Cioran, artiste du désespoir. Stéphane Barsacq, écrivain: « La question de Dieu est le centre de toute son œuvre » (Elodie Maurot)

La Croix, 21/04/2011

Pour Stéphane Barsacq, auteur d’un essai sur Cioran (1), l’écrivain est resté toute sa vie habité par la question religieuse.

Dans quelle ambiance religieuse Cioran a-t-il grandi ?

STÉPHANE BARSACQ : Cioran est né dans un climat fortement religieux, mais sur le mode orthodoxe (son père était pope), inscrit dans la vie, auprès d’une figure paternelle qui cumule l’annonce de la Parole de Dieu, un statut d’intellectuel et des fonctions administratives et politiques. Lui-même raconte assez bien comment il va être partagé entre son père, sur lequel il reste assez discret, et sa mère qui n’était pas une femme mystique. ll grandit donc dans un environnement mystique, mais tempéré. Cette dichotomie entre ses deux parents fait le fond de toute son œuvre.

Comment va-t-il perdre la foi ?

Il y a deux étapes. Une première, quand il est arraché vers l’âge de 10 ans aux paysages de la Roumanie rurale et qu’il est emmené en ville, à Sibiu. Il éprouve le sentiment d’un déchirement. Il ne retournera jamais dans ce lieu qui, avec les années, va prendre un caractère mythique, celui du paradis perdu. La seconde étape, c’est quand il perd la foi, à 16 ans dit-il. Cette perte s’inscrit dans le contexte de l’après-Première Guerre mondiale, où tous les repères religieux ont éclaté.

Sans doute a-t-il fait l’expérience que son aspiration à l’absolu était impossible. Il a abdiqué la foi non par rejet, mais par impossibilité d’accéder à la plénitude qu’elle représentait pour lui. Toute son œuvre et toute sa vie resteront néanmoins dans un rapport avec cette foi perdue, impossible, mais aussi « à trouver », retrouvée, reperdue et ainsi de suite…

Cioran était-il un lecteur des Écritures ? Fait-il référence à des figures bibliques ?

Cioran est resté un très grand lecteur de la Bible et des théologiens. Il était un grand connaisseur de toutes les questions mystiques. Il aurait très bien pu faire une carrière de savant. Mais à la différence de son ami Mircea Eliade, ce qui l’intéresse dans la religion, ce n’est pas l’objet de savoir, mais la possibilité d’une expérience. Trois figures bibliques permettent de comprendre le rapport de Cioran à la religion.

La première figure, évidente, c’est celle de l’Ecclésiaste. Quand on lit l’Ecclésiaste, on lit du Cioran : « Tout est vanité… ».

L’autre figure, c’est celle de Job, celui qui sur son fumier injurie le sort parce qu’il a été dépossédé d’une vision claire de Dieu. Ces deux références montrent qu’on ne peut prendre Cioran pour un nihiliste. C’est au contraire quelqu’un qui fait sonner à neuf la tradition la plus immémoriale de l’homme face à sa conscience, à son abandon et à sa fragilité. Une misère qu’il ne peut qu’imputer à Dieu, tout en sachant que celui-ci n’en est pas responsable.

La troisième figure, évangélique cette fois, c’est celle de Lazare : quelqu’un qui revient d’entre les morts. Comme lui, Cioran est allé au tombeau et nous dit qu’on peut en revenir.

Il a aussi beaucoup écrit sur les saints… [+]