“Léon Chestov et la pensée du dehors” (Ramona Fotiade)

Europe – Revue Littéraire Mensuelle, 87e année, n° 960 / avril 2009.

BIEN AVANT Foucault, Deleuze et Derrida, il y eut, au début du siècle à peine révolu, qui allait si singulièrement faire basculer nos repères et nos certitudes, un de ces « partisans », « francs-tireurs » ou « aventuriers de la pensée » que les manuels de philosophie préféreront toujours ignorer. « Ah Chestov et les questions qu’il sait poser, la mauvaise volonté qu’il sait montrer, l’impuissance à penser qu’il met dans la pensée » s’exclamait Gilles Deleuze dans Différence et répétition, en rappelant les principes subversifs de toute une lignée de pourfendeurs de la raison classique dans la période de l’après-guerre, parmi lesquels on n’hésiterait pas aujourd’hui à ajouter les noms de Foucault et de Derrida. Mais si la notion de « nomadisme » rendue célèbre par Deleuze, ou bien la « déconstruction » rattachée à l’œuvre de Derrida, ou encore le concept de « généalogie » chez Foucault semblent si aptes à traduire l’approche insolite de Chestov par rapport à l’histoire de la philosophie classique, pourquoi a-t-on tant de mal de nos jours à trouver la moindre référence au précurseur non pas seulement de l’« absurde » mais aussi du postmodernisme dans la pensée française ? La réponse, selon l’un des rares commentateurs attentifs aux « marges » de la philosophie institutionnelle, ne tient qu’à « la peur, la pusillanimité », car la « sauvagerie » des propos de Léon Chestov (1866-1938) continue à semer la panique soixante-dix ans après sa disparition. Il y a d’ailleurs un trait d’union qui relie la démarche controversée de ces « penseurs du dehors » au XXe siècle : tous, sans exception, entretiennent un dialogue privilégié avec Nietzsche et revendiquent l’appartenance à une rupture inaugurale avec la tradition de la métaphysique. Cependant, Chestov fait plus peur que n’importe quel autre héritier du « gai savoir » annonçant la mort de Dieu et le crépuscule des vérités absolues. Il ne s’agit plus de constater l’écroulement du fondement ontologique du monde et le renversement de toutes nos valeurs, il faut encore essayer de s’avancer au-delà des limites habituelles sans l’appui des idoles rassurantes de la morale, des sciences et de la raison. Dans ces régions extrêmes de la pensée, l’homme ne pénètre qu’à son insu, poussé par on ne sait quel malheur, à la suite d’un « faux pas » tragique, d’une faille dans l’ordre apparemment immuable des choses qui se produit de façon inattendue, comme tout ce qui, selon Chestov, nous ramène au mystérieux « soudain » de Plotin et à ses « extases » en dehors de la raison et des lois de la connaissance rationnelle.

Pendant plus de dix ans, de 1921 à 1934, cette pensée du dehors séduit et fait des adeptes parmi des intellectuels et des écrivains français de tous bords. André Gide est enthousiasmé, le jeune Georges Bataille se met à traduire L’Idée de bien chez Tolstoï et Nietzsche, André Malraux lui dédicace sans réserve La Voix royale, Gabriel Marcel écrit Le Monde cassé sous l’influence de la pensée de Chestov. Sa réputation de polémiste redoutable, maniant à souhait le paradoxe et l’argumentation logique, le suit depuis la Russie qu’il a quittée en 1920. Dès 1923, grâce aux excellentes traductions de Boris de Schloezer (son ami de Kiev, exilé à Paris), ses écrits sur Pascal, Dostoïevski, Tolstoï et Nietzsche sont publiés chez Plon, chez Grasset, aux Éditions de la Pléiade. Le Mercure de France et la NRF contribuent largement à établir sa réputation avec la publication d’une première étude sur le bolchevisme russe, non moins controversée que l’analyse de l’irrationalisme dostoïevskien. Chestov fréquente régulièrement le salon de Jules de Gaultier ; les revues de philosophie lui ouvrent leurs pages ; ses articles critiques sur la phénoménologie de Husserl attirent l’attention du public spécialisé et provoquent des débats qui devancent de quelques années les interprétations plus connues de Georges Gurvitch et d’Emmanuel Levinas. Enfin, la rencontre avec Benjamin Fondane (1898-1944), chez Jules de Gaultier, marque le début d’une amitié et d’une alliance philosophique indéfectibles. Jeune écrivain roumain d’origine juive, Fondane rejoint les cercles d’avant-garde de Paris en 1924 et se sent prêt à s’engager jusqu’au bout sur les chemins de la pensée sauvage ouverts par Chestov, qu’il n’hésite pas à qualifier de philosophe méconnu du « mouvement moderne » dans l’article qu’il lui consacre dans Europe en janvier 1929.

Les échanges entre Chestov et les plus célèbres philosophes français et allemands de l’époque se multiplient : il fait la connaissance de Husserl et de Heidegger dès 1928, il est en relation avec Henri Bergson, Étienne Gilson, Gabriel Marcel et Lucien Lévy-Bruhl ; il entretient une correspondance suivie avec Martin Buber qu’il invitera à Paris en 1934. C’est à partir de cette année, lors de la montée du nazisme en Europe, que le silence commence à remplacer la clameur des débats. L’opinion publique, trop préoccupée par les engagements politiques immédiats, se détourne des combats philosophiques pour la liberté de pensée que mène Chestov. Son livre sur Kierkegaard a du mal à trouver un éditeur. Il sera finalement publié en 1936 chez J. Vrin, grâce aux efforts de Boris de Schloezer et aux subventions envoyées par une association d’amis de l’auteur. Le compte rendu, d’ailleurs très élogieux qu’en donna Levinas dans la Revue des études juives, passa inaperçu. La disparition de l’auteur du Pouvoir des clefs et de la Philosophie de la tragédie en 1938, peu de temps après la mort de Husserl, suscita à peine plus de commentaires. Par contre, l’attaque virulente d’Albert Camus contre la pensée existentielle dans Le Mythe de Sisyphe (1942), un livre revendiquant pourtant son affiliation à l’absurde, restera longtemps dans les esprits… [PDF]