Entretien avec Aurélien Demars par Mihaela-Genţiana Stănişor

Revue Alkemie no. 10 : « Le Destin » (décembre 2012)

EXPRESSIS VERBIS –  « C’est donc dans les insatisfactions envers soi-même, c’est-à-dire dans le retour critique envers soi que se trouve aussi le sens de ce qui nous travaille encore après avoir refermé un livre de Cioran. » (Entretien avec Aurélien DEMARS réalisé par Mihaela-Genţiana STĂNIŞOR)

Docteur en philosophie avec une thèse sur « Le pessimisme jubilatoire de Cioran. Enquête sur un paradigme métaphysique négatif », Aurélien Demars a consacré de nombreuses études et conférences à l’auteur franco-roumain mais aussi plus généralement à la philosophie du mal. Il est le co-éditeur, avec Nicolas Cavaillès, des Œuvres de Cioran dans la « Bibliothèque de la Pléiade ».

Mihaela-Genţiana Stănişor : Comment avez-vous découvert Cioran ?

Aurélien Demars : Lors de mes premières années d’études universitaires en philosophie, je m’étais intéressé aux « pessimistes », dont je constatais qu’ils étaient sinon répudiés par l’académisme, du moins méconnus et caricaturés. C’est à l’aune d’une réflexion sur le mal que je me suis intéressé à l’œuvre de Cioran, d’abord pour le soustraire au cliché réducteur de « pessimiste », quand ce terme, employé communément, n’est qu’une étiquette vide de sens, ensuite pour en ressaisir le sens profond, quand on entend alors par là une philosophie du pire.

M.-G. S : Vous avez collaboré à la réalisation de l’édition des Œuvres de Cioran dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Principalement, vous vous y occupez de quatre livres : La Tentation d’exister, La Chute dans le temps, Le Mauvais Démiurge, Écartèlement. Selon quels critères avez-vous choisi ces volumes et quels ont été les difficultés de votre travail ?

A. D. : Le choix des livres de Cioran à éditer fut relativement simple : il s’agissait de reprendre tous les ouvrages de l’œuvre française. La répartition du travail pour chaque livre, entre Nicolas Cavaillès et moi-même, s’est d’abord basée sur nos recherches antérieures et nos accointances avec des textes spécifiques. Ainsi, Nicolas Cavaillès ayant consacré sa thèse au Précis de décomposition, il était naturel qu’il puisse mettre à profit ses connaissances en assurant l’édition de ce livre. De même, lors de ma thèse, j’avais notamment travaillé « L’Urgence du pire », un chapitre d’Écartèlement, son édition m’était donc assez logiquement échue. C’était également le cas avec les trois autres livres. D’autres critères ont également présidé à ces choix : il fallait évidemment respecter l’économie générale de l’œuvre, ses articulations naturelles et ses ruptures.
Parmi les principaux obstacles que cette édition a dû surmonter, on peut mentionner en particulier l’identification des nombreuses sources et allusions de Cioran, parce qu’il ne les explicite presque jamais. Il faut ajouter également l’inaccessibilité de certains ensembles manuscrits, notamment les Cahiers entre 1972 et 1980. Sans compter les problèmes liés au déchiffrement de certains passages manuscrits, dont la graphie se révèle parfois difficilement lisible… [PDF]