“La constellation de la solitude chez Cioran” (Maria Tronea)

Revue de l’AMOPA, n° 213, troisième trimestre 2016

Le mal être

Le thème de la solitude humaine est le thème structurant de l’œuvre de Cioran. Le mot clé, « solitude », est accompagné par tout un cortège lexical illustrant ce sentiment douloureux de l’être : l’ennui (« Le sentiment fondamental chez moi, le Weltschmerz l’ennui romantique, je ne m’en suis pas guéri », p. 1778), le cafard (« L’ennui est une angoisse larvaire ; le cafard, une haine rêveuse », p. 746), la mélancolie (« S’il pousse à l’homme des ailes dans la mélancolie, ce n’est pas pour jouir du monde, mais pour être seul », p. 38), acedia (« cette stagnation des organes, cette hébétude des facultés », p.645), la tristesse (« Sur le visage de celui qu’affecte une intense tristesse, se lisent tant de solitude et d’abandon qu’on se demande si la physionomie de la tristesse ne présente pas la forme sous laquelle la mort s’objective », p. 47), la peur (« La peur me lie au monde bien plus que la plénitude voluptueuse », p. 325), l’angoisse (« L’angoisse est une angoisse devant le monde », p. 261). Cette échelle des états négatifs qui provoquent la souffrance, le déchirement de l’être, transforme celui-ci en « homme vermoulu » (p. 664), mûr pour disparaître.

Selon Cioran, le sentiment de profonde solitude rapproche l’homme du Jésus-Christ du jardin de Gethsémani. Mais une autre figure semble pourtant incarner pour lui la solitude humaine, celle du chevalier à La Triste Figure, qui se réfugie dans l’illusion : « Une poussière éprise de fantômes, – tel est l’homme : son image absolue, idéalement ressemblante, s’incarnerait dans un Don Quichotte vu par Eschyle… » (p. 657).

La réflexion de Cioran porte sans doute le sceau de l’originalité, mais elle est aussi le fruit de ses lectures. Parmi ceux qui auraient pu exercer une certaine influence sur lui, on peut mentionner Eminescu et Nietzsche. La pensée et la sensibilité d’Eminescu, l’Orphée roumain, a laissé, sans doute, des traces sur le penseur Cioran. Dans la vision du grand poète romantique, la condition humaine est marquée par la solitude, le génie en portant le plus lourd fardeau : « Génies dont l’ombre sacre la terre quand vous passez, /Si solitaires, le long des siècles subjugués. » (p. 568) Son vécu est associé aux sphères les plus élevées, comme dans l’autoportrait de l’Ode (mètre antique) : « Moi, la mort, jamais ne croyais l’apprendre,/Jeune toujours, d’une pèlerine me couvrant,/Mes yeux rêveurs se levaient vers l’astre/Des solitudes. » (p. 22) Le désir de mortification exprimé par Eminescu dans La Prière d’un Dace – « Que tu couronnes le front de celui, Seigneur,/Qui incitera les chiens à dévorer mon cœur » – (p. 405), n’est pas inconnu à Cioran, qui a un sentiment aigu de la solitude humaine et de l’inconvénient d’être né, don du Mauvais démiurge.

Romantique par son ascendance roumaine, Cioran est aussi nietzschéen, comme dans Sur les cimes du désespoir, son premier livre, publié à Bucarest en 1934. Zarathoustra, le révolté solitaire du philosophe allemand, attirait les jeunes de sa génération, fascinés par le culte de la vitalité, du surhomme. Le Cioran des Syllogismes de l’amertume (livre publié à Paris, en 1952) s’en éloigne : « L’idée de surhomme ne nous paraît plus qu’une élucubration ; elle nous semblait aussi exacte qu’une donnée d’expérience. Ainsi, l’enchanteur de notre jeunesse s’efface. » (p. 761)

Schopenhauer, le moraliste surtout, a suscité aussi l’intérêt de Cioran. La vision de la solitude en tant que source de l’inspiration leur est commune. La philosophie hindoue, le Bouddha, les stoïciens, et la liste peut continuer, ont exercé sans doute une certaine influence sur sa manière d’envisager le monde, mais l’originalité du penseur est incontestable, de même que le raffinement de son style.

Solitude : désir inassouvi

Le mot « solitude » est un mot clé dans les Cahiers (1957-1972) aussi. Cioran y clame le désir inassouvi d’être seul, tout en exprimant son credo : « Je n’accorde de valeur absolue qu’à la solitude. Tous mes jugements et mes sentiments mêmes sont fonction de ce critère limite. » (p. 241) Il se déclare « métaphysiquement célibataire » (p. 59) et avoue qu’il ne désire avoir aucun disciple : « Je serai à jamais l’homme sans disciples, et c’est mon propos de n’en point avoir. » (p. 35) La raison en est simple : il craint la perte de la liberté de créer, de même que « les singes » qui dénaturent ses pensées.

Cet « exilé en soi » (p. l9), comme il se déclare, vit des « moments de suprême solitude » (p. 57). Le vocable « solitude » est marqué chez lui d’une nuance superlative, hyperbolique : « J’étais fait pour une existence de sauvage, pour la solitude absolue, hors du temps, au milieu d’un paradis crépusculaire. J’ai poussé jusqu’au vice la vocation de la
tristesse. » (p. 54).

L’état de solitude est, selon Cioran, l’état représentatif de l’être, le vrai : « En dehors de l’extrême solitude, où nous sommes complètement réduits à nous-mêmes, nous vivons d’imposture, nous sommes imposture. » (p. 73) Cet état seul offrirait la « chance de rencontrer la Vérité », tout ce qui s’en écarte n’étant que « détour, erreur, perte de temps » (p. 73).

Dans cette perspective doit être interprétée « la terreur de la face humaine » de Quincey, qu’il fait sienne, de même que la haine des visiteurs, « des fâcheux » qui l’assaillent : « Pour préserver ma solitude, il me faudrait le courage d’être odieux. Inspirer de la haine aux hommes pour pouvoir me garantir d’eux. » (p. 69) Cioran n’est pas du tout un misanthrope, mais il est conscient qu’on ne peut créer, écrire, qu’en réclusion. L’espace approprié pour vivre pleinement la solitude serait, selon lui, « l’île » et « le désert ». Il se veut « un ermite en plein Paris » (p. 23) : « Retour aux ermites ! Me créer une solitude, élaborer dans l’âme un couvent avec les restes d’ambition et d’orgueil que je possède. » (p. 69)… [PDF]