“Tears and Saints versus The Evil Demiurge” (Mara Magda Maftei-Bourbonnais)

MULTICULTURAL REPRESENTATIONS. Literature and Discourse as Forms of Dialogue. Arhipelag XXI Press, TĂźrgu Mureș, 2016. [PDF]

Abstract: Even if it is difficult to judge whether Cioran was an atheist in everyday life or not (i.e. quite an uninteresting issue after all), researchers cannot ignore the relationship Cioran had with God in his written discourse. This controversial relationship appears mostly in two main books signed by the philosopher, namely in Tears and Saints and in The Evil Demiurge, the latter being written thirty years after the publication of the former. Though the terms of his relationship with God do not change in time, the style, the historical context, the state of mind in which the second book was written were completely different. The Evil Demiurge remains one of Cioran’s cult book. If Tears and Saints represents the zenith of his negative state of mind, The Evil Demiurge is a well constructed, argumentative essay. We shall insist in this paper on differences and similarities between the two books, from points of view such as age, presence of family or not (as e.g. Tears and Saints is a kind of alarm clock for Cioran’s parents), style, influences, historical context, etc. in which they were both produced.

Keywords: Cioran, “Tears and Saints”, “The Evil Demiurge”, God, atheism

Cioran est nĂ© dans une famille trĂšs religieuse, mais qui se complaĂźt dans la souffrance. Souffrance lĂ©gitime dĂ©terminĂ©e par le contexte historique, mais aussi souffrance intĂ©rieure, maladive, organique, qui touche Aurel, le frĂšre de Cioran et Virginia sa sƓur. Il s’apaise en ayant recours Ă  la lecture puis Ă  l’écriture. NĂ© dans une famille oĂč l’on retrouve des troubles mentaux du cĂŽtĂ© maternel, il Ă©tait difficile d’y Ă©chapper. Cioran n’aime pas parler de ce sujet. OĂč se trouve Dieu dans cette quĂȘte permanente de solutions ? Nulle part, car les priĂšres de sa famille restent sans rĂ©ponse. Cioran est indignĂ©. Il finira totalement rĂ©signĂ© avant de mourir. Atteint par la maladie d’Alzheimer, Cioran perçoit la punition de Dieu. Il se rend Ă  l’évidence et se calme. Mais si Dieu est punitif, alors ce n’est pas un Dieu chrĂ©tien. Malade, Cioran qui refuse de parler en roumain depuis son arrivĂ©e en France, a du mal Ă  parler français, la langue qui lui aura coĂ»tĂ© de dures annĂ©es de travail. Il se remet Ă  parler sa langue maternelle qu’il prĂ©tend dĂ©tester profondĂ©ment autant qu’il dĂ©testerait le peuple roumain. Si Dieu n’est pas vindicatif, que faut-il penser ?

Deux livres tĂ©moignent pleinement de son Ă©tat d’esprit nĂ©gatif envers Dieu : Des larmes et des saints et Le Mauvais dĂ©miurge Ă©crits Ă  trente-deux ans d’intervalle.

Objectivement, Cioran eut moins de raisons d’attaquer Dieu par rapport Ă  ses anciens collĂšgues de gĂ©nĂ©ration restĂ©s en Roumanie et passĂ©s par les prisons communistes. Chacun d’entre eux (Steinhardt, Noica, Acterian, etc.) essayĂšrent en vain de le convaincre de son mauvais choix. En dĂ©finitive, son attaque contre la DivinitĂ© reprĂ©sente peut-ĂȘtre le seul thĂšme qui est constant dans ses livres et une fois qu’il choisit de s’en prendre Ă  Dieu et il ne pourra plus se rĂ©tracter. Sa rage envers l’impuissance de l’homme face Ă  l’autoritĂ© Ă©ternelle de Dieu le travaille. Il conclut que le but de la religion n’est pas de consoler l’homme souffrant et solitaire, mais de calmer son dĂ©sir de pouvoir (sa volontĂ© de puissance pour employer l’expression de Nietzsche utilisĂ©e Ă  tort et Ă  travers par les rĂ©cepteurs de son Ɠuvre). L’homme et Dieu n’ont pas les mĂȘmes motivations, mĂȘme si « [l]e destin historique de l’homme est de mener l’idĂ©e de Dieu jusqu’à la fin ». EpuisĂ© par la lutte permanente entre la raison et le besoin de croire, l’homme se pose la question de savoir si Dieu n’est pas tout simplement un subterfuge inventĂ© afin de contrĂŽler la majoritĂ©. Je crois ou je ne crois pas, reprĂ©sente le dilemme du philosophe.

Dieu est en mĂȘme temps le premier souvenir de chaque homme, Il s’impose et parfois suffoque par sa prĂ©sence. Cioran trouve un seul remĂšde contre cela : bloquer Ă  travers le mental tous les chemins d’accĂšs vers Dieu. Mais tout effort de pallier le manque de croyance, commence par l’essaie de s’approprier Dieu. Cioran constata cependant rapidement que Dieu est froid et solitaire. En outre, la thĂ©ologie ne fait qu’éloigner Dieu du cƓur des hommes :

« La thĂ©ologie est la nĂ©gation de Dieu (
) Depuis que la thĂ©ologie existe aucune conscience n’y a gagnĂ© une certitude de plus, car la thĂ©ologie n’est que la version athĂ©e de la foi (
) L’Eglise et la thĂ©ologie ont assurĂ© Ă  Dieu une agonie durable. »

L’Eglise ne rend aucun service Ă  Dieu. Evidemment, Cioran fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’Eglise orthodoxe. Fils de prĂȘtre, le philosophe partage le terrain de la croyance entre le dĂ©mon et Dieu suivant peut-ĂȘtre les prĂ©ceptes de l’ApĂŽtre Jacob selon lequel mĂȘme les dĂ©mons croient et tremblent.

« (
) L’histoire humaine est un drame divin », dĂ©terminĂ© par l’oscillation entre se rapporter ou non Ă  Dieu, croire ou non dans Son histoire, imaginĂ©e et Ă©crite en dĂ©finitive par l’homme pour ses semblables (Cioran reprit le point de vue de Spinoza). Le doute peut faire plus de mal que de bien. « Il se pourrait que l’homme n’ait d’autre raison d’ĂȘtre que de penser Ă  Dieu. S’il pouvait l’ignorer ou l’aimer, il serait sauvĂ© ». MalgrĂ© cela il est important de se rapporter Ă  Dieu, c’est une forme d’auto-connaissance, un trajet obligatoire vers la dĂ©couverte de soi-mĂȘme. Tout ĂȘtre chrĂ©tien doit se dĂ©finir par comparaison avec Dieu. RĂ©flĂ©chir Ă  Dieu signifie apprendre, la tourmente est nĂ©cessaire, la souffrance, les dilemmes, font partie intĂ©grante de l’ĂȘtre :

« Celui qui ne pense pas Ă  Dieu demeure Ă©tranger Ă  lui-mĂȘme. Car l’unique voie de la connaissance de soi passe par Dieu (
) »

Point de rĂ©fĂ©rence dans l’histoire de l’homme et dans l’Histoire qu’il crĂ©a au cours des siĂšcles, Dieu est une voluptĂ© qui demeure craintive. Entre la haine et l’amour de Dieu, il n’existe pas beaucoup de distance.

Dans Des Larmes et des saints, Cioran ne peut pas s’empĂȘcher de revenir sur le thĂšme de l’histoire des civilisations tant dĂ©battue dans Transfiguration de la Roumanie, thĂšme auquel il associe cette fois la condition religieuse des nations qui ont fait l’histoire. Il s’agit des nations russe et espagnole, aidĂ©es dans leur Ă©lan par le fanatisme religieux, comme le constate Cioran Ă©galement dans Transfiguration de la Roumanie et dans Histoire et Utopie. Contradictoire jusqu’à l’épuisement, dans Des Larmes et des saints Cioran soutient la thĂšse opposĂ©e, c’est-Ă -dire que le progrĂšs des deux nations est dĂ» Ă  leur athĂ©isme, idĂ©e complĂštement fausse car tout lecteur sait trĂšs bien que l’Espagne catholique comme la Russie orthodoxe sont des nations d’une religiositĂ© presque fanatique. Il finit par admettre dans Des Larmes et des saints qu’il existe chez les deux peuples au moins « la passion » pour Dieu :

« Le Russe ou l’Espagnol le plus sceptique est plus passionnĂ© de Dieu que n’importe quel mĂ©taphysicien allemand. »

A la religion de ces peuples, lucides, capables de marquer l’histoire, Cioran oppose, comme dans Transfiguration de la Roumanie, l’image pesante des monastĂšres infirmes, insignifiants, et il introduit dans Des Larmes et des saints le terme d’acĂ©die sur lequel il reviendra dans PrĂ©cis de dĂ©composition. Il l’associe Ă  l’ennui des moines, pas si heureux que cela de servir Dieu tous les jours. Seul celui qui a visitĂ© les monastĂšres roumains et surtout les chambres des moines (en roum. chilie), sinistres, froides, symbole de la pauvretĂ© dont le moine a besoin (sic !) pour retrouver Dieu, peut comprendre le dĂ©goĂ»t de Cioran envers ces serviteurs de Dieu. Pire que la pauvretĂ© et le calme assourdissant est l’ennui de cette vie rĂ©pĂ©titive, prisonniĂšre d’elle-mĂȘme. L’acĂ©die est donc « non un dĂ©goĂ»t de Dieu mais un ennui en Dieu. L’acĂ©die, ce sont tous les dimanches aprĂšs-midi vĂ©cus dans le silence pesant des monastĂšres ». A celle-ci, Cioran oppose l’acĂ©die moderne, qui « n’est plus la solitude claustrale – bien que chacun de nous porte un cloĂźtre dans son Ăąme – mais le vide et l’effroi face Ă  un Dieu dĂ©bile et dĂ©sertĂ© » … [PDF]