“La métamorphose : sur De la France” (Alain Paruit)

C’est la guerre. Cioran est à Paris. Il écrit au crayon, à gros traits appuyés, 1941, comme il aurait écrit le mot FIN sur son manuscrit, ce texte qu’il a intitulé De la France, en pensant aux moralistes du XVIIIe siècle, en pressentant peut-être déjà qu’il les rejoindra un jour, ne serait-ce que par le style, le style qui en l’occurrence est ‘« contenu ». Ne crayonne-t-il pas son portrait prémonitoire lorsqu’il les compare aux grands créateurs étrangers ?

Étrange livre que celui-ci. Apparemment consacré à la Décadence de la France, il est en fait un Hymne à la France, un hymne d’amour. Si le mot décadence revient régulièrement, pour expliquer que la France n’a plus d’avenir parce qu’elle a trop donné, pendant si longtemps, plus que tout autre pays au monde (la défaite est passée par là, Cioran a vu – « moment si dramatique[1]» – les Allemands remonter le boulevard Saint-Michel), les éloges sont plus nombreux, plus variés, plus réguliers : la France est « la province idéale de l’Europe », où vit un « peuple accablé par la chance », « un peuple qui fut pendant des siècles le sang d’un continent et la gloire de l’univers » ; « lorsque l’Europe sera drapée d’ombres, la France demeurera son tombeau le plus vivant ». Et enfin : « Qu’elle fut grande, la France ! »

Livre inattendu. Quelques années plus tôt, à Berlin, Cioran admirait sans réserve la discipline et la puissance nazies. Et voilà que, sans le dire explicitement, il prend, toujours sans réserve, le parti opposé : celui du vaincu contre le vainqueur. Parce que « la France préfigure le destin des autres pays », parce que « l’Europe a besoin, après tant de fanatisme, d’une vague de doutes… ». Or, qui pourrait la lui fournir mieux que le scepticisme français ? Mais aussi, et surtout, parce que Cioran s’identifie désormais à la France, quelque chose en lui, de plus fort que lui, le francise; il s’en veut peut-être, mais il le veut inconsciemment. « Je perçois bien la France par tout ce que j’ai de pourri en moi », écrit-il.

Kafkaïen, ce livre. Cioran, le cloporte antisémite d’hier est en train de muer. Le juif devient son frère en souffrance. « Seuls les peuples qui n’ont pas vécu ne déchoient pas – et les juifs », souligne-t-il. « Nous autres, enchaînés dans nos destins approximatifs […], ajoute-t-il, subissant expériences et aliénations – tels de pauvres juifs épargnés par les tentations messianiques. Tous les pays ratés participent de l’équivoque du destin judaïque : ils sont rongés par l’obsession de l’implacable inaccomplissement. »

Le livre charnière de Cioran. Il écrit, encore en roumain, mais en France, une ode à la France, aimée jusque dans sa décadence, dans sa fin, dans sa chute qui ne pourra pas être sans grandeur, tellement grande fut la France. L’Angleterre, l’Allemagne, la Russie même, sont plus fortes ? Sans doute. Mais c’est pour la France que bat son coeur. La larve d’hier est aujourd’hui chrysalide, demain l’imago prendra son envol dans les lettres françaises et la Décadence se fera Décomposition, en un magistral Précis. Le Cioran nouveau est arrivé, si vite, si brusquement qu’on se demande quel mystère peut se cacher derrière cette date : 1941.

Alain Paruit

CIORAN, Emil, De la France. Traduction du roumain revue et corrigée par Alain Paruit. Paris : L’Herne, 2009.