“Chutes et Perfection (Éloge du Parfait)” (Pierre Garriques)

Pour le dieu
belles sont toutes choses
et bonnes et justes
mais les hommes ont tenu les unes pour injustes
les autres pour justes
Héraclite 102

Pourquoi parler du parfait, qui par définition n’en a pas besoin? Pourquoi séparer dans et par le langage ce qui par nature est inséparable?

NE PAS DIRE le parfait serait créer un manque aussi pervers et convenir d’une imperfection consubstantielle. Camus avait ainsi cerné le problème de l’être: le dire revient à le perdre, le taire à le mutiler…

Peut-être faut-il envisager l’hypothèse — à la limite du pensable et de l’hypothétique — que la vérité se situe en deçà de l’être et du nonêtre, du parfait et de l’imparfait… La vérité serait qu’il n’y a pas de vérité, suggérait Nietzsche. C’est dans cette perspective que j’ai écrit un Éloge de l’imparfait auquel j’aimerais que fasse écho ce texte: dans ce jeu qui allie au vertige sophistique, à la superficialité discursive, l’énigme ontologique, abyssale, du langage.

J’avoue mon amour de l’imperfection… Mais pourquoi ne pas imaginer que cet amour s’intègre dans les rets diaboliques d’une perfection impensable?

Je n’ai pas la prétention d’apporter la moindre réponse; c’est d’une approche phénoménologique, symptomale, que surgissent parfois les moments de lucidité. C’est la méditation du cercle comme symbole, comme image et comme procès de la perfection qui m’a entraîné vers les questions du dedans et du dehors, du principe et de la chute, du modèle et de l’imitation. Problème de poétique: le bouclier d’Achille, dont la présence monstrueuse m’a projeté à son tour dans l’odyssée des relations de la description à la narration: nostalgie d’une perfection calligrammatique, épigrammatique, autonome, de cet objet littéraire dont Ponge a enchanté le langage…

*

GEORCES POULET a étudié Les métamorphoses du cercle: il s’agissait d’appréhender à travers des œuvres littéraires de différents siècles les changements de sens auxquels s’est prêtée cette forme, considérée dès l’antiquité comme la forme parfaite. « Si l’histoire du cercle commence avec Parménide, on peut la tenniner avec Guillén. Chez l’un comme chez l’autre, le cercle est la figure de la perfection de l’être. »

D’une conscience englobée à une conscience englobante. D’une forme englobante à une forme englobée… Ma perspective sera légèrement différente. Peu m’importe que le cercle soit ou non la forme accomplie du cosmos et de Dieu, c’est la nécessité de circonscrire qui me fascine, de clore l’œuvre, le sens, la pensée, selon un procès ontologique inexistant s’il est de toute éternité la seule réalité, ou si au contraire il n’est que le simulacre d’une chimère.

Parfaire: c’est aussi pour moi l’occasion de réagir à cet éloge de l’imparfait que j’ai écrit dans une droite ligne héraclitéenne et fragmentaire. Je crois que Nietzsche a lumineusement perçu la nature profonde et effrayante de la contrariété: elle ne se résout dans rien, elle juxtapose… Telle est aussi la nature de l’éloge.

Je ferai donc l’éloge consécutif du parfait, du cercle, du perfekt, du bouclier d’Achille, et en premier lieu de Parménide. Je citais, dans mon éloge de l’imparfait, le dictionnaire analogique de Maquet :

Imparfait

Inachevé. — Inachèvement. Peu avancé. À peine commencé. En voie de. Travaux en cours. — Charpente. Bâti. Carcasse. Pierre d’attente. – Embryon. Germe. Larve. Chrysalide. Être dans l’œuf. — Imparfait. Informe. Prématuré. Hâtif. Enfance de l’art. — Négligence
Façon superficielle. Grosso modo. En gros. — Précoce. Vert. Dur. — Procès pendant. Être en suspens.

Parfait

État parfait. Absolu. Infini. Idéal. — Eminent. Suréminent. Suprême. — Merveilleux. Prodigieux. Unique. – Nec plus ultra. Incomparable. Inimitable. Transcendant. — Indicible. Ineffable. Inexprimable. – Inestimable. Inappréciable. – Impeccable. Infaillible. Le beau. Le bien. L’idéal. La perfection.
Modèle. Exemplaire. Parangon. — Perle. Prodige. Merveille.

Je ne citerai pas toutes les listes. Je m’aperçois seulement avec consternation qu’au lieu de faire l’éloge de rien n’y manque, perler, lécher, polir ad unguem, fin, extra-fin, super-fin, élite, fleur, crème, choix, morceau de roi, etc., je me complais dans la fange des demi-mesure, demi-teinte, entendre à demi-mot, demimonde, tronqué, dépouillé, écorné, non développé, verbe défectif, vers catalectique, châtrer, eunuque, monstre, spécimen, morceaux choisis, cartons, état approximatif, état brut, où il y a à redire, avorté, avorton, abâtardi, enfant arriéré, boiteux, borgne, louche, inadéquat, clocher, locher, vice, vicieux, tare, taré, tache, véreux… Ô catalectique fatalité, Ô diabolique imparfait dont jamais ne cessera l’énumératlnn. Flnumérer, perdre ce Nombre innombrable auquel rêvait Eurytos comme un contour aphoristique…. [PDF]

GARRIGUES, Chutes et Perfections (Eloge du parfait). Paris: L’Harmattan, 1998.