“Quelques réflexions autour de la théorie esthétique fondanienne dans Faux traité d’esthétique (1938)” (Manuela Leahu)

Segreti di Pulcinella, no. 27

Dans une préface de 1929, Benjamin Fondane avouait avoir cru, à l’instar des surréalistes, que la poésie constituait le seul mode de connaissance et pouvait apporter une réponse là où la métaphysique et la morale avaient déposé les armes depuis longtemps. Refusant à la fois les certitudes de la raison et le subjectivisme artistique, Fondane avoue avoir cessé pendant quatre ans son activité poétique, jusqu’au moment où il trouve dans la poésie, autre chose qu’une activité littéraire. Qui est l’ami mystérieux (« Je est un Autre » avait postulé Rimbaud) qui s’exprime à travers le poème ? Quelle est la source de la poésie qui n’est pas, aux yeux de Fondane, une fonction sociale mais une force obscure qui précède l’homme et qui le suit, qui n’est pas « une jouissance de la sensibilité mais une pensée aux prises avec le réel ultime »?

Neuf ans plus tard, Fondane reprend ces questions et tente d’y répondre dans son essai Faux traité d’esthétique (1938) où il aborde d’emblée « la question première, énigmatique, troublante : pourquoi l’art ? Pourquoi l’art chez le seul animal raisonnable ? Et quel est le rôle exact dévolu à cette fonction aberrante dans l’économie de homo sapiens ?»

L’essai fondanien Rimbaud le voyou avait suggéré en 1933 que l’image poétique fabriquait un leurre ontologique et que la crise rimbaldienne représentait une crise ontologique de la poésie. Le Faux Traité d’Esthétique va élargir cette problématique. L’artiste dont la démarche va vers le réel « découvre soudainement le peu de réalité ». Sa poésie rationalisée, comme le souligne Olivier Salazar dans sa thèse, et son imagination truquée par une activité intelligible n’ont produit qu’une poésie vide. Partant de ce postulat que «la réalité ne commence que là où cesse l’intelligible », le poète constate l’idéalisme de « Platon à Hegel et de Hegel à Schopenhauer, nous a « aliéné » le réel en nous faisant croire qu’il n’était qu’une production de l’esprit ».

Aux yeux de Fondane la culture détourne la poésie vers des finalités extrinsèques à sa nature véritable. C’est parce que ce détournement vers des idéaux éthiques, esthétiques ou politiques existe que sa fonction existentielle est occultée et aliénée. La culture est pour l’homme l’instrument de son projet d’être qui se décline en termes d’absolu. L’être est un but pour l’homme, l’avoir n’a d’intérêt qu’en tant que moyen. Et si la culture est l’œuvre de l’homme, c’est l’homme qui est le but de la culture.

Adversaire de tout système explicatif dans le domaine de la création artistique, Fondane estime que chaque fois que le poète s’attache à expliquer son art et à formuler des principes esthétiques, il travaille contre la poésie, car « connaître la technique de la construction de sa toile d’araignée, serait, pour l’araignée, un sérieux empêchement à la construire ». L’acte artistique résulte de cette situation de conflit et tend à abolir ou tout au moins à compenser la suprématie de la raison sur les autres facultés de l’esprit. L’activité poétique est une réaction contre les évidences de la raison, affirmant une expérience du réel différente de celle de l’homme rationnel. « Accepter le «charme» c’est accepter le miracle, l’absurdité ; c’est « trahir ce qu’on regarde comme la vérité »… [PDF]