Cahiers Emil Cioran – Approches Critiques (“Cioran vu par ses contemporains”); Textes reunis par Eugene Van Itterbeek; Editura Universitatii “Lucian Blaga” Sibiu; Editions Les Sept Dormants, Leuven 1998, p. 15-19.

L’idée de cet essai m’est venue tout naturellement a partir de l’un des clichés les plus usés (et à la fois les plus fondateurs d’une universelle celebrité), cliché produit par le contexte culturel français: “Le Roumain Cioran, le plus grand styliste francais”.

Elle est devenue une véritable obsession pour moi, et cela pour au moins quatre raisons. La première et probablement la plus importante : j’ai traduit deux livres de Cioran (Précis de décomposition et La Chute dans le temps) du français en roumain, ce qui m’a obligée d’affronter d’une manière toute particulière, c’est-à-dire dans sa matérialité même, le fameux style de Cioran, de le recréer de toutes pièces en quelque sorte, et dans une langue qui avait été celle des premiers cinq livres publiés par Cioran en Roumanie, avant son départ définitif pour la France. Ce faisant, j’ai découvert peu à peu la présence intense d’un style, son caractère concret et incontournable, mais aussi que j’avais à faire a l’un de ces cas exemplaires ou le mot style signifiait aussi écriture. La deuxième raison : chaque fois qu’ on la répétait – il y a environ un an je l’ai de nouveau rencontrée dans une revue littéraire de Paris -, je trébuchais sur la formule, car malgré sa triomphante clarté apparente, je la trouvais assez obscure. “Le plus grand styliste” – qu’est-ce que cela voulait dire au fond ? La troisième raison : j’ aime déconstruire les clichés littéraires, cette opération aboutit toujours à d’importantes découvertes, elle renouvelle d’heureuse manière nos idées reçues sur tel ou tel auteur. Enfin, la quatrième raison : j’ai toujours été très etonnée par le fait que, quoiqu’on proclame l’excellence du styIe de Cioran, on ne l’analyse (presque) jamais, on n’y regarde jamais d’un peu plus près et on prefère se cantonner dans ce qu’on nomme “la pensée” ou “les idées” de Cioran, en faisant de règle appel à la biographie de Cioran, opération réductrice (qui débouche forcément sur un radicalisme idéologique voire politique) à laquelle on soumet un texte qui se refuse – de par son statut artistique très marqué – à une seule lecture.

À ces quatre raisons, qui concernent le plus immédiatement possible la “reception” de Cioran, telle qu’elle existe en France, mais surtout en Roumanie, s’ajoute une autre, à savoir la relecture que j’ai faite d’un texte de Barthes, “Qu’est-ce que l’ecriture?”, publié dans Le degré zero de l’écriture il y a dejà plus de quatre décennies, mais qui n’ a rien perdu de sa pertinence. Barthes y propose une possible définition de ces concepts: style, écriture, auxquels on fait appel beaucoup, mais qui ne sont pas (chose assez curieuse) suffisamment définis à partir de cette perspective qui nous intéresse, celle d’une critique nouvelle (concept opposé à celui de critique traditionnelle). La théorie de Barthes aurait a mon avis beaucoup de chances à faciliter l’approche de ce qu’ on nomme “le style de Cioran”, étant donne le cas très particulier de cet auteur qui excelle a écrire dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle et qu’il a apprise à un âge ou la règle dit qu’on n’est plus capable d’une telle performance… [PDF]