“La violence nihiliste” (Robert C. Colin)

 Topique, 2007/2 (n° 99), pages 139 à 171

Nous entendons régulièrement parler de déclin de l’Occident : nous traverserions une nouvelle période de décadence, voire, notre civilisation ne se serait toujours pas relevée du déclin que les Lumières auraient paradoxalement provoqué. Les arguments ne manquent pas qui dénoncent le malaise actuel : nivellement par le bas, perte des valeurs, démission des élites, dictature de la technique, de l’évaluation et du pragmatisme, tyrannie des communautés et des individualismes, mondialisation hégémonique, déculturation progressive, meurtre de la langue, ou encore le rejet de l’étranger, le déni des différences et, en écho, une violence terroriste grandissante. La liste est longue ; remarquons que le terme nihilisme est aujourd’hui peu usité alors qu’il l’était naguère, pendant la première moitié du xxesiècle, pour évoquer des manifestations semblables. On parlait alors, de nihilisme culturel ou de nihilisme politique. il est vrai que la violence et la cruauté prenaient des formes différentes. Cherchons donc à comprendre, au-delà des mots employés et des comparaisons difficiles à établir, quelle est la nature du mal de notre temps. Freud, en 1915, émettait la même réserve à propos de la désillusion qu’il éprouvait devant une civilisation occidentale conduite à la régression par la guerre : « Mais, sans doute, ressentons-nous le mal de ce temps avec une force excessive et n’avons-nous pas le droit de le comparer au mal d’autres temps que nous n’avons pas vécus.

L’histoire ne se répète pas, et si la comparaison se justifie, c’est seulement parce qu’elle nous aide à mieux percer le secret du malaise. D’une façon générale, le nihilisme, en tant que réalité sociale et politique, a plutôt été étudié par les philosophes, les écrivains et les historiens, du temps même de Freud, et peu par les psychanalystes. Nihilisme et pulsion de mort sont des notions très voisines, mais ne se superposent pas. Toutes deux font appel au retour à l’inanimé, au rien, au degré zéro de tension, au nihil du Nirvana, et en même temps à la destructivité la plus bruyante, à la violence la plus désintriquée. Souvenons-nous que Freud élabore en 1920 le concept de pulsion de mort à partir d’une clinique spécifique, celle d’un au-delà du principe de plaisir et de la compulsion de répétition : la névrose traumatique, le jeu d’enfants, la névrose de transfert et la névrose de destinée ; en aucun cas à partir d’une clinique du nihilisme social. Il est possible qu’en inventant le concept de pulsion de mort, il se soit privé d’une occasion de penser précisément le nihilisme en tant qu’entité clinique spécifique. Pourtant, nous savons combien il fut sensible aux dérives culturelles de son époque, et combien, dans ses travaux les plus tardifs, il s’employa à l’expliquer, à étendre sa conception du mythe du meurtre du père primitif en soutenant les conditions topiques, économiques et dynamiques de l’édification d’un surmoi culturel. Quand, dans Psychologie des foules et analyse du moi, il se penche sur le phénomène régressif des foules primaires, assurément, il fait allusion, sans les nommer, aux mouvements sociaux de son temps, mais alors, il ne se réfère à aucun moment au concept de pulsion de mort pour penser ce phénomène, sauf de façon lointaine, dans une note en bas de page.

Il est vrai que la notion de nihilisme est complexe. On lui reprochera, à juste titre, de renvoyer à des approches trop différentes. La lecture des ouvrages qui lui sont consacrés, associée à l’expérience analytique de certains moments de cures, me conduit à penser que nihilisme et désillusion sont indissociables. Il n’y aurait pas de nihilisme sans désillusion ni de désillusion sans nihil. C’est l’hypothèse qui court tout au long de ce travail. Quand j’emploie le mot désillusion, je veux parler de l’épreuve de désillusion. Rien ne nous permet d’anticiper les conséquences favorables ou non de la perte d’illusion. Freud s’est intéressé à l’épreuve de la désillusion pour en souligner les effets positifs et structurants. L’épreuve de désillusion serait l’étape indispensable à franchir sur la voie de la maturation de l’enfant et celle de la société. L’enfant, en proie à la détresse, se cramponne d’abord au père protecteur et aimant ; puis devenu homme, il sera contraint de s’avouer sa détresse, sa petitesse dans l’ensemble de l’univers. La société renoncera elle aussi, si elle veut s’émanciper, à l’illusion religieuse qui lui fut un temps nécessaire, grâce à la confiance qu’elle saura accorder à la science. En héritier optimiste des Lumières, Freud réaffirme sa confiance dans les effets positifs du progrès de la science, face à la « rude épreuve de la désillusion ». Mais que dire de ses effets négatifs et nihilistes ?

LES CINQ FORMES CLINIQUES DE NIHILISME

L’épreuve de la désillusion provoque une réaction en chaîne où s’imbriquent invariablement plusieurs formes de nihilisme. Si nous en distinguons artificiellement cinq formes, c’est pour mieux essayer d’en saisir quelques-uns des ressorts, à la lumière de la psychanalyse.

5La première réaction à la rude épreuve de désillusion est à la fois profonde et immédiate : elle est émotionnelle, pour ne pas dire corporelle. C’est le règne de la déréliction, de la plongée dans le vide. Le monde perd ses couleurs, ses formes. Les convictions, les valeurs tant estimées s’étiolent. Croyance et foi s’éloignent. On est frappé de lassitude, d’ennui, de langueur et cela annihile toute initiative de s’en sortir. L’homme s’identifie passivement au néant, devient ce petit rien qui ne pense plus, ce moins que rien qui ne ressent rien d’autre que le vide de sa propre existence dans le monde. On retrouve dans cette forme dépressive certains éléments du nihilisme absolu décrit par les écrivains. Nietzsche le qualifiait de nihilisme passif. Le symptôme le plus grave, disait-il, se trouve dans l’impuissance à croire ce qui est, à voir ce qui se fait, à vivre ce qui s’offre. Le poison engourdit le corps et l’âme. L’homme, en proie à la molle décadence, vit sous le joug du rien comme pour se rappeler combien l’illusion qu’il vient de perdre était encore vivace et puissante. Est-il opportun de rapprocher cette forme intense et immédiate de nihilisme passif avec ce que nous qualifions dans notre pratique quotidienne de moment mélancolique, de position dépressive ou encore d’effondrement narcissique ? Je crois que nous nous priverions de perspectives de compréhension nouvelles. De même, l’emprunt de notions familières telles que la « désintrication pulsionnelle » de Freud, le « désir de non-désir » de Piera Aulagnier, la « fonction désobjectalisante » et le « narcissisme de mort » d’André Green, ou encore le « masochisme mortifère » de Benno Rosenberg, est d’un grand secours pour penser la clinique, mais il présente le désavantage de saturer l’espace de pensée. C’est pourquoi il importe de poursuivre « en aveugle » sans trop savoir vers où nous cheminerons, et d’accepter un instant de renoncer à nos idées préconçues. La recherche clinique du phénomène de désillusion réclame que nous tolérions de nous perdre un peu, voire d’éprouver les effets nihilistes de l’égarement, le temps qu’il faudra, tout en gardant l’espoir, sinon l’illusion, d’éclairer différemment le malaise de notre temps.

La deuxième réaction est tout aussi immédiate : il ne s’agit plus d’éprouver, mais de se rebeller activement. Nous voilà devant le nihilisme actif de la terreur. La rage meurtrière d’un Netchaïev ou d’un Bazarov, occupe l’actualité. La passion bruyante de destruction qui en résulte s’empare de celui qui, lui-même, a été détruit. C’est la forme la plus connue et la plus citée de nihilisme. C’est le nihilisme politiquequi selon Hermann Rauschning caractérisait le fascisme allemand. Il conduit à la terreur, au terrorisme, à l’autodestruction. On le devine aussi bien dans le fait aujourd’hui de brûler des voitures, de raser ses propres locaux collectifs, que dans la radicalisation de l’action politique. Nous basculons dans le règne de l’action pour l’action, dont le succès dépend de l’identification active à l’agent responsable de la désillusion. Nous sommes proches du modèle de criminalité « hors psyché » tel que le décrit Claude Balier à propos du « recours à l’acte », ou encore du modèle de l’action terroriste développé par Dianne Casoni et Louis Brunet lorsqu’ils mettent en relief « l’injonction tyrannique du moi idéal collectif  ». Un tel feu d’artifice d’annihilation fournit un dédommagement face à la perte d’illusion, contrairement au nihilisme passif ; mais il est mince et fugace.

7Ces deux premières formes passive et active de réactions immédiates et intenses à la désillusion, sont semblables à des processus primaires ou à des manifestations pulsionnelles désintriquées. Que la destructivité se retourne contre soi ou qu’elle se dirige vers l’extérieur, les effets d’annihilation toucheront aussi bien le monde extérieur que soi-même. Ces deux formes extrêmes peuvent avec le temps être davantage liées à Éros et se prêter à une expression plus tempérée. Le nihilisme passif se transformera en culte du néant et le nihilisme actif en aspiration sadique et perverse. Dans ce dernier cas, l’homme qui a subi l’outrage de la désillusion va outrager à son tour, mais avec calcul. Il satisfait sa passion destructrice, devenue froide et insistante en manipulant son prochain à sa guise. La révolte se transforme en colère maîtrisée et déterminée. Toute forme de vie sera annihilée, mais à petit feu, avec cruauté, pour mieux jouir dans la durée. Sous les traits grisâtres d’un Fiodor Pavlovitch Karamasov, l’homme blessé usera de fiel et de sarcasmes avec habileté, poussera ses proches au désespoir, à la soumission ou au crime. Rien ne le dédommagera plus durablement du désespoir et de l’impuissance qu’il a subis, qu’en s’adonnant à ce nihilisme pervers et cynique qui humilie, avilit, empoisonne. Le désir de meurtre trouve ici une inépuisable source de satisfaction au prix d’un intérêt incestueux à l’égard de soi-même. L’amour de soi est alors infini : le moi fusionne avec le moi idéal… [+]