“Mystiques et Conquérants : Cioran et l’histoire d’Espagne” (Carlos Caballero)

ORIENTATIONS – Revue Culturelle Pluridisciplinaire, no. 13, Hiver 1991-1992

Anti-dogmatique, Cioran ne cache pas sa répugnance à « l’esprit de système » et aux idéologies en vigueur. Nihiliste, il professe un pessimisme anthropologique radical qui se traduit par un mépris pour la conception linéaire de l’Histoire, pour l’idéologie du Progrès et pour les Utopies consolatrices. Viscéralement contradictoires, il concilie son paganisme avec une admiration pour les mystiques. Face aus despotisme de la Raison, il préfère le combat jusqu’à l’exaltation du Héros. Il avoue sa faiblesse pour les vieilles dynasties et les empires, tronc réel de l’Être des peuples. Dans ce sens, l’Espagne comme peuple Élu, celle des Conquérants et des Mystiques, est le paradigme d’inadaptation face au courant actuel de la civilisation. Elle incarne la tragédie, le vertige devant le néant et le non-sens face à l’optimisme hédoniste et sédatif de l’Occident. Terre des paradoxes vierges, l’Espagne est le dernier bastion de la Liberté.

Rares sont les auteurs qui, comme Cioran, se sont vus qualifier de nihiliste avec tant de force et d’insistance par les philosophes bien-pensants. Ce Roumain établi en France est, en réalité, l’un des esprits les plus libres de notre époque. Un homme qui parvient à criminaliser le fait même de la naissance (« tout être venu au monde est un maudit ») et pour qui la vie est « extraordinaire et nulle », un homme dont les livres s’intitulent, par ex., De l’inconvénient d’être né ou Précis de décomposition, sera toujours éloigné des idéologies en vigueur. « Plutôt dans un égout que sur un piédestal », voilà son choix. Lire Cioran est une expérience cathartique ; il nous pose simplement les questions que seuls nous ne nous serions jamais posées : « Penser, c’est creuser, se creuser ». On trouve chez Cioran une multitude de sujets qui l’obsèdent. Mais il les aborde tous de la même façon : « Être un agent de la dissolution d’une philosophie, d’un pouvoir, peut-on, s’imaginer orgueil plus triste et plus majestueux ? » Le thème de la décadence des civilisations est cependant celui qu’il absorbe le plus souvent. Avec au départ son pessimisme anthropologique radical, sa perte de foi en l’Homme en tant qu’être prométhéen — parce qu’il s’est éclipsé —, possédé par la « douleur de l’être », notre auteur se moque, sans pitié, de l’idée de Progrès, de « l’œcuménisme de l’illusion » qui s’ensuit et il ne voit dans l’Histoire qu’un « cloaque d’utopies ». Mais même de cette façon, il cultive avec passion tant la philosophie de l’histoire que l’histoire des civilisations dont il tire une bonne partie de sa philosophie : « À cause de mon préjugé pour tout ce qui termine bien, m’est venu le goût des lectures historiques » (De l’inconvénient d’être né [1973], désigné ensuite par IEN). Et dans se cadre, il a rapidement découvert sa « faiblesse pour les dynasties condamnées, pour les empires qui s’écroulent » (IEN).

Rageusement contradictoires

Il est certainement difficile d’exposer clairement les idées contenues dans l’œuvre de Cioran : « la pire forme de despotisme est le système, en philosophie et en tout » (IEN). Ce qu’il dit au sujet de Nietzsche, on peut également le lui appliquer : « Rien de plus irritant que ces œuvres dans lesquelles se coordonnent les idées frondeuses d’un esprit qui a aspiré à tout, sauf au système. À quoi sert de donner une apparence de cohérence à celles de Nietzsche (…) ? Nietzsche est un ensemble d’attitudes et chercher en lui une volonté d’ordre, une préoccupation pour l’unité implique qu’on le diminue » (La Tentation d’exister [1956], désigné ensuite par TE). Nous trouvons dans son œuvre des prises de position franchement contradictoires. Rageusement contradictoires. Prenons comme exemple son attitude vis-à-vis du christianisme : « Tout ce qui demeure encore vivant dans le folklore est antérieur au christianisme, c’est la même chose pour tout ce qui demeure encore vivant en nous » (IEN). Mais ce critique féroce du christianisme, dominé par la nostalgie des dieux païens, fait preuve d’une admiration illimitée pour les mystiques espagnols et il arrive à écrire : « Si j’avais vécu aux débuts du christianisme, je crains que j’aurais subi sa séduction » (IEN). Contradiction insoluble ? Peut-être pas. Cioran n’évalue pas le christianisme comme une ensemble idéologique dans ces manifestations historiques mais comme la forme par laquelle ces idées ont été vécues chez les premiers chrétiens et chez les mystiques.

Éloge de l’irrationalisme

Retournons maintenant au fil de l’argumentation. En dépit de sa complexité et de sa contradiction, il faut énoncer quelques postulats fondamentaux de la philosophie de Cioran avant d’aborder notre sujet, du moins telles que se présentent pour moi ces idées-forces. « Créateur de valeurs, l’homme est l’être délirant par excellence » (Précis de décomposition [1949], désigné ensuite par PD), écrit Cioran. Il maudit ce délire ? Oui et non. « La vie se crée dans le délire et se défait dans la dégoût » (PD). Sans doute, comme on l’a déjà vu, son pessimisme anthropologique est-il radical : « La science prouve notre néant ». Mais « qui en a tiré la dernière leçon » ? (PD). De là sa dévotion manifeste pour Diogène. Le seul philosophe qui mérite toutes ses louanges : « Il fut le seul à nous révéler le visage répugnant de l’homme » (PD).

Mais, Cioran maudit-il tous les types d’hommes ? Seul le Héros mérite son estime car c’est une figure humaine que notre civilisation occidentale a éliminée : « La psychologie est la tombe du héros. Les milliers d’années de religion et de raisonnement ont affaibli les muscles, la décision et l’impulsivité aventureuse » (PD). Face au philosophe et à l’écrivain, face à l’homme raffiné qui vitupère, Cioran s’émerveille du « vrai héros qui combat et meurt au nom de son destin, non pas au nom d’une croyance » (PD). Cette estimation du rôle du héros repose sur l’idée que la vie est inconcevable sans lutte. la lutte constitue l’essence de la vie, tant des peuples que des hommes : « Lorsque les animaux cessent de ressentir une crainte mutuelle, ils tombent dans le stupidité et acquièrent cet aspect déprimé que présentent les parcs zoologiques. Les individus et les peuples offriraient le même aspect si un jour ils parvenaient à vivre en harmonie » (IEN). On trouve donc chez Cioran une nostalgie du Héros et des temps de lutte, une nostalgie que lui-même vit intérieurement : « Être de nature combative, agressive, intolérante et ne pouvoir se réclamer d’aucun dogme ! » (Le Mauvais Démiurge[1959], désigné ensuite par MD). Les idéaux disparaissent, tout comme ceux qui luttaient pour eux, mais jamais n’arrivera pour cela la paix utopique universelle : « Et qui veut encore combattre ? Le héros est dépassé, seul la boucherie est en cours » (Contre l’Histoire [titre français : La Chute dans le temps, 1964], désigné ensuite par CT). Le passage de guerrier des Croisades au soldat manipulant des missiles intercontinentaux : voilà le fruit de la civilisation occidentale qui en prétendant éradiquer le conflit, a instauré l’extermination.

Pour Cioran, toute la décadence de notre civilisation a une origine claire : « La raison (est) la rouille de notre vitalité » (TE). Mais ce n’est pas tout. Cioran ne voit nulle part les avantages de cette civilisation construite sur le rationalisme : « Nos vérités n’ont pas plus de valeur que celles de nos ancêtres. Après avoir remplacé leurs mythes et leurs symboles, nous nous croyons plus avancés ; mais ces mythes et ces symboles n’expriment pas moins que nos concepts (…) et si les dieux n’interviennent plus dans les événements, ces événements n’en son pas plus explicables ou moins déconcertants pour cela (…) car la science ne les capte pas plus intimement que les récits poétiques » (PD). Par conséquent, Cioran rejette toutes les tromperies du Progrès, ce fruit de la raison : « Hegel est le grand responsable de l’optimisme moderne. Comment ne vit-il pas que la conscience change seulement de formes et de modalités mais ne progresse en rien ? » De ce fait, il ne croit pas dans la linéarité et dans le finalisme historiques ; le devenir est innocent : « Que l’Histoire n’ait aucun sens est quelque chose qui devrait nous réjouir » (PD).

Contre le système

Chaque culture, chaque peuple, doit exprimer un ensemble organique de valeurs, celui qui lui est propre. Tout universalisme moral finit par corroder le peuple qui le pratique. Voilà la tragédie de l’Europe : « Depuis le siècle des Lumières, l’Europe n’a pas cessé de détruire ses idoles au nom de l’idée de tolérance (…). En effet, les préjugés — fictions organiques d’une civilisation — en assurent la durée, en conservent la physionomie. Elle doit les respecter, sinon tous, du moins ceux qui lui sont propres et qui, dans le passé, avaient pour elles l’importance d’une superstition ou d’un rite » (TE). Dans un monde comme le nôtre, qui bafoue les mythes et les rites, quels que soient ceux-ci, Cioran adopte la position : « Une civilisation commence dans le mythe et finit dans le doute » (CT) en passant par le rationalisme corrosif. Donc sans ces mythes, les peuples perdent le nord. Sans leurs propres dieux, les civilisations perdent le sens de leur existence. Rome déjà a payé cher cette erreur : « Abandonner les dieux qui firent Rome, c’était abandonner Rome elle-même » (MD). Il serait intéressant de signaler que dans la substitution du paganisme par le monothéisme judéo-chrétien, Cioran voit, précisément, une des causes de la décadence de notre civilisation, à laquelle le polythéisme donnait une expression authentique : « plus on reconnait de dieux, mieux on sert la Divinité (…) Le polythéisme correspond mieux à la diversité de nos tendances et de nos élans (…). Le dieu unique rend la vie irrespirable (…) le monothéisme contient en germe toutes les formes de tyrannie » (MD).

Au milieu d’une civilisation que s’auto-corrode dans sa niaiserie, Cioran, clairvoyant, émet un verdict brutal sur notre culture : « L’Occident, une pourriture qui sent bon, un cadavre parfumé » (IEN). La nostalgie est un sentiment capital chez Cioran. Nostalgie du héros, du mythe et également d’une Europe qui a disparu. Le Christianisme et les Lumières ont annihilé sa vitalité, lui ont arraché sa force et le sens de son existence. « L’Occident ? Un possible sans lendemain » (CT). Évidemment, Cioran ne pèche pas par ethnocentrisme. L’influence de la philosophie des religions orientales est palpable dans ses livres et en divers endroits de son œuvre. Il affirme que l’Européen-occidental, sa philosophie, sa science, sa morale, ne se situent pas au-dessus des autres peuples (Une seule exception : il pense que rien n’est supérieur à la musique européenne). Mais ce polycentrisme culturel ne constituera pas un obstacle (peut-être s’agit-il plutôt de sa conséquence) à l’expression de son angoisse face à la décadence de l’Europe et des Européens, « acculés à l’insignifiance, Helvètes en puissance » (CT). Finalement, L’Europe a créé quelque chose de fondamental pour Cioran : la Liberté. Une Liberté qui était complète dans le paganisme, quand les humains étaient des dieux mortels et les dieux, des hommes immortels ; quand l’homme par conséquent pouvait essayer de se dépasser puisque rien, au-dessus de lui ne pouvait l’arrêter. Aujourd’hui, de cette idée païenne de la Liberté, il ne reste qu’une ombre pâlie : la démocratie parlementaire : « Merveille qui n’a plus rien à offrir, la démocratie est à la fois le paradis et la tombe d’un peuple » (CT).

Il ne reste aujourd’hui de l’Europe qui a vécu la Liberté que son reflet dans un verre déformant : le consumérisme hédoniste et vide de l’American Way of Life : « L’Amérique se dresse devant le monde comme un néant impétueux, comme une fatalité sans substance » (TE). Qui donc viendra en Europe, qui prendra la relève ? « Tant de conquêtes, d’acquisitions, d’idées, où vont-elles se perpétuer ? En Russie ? En Amérique du Nord ? L’une et l’autre ont déjà tiré les conséquences du pire de l’Europe… L’Amérique latine ? L’Afrique du Sud ? L’Australie ? C’est de ce côté qu’il faut, semble-t-il, attendre la relève. Relève caricaturale. L’avenir appartient à la banlieue du Globe » (TE)… [+]