“Le fragment comme résurgence de l’acédie chez Cioran” (Lauralie Chatelet)

Cahiers ERTA, 2017, Numéro 11 (« Acédie / Honte, malaise, inquiétude, ressentiment »).

Lauralie Chatelet prépare une thèse depuis 2014 en littérature à l’université Jean Moulin (Lyon III). Elle a présenté un mémoire sur « La Négation comme moteur de l’écriture chez Cioran » en 2012 à l’université Stendhal (Grenoble III). Elle travaille actuellement sous la direction de Laurent Mattiussi et s’intéresse aux causes et aux procédés de la (dés)écriture de soi chez Cioran, notamment via la forme fragmentaire. Sont à paraître prochainement deux communications dans Cioran, archives paradoxales. Nouvelles approches critiques. Tome III et IV chez les Classiques‐Garnier.

Cette stagnation des organes, cette hébétude des facultés, ce sourire pétrifié, ne te rappellent‐ils pas souvent l’ennui des cloîtres, les cœurs déserts de Dieu, la sécheresse et l’idiotie des moines s’exécrant dans l’emportement extatique de la masturbation ? Tu n’es qu’un moine sans hypothèses divines et sans l’orgueil du vice solitaire.

Emil Cioran

ABSTRACT: This article intends to show how Cioran uses his experience of acedia to forge a very specific form of fragment. Acedia, such as the Desert Fathers defined it, implies both illness of the mind and sin of the will, therefore, writing can shows signs of both. Signs that this article will analyse include fever, exaustion, obsession, etc. However, Cioran uses writing as both an illustration of and a way to combat acedia. In the end, the fragment appears to be both an illustration and the only way to overcome acedia.
KEY-WORDS: Cioran, fragment, acedia, obssessions, writing.

Les Pères du désert, ces moines reclus dans leur cellule, consacrant leur vie à l’adoration du divin, étaient parfois les victimes d’une mélancolie étrange qu’ils nommèrent acedia. Presque deux mille ans plus tard, Cioran se passionnera pour la vie de ces hommes et ces femmes ayant renoncé au monde pour vivre seul et mener jusqu’au bout leur quête de divin. Mais, plus que ceux qui restèrent au désert, c’est ceux qui échoueront dans leur quête, victimes de ce que les pères appelèrent également « le démon de midi » qui fascinent Cioran.

Le démon de l’acédie s’attaque à l’esprit du moine, « il  fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. Ensuite il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule […]. En outre, il lui inspire de l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel […]. Il l’amène alors à désirer d’autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage ; […] il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade ». L’athlète du désert fuyant le stade peut subir deux sortes d’acédie : « L’une précipite à dormir le moine en proie à l’anxiété. L’autre pousse à déserter et à fuir sa cellule ». Entre frénésie et apathie le moine acédieux se trouve incapable de forcer son esprit à la tâche : sommeil ou société, il fuit un mode de vie qui lui semble désormais impossible à mener. Ainsi, il est à noter que ce n’est pas un problème de foi, mais un désinvestissement de l’ascèse qui est en jeu dans l’acédie. Comme Roland Barthes le formule dans son cours au Collège de France de 1977 : c’est le deuil de l’investissement lui‐même et non pas le deuil de la chose investie. L’acédie moderne serait dès lors une incapacité à investir dans les autres, sans pouvoir cependant investir dans la solitude. Étymologiquement, ἀϰήδεια (akédeia) désigne la négligence envers les morts, l’acédie moderne serait alors un deuil sans sépulture. Ainsi, l’acedia peut être comprise comme état de l’esprit sans cause extérieure à soi, dû à une résistance de l’esprit face au divin et à une perte de l’investissement qui se manifeste par une insatisfaction quant à ses occupations, des crises d’ennui, un manque de concentration, une incapacité à contrôler ses pensées et le désir torturant d’être ailleurs.

L’acedia perçue tout à la fois comme échec, maladie et renoncement va être source d’inspiration dans l’écriture de Cioran car elle touche à des thématiques qui rythment toute sa production, depuis les écrits de jeunesse jusqu’à ses dernières œuvres. Le désespoir d’être né et la fatigue d’être soi professés par Cioran semblent être symptomatiques d’une résistance de l’être à la vie. Les critiques ont pu étudier le caractère éminemment paradoxal du « gai désespoir de Cioran » tout en cherchant à en déduire une philosophie, une praxis, ou encore une spiritualité paradoxale. Cependant, il semble que dans la forme fragmentaire telle que Cioran la pratique, l’acedia sorte de son rôle thématique pour embrasser une fonction littéraire, stylistique : la forme brève devient symbole d’ennui, de fatigue, de renoncement à convaincre, à participer au progrès. Ainsi, l’acedia présente dans l’œuvre de Cioran n’ouvre pas seulement à tous les thèmes chers à l’écrivain – mélancolie, suicide, désespoir, mort, renoncement, solitude – mais à une modernité littéraire dans la pratique du fragment. L’acedie jouerait en effet autant avec les sujets d’écriture qu’avec l’écriture elle‐même. L’acédie relève, pour les pères du désert, à la fois du péché et de la maladie et il s’agira de rechercher dans De l’inconvénient d’être né (œuvre publiée en 1973, où la pratique du fragment est le plus marquée chez Cioran) la présence de l’acedia à la fois comme maladie de l’écriture et comme péché contre l’écriture. Maladie d’une écriture qui s’épuise, gémit et râle, fiévreuse ; mais aussi volonté de détruire, d’aller à contre‐courant, de produire une écriture qui lutte contre le monde et contre elle‐même. Enfin, au‐delà de la conception religieuse de l’acédie, Roland Barthes propose une lecture de la notion qui nous mène sur la piste d’une écriture du désinvestissement et du deuil de l’imaginaire qui chez Cioran pourrait bien être la voie d’une vérité intérieure… [PDF]