, Jaspers, Martin Buber, Jean Paulhan et bien d’autres entamèrent la conversation philosophique avec Chestov, qui non seulement avait en mémoire toute la philosophie antique grecque, ou la Bible (dans la traduction de saint Jérôme), mais encore les légendes et bylines russes.

Il alla aux décades de Pontigny, l’avocat de l’irrationnel et de l’arbitraire de Dieu éblouissait tout le monde. Pour juger de l’amplitude de cette conversation philosophique, rien de mieux que la lecture des Rencontres avec Léon Chestov du poète et philosophe roumain Benjamin Fondane, son admirateur, contradicteur et disciple. Une nouvelle édition nous apporte ce texte essentiel. Ses amis de Paris se cotisèrent pour permettre la publication en français de son livre sur Kierkegaard, Vox clamantis in deserto.

Nouvelles éditions

Chestov, dont on fête le 150e anniversaire, reste un auteur jeune. Il convoque et défie le monde des idées dans son box de lutteur, et commence la bataille contre tous, sans distinguer l’âge ni l’époque de l’adversaire, en quoi il rajeunit le monde. Ramona Fotiade réédite peu à peu tous les grands textes de Chestov traduits en leur temps par Boris de Schlœzer. Ont paru Sur la balance de Job, magnifiquement commenté par Isabelle de Montmollin, écrit à Coppet, ainsi que Le Pouvoir des clés, qui en est la suite.

Chestov était un pérégrin, et avait connu l’exil, la mort de son fils chéri, le déracinement dont il fait depuis 1905 un de ses grands thèmes. Ce qui lui valut plus tard l’attention de Blanchot, l’amitié de Cioran, la critique de Camus dans son Mythe de Sisyphe. La subversion tous azimuts de sa «pensée du dehors», comme dit Ramona Foriade, interpelle encore beaucoup d’esprits; «Ah Chestov, et les questions qu’il sait poser!» écrit Derrida. Une visiteuse de la villa des Saules écrivit: «La villa des Saules. Le panorama du Mont-Blanc. La soirée où nous attendions un télégramme à propos de Léon Tolstoï, qui avait quitté sa maison dans la nuit (9 novembre 1910). C’est comme ça que moi aussi je partirai, dit Chestov en frappant l’asphalte de la route de Lausanne.» Le Dieu arbitraire en décida autrement.


Catalogue d’exposition

Léon Chestov (1866-1938) La pensée du dehors. Direction de Ramona Fotiade, Le Bruit du temps, 191 pages.

Léon Chestov, Sur la balance de Job, pérégrinations à travers les âmes; trad de Boris de Schlœzer, prés par Isabelle de Montmollin, Le Bruit du temps, Paris 2016, 593 pages. 34 euros

Benjamin Fondane, Rencontres avec Léon Chestov, textes établis par Nathalie Baranoff et Michel Carassou., première édition 1982, nouvelle édition revue et complétée par Ramona Fotiade. Non Lieu, Paris 2016, 300 p.