“Emil Cioran ou la folie de l’espoir” (Guillaume Erner)

FranceCulture, 27/07/2018

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Si ça ne va pas bien aujourd’hui, dites-vous bien que vous auriez pu être Emil Cioran

Chez certains penseurs, l’échec est aussi formel. Il y a bien sûr ceux qui se disent que la vie est trop courte pour bien écrire. Mais ça n’est pas à eux que je pense, mais à d’autres littérateurs. Ceux qui ont l’échec accompli, l’échec formel. L’échec formel, c’est la rencontre d’une pensée profonde de l’échec et d’une écriture tenue en échec.

L’illustration parfaite du fiasco littéraire, c’est Emil Cioran. Non pas que Cioran écrive mal, au contraire. Même si le français n’était pas sa langue natale, on lui doit quelques-unes des plus belles pages consacrées au ratage, comme s’il avait réussi à oublier sa langue natale – Cioran écrivait admirablement le français, et pourtant, à l’en croire, écrire dans une langue étrangère, cela revenait à rédiger une lettre d’amour armé d’un dictionnaire.

Mais en matière d’art, Cioran a excellé sous forme brève : aphorismes, syllogismes, aveux brefs, maximes rapides. Comme si aller à la ligne représentait déjà un effort, comme s’il n’y avait pas de salut après le paragraphe. Cioran ne veut pas s’abandonner à la littérature, il propose au contraire une littérature de l’abandon, puisque à ses yeux aucun projet ne mérite d’être mené à son terme. Comme il le dit lui-même dans Effigie du raté, “le mouvement, quelle sottise”.

A quoi bon espérer, puisque l’avenir se chargera de démentir cette espérance. Même le suicide est un fol espoir puisque l’on se tue toujours trop tard écrit-il, aussi dissuade-t-il ceux de ses amis qui veulent se donner la mort. Il développe au fil de son œuvre un scepticisme généralisé qui rend impossible toute forme d’approfondissement.

Comme si l’engagement n’était rendu possible que par une vision superficielle des choses. La seule ontologie possible, la seule science des êtres envisageable, est une ontologie du fiasco. Tous les philosophes qui prétendent l’inverse sont des menteurs et des tyrans, à la manière d’Aristote, Saint Thomas d’Aquin ou Hegel. D’où finalement sa seule conviction, “une seule chose importe : apprendre à être perdant”.

Pourquoi avoir choisi de vivre sans certitudes, en ne publiant que des demi-livres, selon ses mots ? Peut-être parce que sa seule expérience de l’engagement l’avait conduit vers le fascisme. Horrifié, Cioran renonça toute sa vie durant à toute forme de certitude, à toute lutte qui pourrait vouloir atteindre un but. Alors qu’il était encore en Roumanie, il se découvrit insomniaque. Même le sommeil était pour lui un but inaccessible.