“Poésie et connaissance nocturne chez Lucian Blaga et Yves Bonnefoy” (Gisèle Vanhese)

STUDIA UNIVERSITATIS BABEŞ-BOLYAI, PHILOLOGIA, LIV, 2, 2009 [PDF]

ABSTRACT. The essay Poésie et connaissance nocturne chez Lucian Blaga et Yves Bonnefoy presents the profound convergencies between two authors who were able to reconcile poetry with ontology. For Lucian Blaga and Yves Bonnefoy as well, poetry takes first the appearance of a desiring meditation regarding the time when man was not yet separated from himself and from the world, when Unity was reigning before fragmentation into parts and the multiple should appear. By privileging nocturnal knowledge instead of conceptual knowledge, they tend altogether – in spite of the ontic dissolution – to restore the originary being lost by the three instances of the hero, the cosmos and the mythical. They reveal the fact that poetic utterance only is able to acquire and recover the nocturnal knowledge: forming together with the myth, the symbol and the rite an essential series, the image provides the mystery of being and possess an actual force of revelatory illumination at Lucian Blaga as well as at Yves Bonnefoy.
Keywords: Poetry, myth, ontology, sacred, cosmos, eros, correspondences, images.

Toute expérience poétique est traversée – nous dit Gabriel Bounoure – par deux chemins qui ont été indiqués par Héraclite : l’un vers le haut et l’autre vers le bas. Certains poètes « suivent le premier, qui s’élève au-dessus de la mort et des images et se dirige vers une Pensée-Forme, une Beauté enfin réelle ». Au contraire, l’autre voie – la voie descendante – entraîne le voyageur vers les régions mortelles de l’Ombre. C’est en suivant cette voie nocturne que, face à une condition marquée par le malheur de l’Histoire, les poètes tentent d’éclairer l’opacité du monde. Ils choisissent de donner un sens à notre destin par l’alliance entre poésie et ontologie.

Lucian Blaga et Yves Bonnefoy témoignent exemplairement d’une poésie de la modernité où l’artiste explore bien souvent les territoires de la blessure, de l’exil et de l’inaccompli. Certes l’œuvre philosophique imposante de Blaga révèle que sa quête poétique a été constamment accompagnée d’une profondeur métaphysique imposante alors que la réflexion de Bonnefoy est disséminée uniquement dans ses essais sur la poésie, la peinture et la littérature. Pourtant, on décèle chez eux, même si plusieurs décennies les séparent, une proximité issue de convergences essentielles qui émergent de leur quête d’une parole apte à accueillir et recueillir la connaissance nocturne.

L’Un originaire

La poésie prend d’abord, chez Blaga et chez Bonnefoy, le visage d’une méditation désirante sur le moment où l’homme n’était pas encore séparé de lui- même et du monde, règne de l’Un avant la fragmentation dans l’épars et le multiple. Pour Bonnefoy, le temps de l’origine coïncide avec celui de la société pré-industrielle, pastorale et agricole, qui devient le substrat référentiel de nombreuses images :

Étoiles transhumantes ; et le berger
Voûté sur le bonheur terrestre ; et tant de paix
Comme ce cri d’insecte, irrégulier,
Qu’un dieu pauvre façonne
(« Le Livre pour vieillir », P., p. 217).

Bonnefoy comme Blaga récuse donc une poésie qui aurait comme centre l’Histoire et ses corollaires comme la techné et la ville moderne, pour privilégier  un lieu où la conscience divisée retouverait l’impossible unité. Mais c’est dès le début que Bonnefoy reconnaît la perte irrémédiable du « vrai lieu », d’une terre de plénitude, qui emprunte le schème mythique du Jardin d’Eden. Toujours vécu sur le mode de la nostalgie, il n’appartient plus qu’au mémoriel :

Les étoiles voûtaient les murs du haut jardin
Comme les fruits de l’arbre au-delà, mais les pierres
Du lieu mortel portaient dans l’écume de l’arbre
Comme une ombre d’étrave et comme un souvenir (« Le Jardin », P., p. 173).

Chez Blaga, cette rêverie sur l’originaire persiste au contraire dans les premiers recueils, avant de céder la place à la « tristesse métaphysique » (« Tristeţe metafisică », 1, p. 224). Le village est le Centre qui aimante toute sa méditation comme le dévoilent avec éclat « Sufletul satului » et tant d’autres textes. On note, écrit Ion Pop, « o diferenţă netă între satul ca emblemă a existenţei organice, “totale”, suficienţe sieşi ca o monadă, situat “în centrul lumii, în zarişte cosmică şi în perspetiva unui destin emanat din veşnicie”, şi existenţa citadină modernă, a omului care trăieşte “în fragment, într-o trează tristeţe şi o superficialitate lucidă” »4. À cause de son développement historique même (que Blaga qualifie de « devenir mineur »), la Roumanie a préservé plus longtemps la vie traditionnelle et ce Grand Temps qui traversera toute la poésie blaguienne : « Eu cred că veşnicia s-a născut la sat » (« Sufletul satului », 1, p. 156). Grand Temps que Bonnefoy évoque dans Terre seconde (« Un mode d’existence, pour chaque chose, où son essence retentissait au sein même de sa présence, Idée parfaitement transparente, mariage de la sensation et du sens, du relatif et de l’absolu », L’I., p. 320) et qui irradie de son miroitement la plupart des évocations blaguiennes :

Uite, e seară.
Sufletul satului fîlfîie pe lîngă noi,
ca un miros sfios de iarbă tăiată,
ca o cădere de fum din streşini de pae,
ca un joc de iezi pe morminte înalte (« Sufletul satului », 1, p. 157).

La poésie de Lucian Blaga a d’abord été une célébration du Vrai lieu qui se confond, pour lui, avec le village natal : là où la pulsation tellurique et la mouvance des astres s’accordent aux marées du sang. Royaume de la forêt, de la source, de la lumière qu’elle soit d’aube ou de nuit. Espace ouvert aux transmigrations du cœur. Où l’incandescence des mythes ne s’est pas encore refroidie. Où l’homme est fait à la fois de la « poussière du seuil » (« pulberea pragului ») et de la « sphère lunaire » (« sfera şi luna ») (« Monolog », 1, p. 335). La nostalgie pour le village s’est très tôt confondue avec celle de l’enfance, saison sans heures ouverte à l’obscur sortilège de la terre : l’arbre, l’eau, la lune y sont les talismans d’un monde où l’être n’est pas encore exilé de la plénitude première.

Une connaissance nocturne

C’est à partir de ce substrat spirituel que les deux poètes vont privilégier une réflexion sur la connaissance nocturne. En effet, dans la méditation esthétique et éthique de Bonnefoy, le concept, cette « forme apollinienne, froide et universelle de l’esprit »5, est l’objet d’une critique sévère. Le concept ne tue-t-il pas ce que nous aimons le plus, l’existence sensible, les vérités de la terre ? Pour bâtir le château de l’Idée, fondé sur la lumière et l’ordre des nombres, il élimine ce qui est le lot de ceux qui, selon Rimbaud, « meurent sur les saisons » : le temps, le hasard, la maladie, le vieillissement, la mort, bref la finitude. « Le mensonge du discours », affirme Bonnefoy, « est qu’il supprime l’excès. Il est lié au concept, qui cherche dans l’essence des choses qu’elles soient stables et sûres, et purifiées du néant » (L’I., p. 31).

Pour Bonnefoy, le grand art est donc celui qui a su ménager la mémoire de « l’en-soi ténébreux du monde » (R., p. 160) pour un autre salut. C’est Baudelaire faisant se rencontrer, pour la première fois de manière consciente,  le  « corps blessé » et le « langage immortel » (L’I., p. 34). C’est le temple, qui érige ses belles architectures sur l’épars et le désordre d’ici-bas mais où, dans le secret, « sur l’autel ou dans une crypte, l’imprévisible est présent » : « Rien qu’un reflet sur un visage de pierre, mais tout l’orage à nouveau au sein de la symétrie » (L’I., p. 110).

Toutefois, à la différence de Blaga, la condamnation de la connaissance diurne fondée sur le concept dérive, chez Bonnefoy, d’un choix éthique. En fait, il va aussi renoncer à la tentation édénique au nom d’une fidélité plus haute au réel et à ses blessures que le poète nomme la finitude. Refusant l’« excarnation », qui guette toujours l’homme et en particulier l’artiste, Bonnefoy va choisir une incarnation dialectisée. Il n’emprunte ni la voie offerte par l’idéal désincarné, qui avait été celle de Mallarmé, ni la voie d’un acquiescement sensuel et dionysiaque à une terre maternelle et fusionnelle dont témoignent certains peintres qu’il a étudiés et que Blaga sera tenté de suivre.

On décèle dans la poésie de Lucian Blaga le même reniement de la clarté conceptuelle pour privilégier le sens du mystère, comme il l’écrit dans « Eu nu strivesc corola de minuni a lumii » qui est comme le manifeste de son Art poétique :

Eu nu strivesc corola de minuni a lumii
şi nu ucid
cu mintea tainele ce le-ntîlnesc
în calea mea
în flori, în ochi,
pe buze ori morminte.
Lumina altora
sugrumă vraja nepătrunsului ascuns
în adîncimi de întuneric.

Blaga veut fonder sa poésie sur ce qui toujours échappe à la rationalité conceptuelle pour chercher, comme chez Bonnefoy, « un grand réalisme, qui aggrave au lieu de résoudre, qui désigne l’obscur » (L’I., p. 9) :

dar eu,
eu cu lumina mea sporesc a lumii taină –
şi-ntocmai cum cu razele ei albe luna
nu micşorează, ci tremurătoare
măreşte şi mai tare taina nopţii,
aşa îmbogăţesc şi eu întunecata zare
cu largi fiori de sfînt mister
şi tot ce-i nenţeles
se schimbă-n nenţelesuri şi mai mari
sub ochii mei –
(«Eu nu strivesc corola de minuni a lumii »,1, p. 2–3).

Dans Poemele luminii, Blaga oppose la lumière solaire, maculine, ascensionnelle, diaïrétique qui irradie et illumine l’être à la lumière nocturne, féminine, lunaire, mystique qui laisse subsister l’obscur de notre existence et même l’accroît. Cette connaissance « luciférique », pénétrant ce qui échappe à tout savoir, entraîne une descente vers le versant ténébreux de l’être qui affleure, avec toute sa complexité, dans l’œuvre blaguienne et nous fait accéder à un état de conscience plus profond. Avec la poésie de Blaga, c’est la face secrète du monde qui est ici convoquée… [PDF]