“Ni pour Dieu, ni contre Dieu : un mystique qui ne croit à rien” (Massimo Carloni)

Cahiers Emil Cioran Approches Critiques, XI, 2010, pag. 155-178.

Si Stavrogin croit, il ne croit pas qu’il croie.
S’il ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croie pas.
DOSTOIEVSKI

Le ciel gris sans nuage côtoie l’air gris sans fin
de ceux qui ne sont ni pour Dieu ni pour ses ennemis.
BECKETT

« Est religieux celui qui peut se dispenser de la foi, mais non pas de Dieu », écrit Cioran avant de se libérer definitivement de l’idiome roumain, préfigurant presque sa lutte personnelle avec le divin, le vagabondage inquiet qui le portera à battre les rues les plus inaccessibles aux differentes latitudes de l’absolu. Contrairement a l’ami Mircea Eliade – dont la formulation encyclopédique finit par faire de la religion un objet d’erudition, a etudier et approfondir en ses multiples manifestations – Cioran dramatise le rapport avec le divin a la manière d’un combat corps au corps, sans exclusion des coups, tel que Jacob contre l’ange. La fureur destructrice qu’il déploie pour exterminer les contrefaçoons statuaires qu’il rencontre sur son chemin, cache une exigence iconoclaste de purification, contre l’attitude hautaine des théologiens, attachés de presse de Dieu: « Tant qu’il y aura encore un seul dieu debout, la tâche de l’homme ne sera pas finie », déclame un de ses demiers aphorismes. Le détachement affiché par l’historien des idées religieuses, qui aborde avec la même desinvolture le chamanisme et la méditation bouddhiste plus raffineé, laisse au moins perplexe l’esprit inquiet qui poursuit le salut a tout prix : « Qui possede une sensibilité religieuse ne passe pas sa vie à dénombrer les dieux, à faire leur inventaire… j’ai toujours vu dans l’histoire des religions la negation même de la religion. » C’est pourtant vrai que la recherche d’Eliade n’est rien d’autre que l’expression la plus haute d’une plaie culturelle qui a contaminé, deja avant Hegel, tout l’Occident : la pulsion insane de vouloir résumer dans une connaissance universelle toute l’histoire des idées qui nous ont précédés. Pretention vai ne qu’exalte l’érudit mais qui finit par étouffer le mystique qui sied en chacun de nous. Après avoir pesé et manipulé tous les dieux, lequel va-t-on preferer a la fin ? Les differents chapitres du sacré finissent par s’équivaloir aux yeux du savant qui les a dissequés l’un après l’autre : « On n’imagine pas en prière un specialiste de l’Histoire des religions », relève Cioran. Cependant la querelle personnelle ne l’ empeche pas de reconnaître une verité irréfutable de notre temps. C’est-à-dire que l’attitude d’Eliade anticipe et résume ce que pense chaque intellectuel contemporain qui, arrivé au terminus de l’histoire, jette un demier regard sur les ilIusions passées et qui remplirent d’ébriété divine nos aïeux, sachant bien que l’enchantement ne reviendra plus, que ce monde dans lequel l’extase se confondait avec le rêve, s’est evanouie pour toujours.

Nous sommes tous, Eliade en tete, des croyants anciens, nous sommes tous des esprits religieux sans religion… [PDF]