“Considérations sur quelques thèmes fondamentaux chez Cioran” (Florin Ochiană)

GYURCSIK, Margareta; GHIȚĂ, Elena; OCHIANĂ, Florin; ȚENCHEA, Maria (orgs.), La Roumanie et la francophonie. Timişoara: Editura Anthropos, 2000. [PDF]

I. Racines autobiographiques de la haine

“Il n’est pas bon pour l’homme de se rappeler à chaque instant qu’il est homme. Se pencher sur soi est déjà mauvais ; se pencher sur l’espèce, avec le zèle d’un obsédé, est encore pire ; c’est prêter aux misères arbitraires de l’introspection un fondement objectif et une justification philosophique. Tant qu’on triture son moi, on a le recours de penser qu’on cède à une lubie ; dès que tous les moi deviennent le centre d’une interminable rumination, par un détour on retrouve généralisés les inconvénients de sa condition, son propre accident érigé en norme, en cas universel.”

Cioran se souvient à chaque instant qu’il appartient à l’humanité. Ignorer cette malédiction serait son plus grand bonheur. Mais comme il n’arrive jamais à le faire, il vit constamment dans l’anomalie d’être. Ce fait contredit l’essence même de la vie. De sorte que chez Cioran “être” signifie “vivre dans le mal”. La coexistence de l’être humain avec les autres et surtout avec soi-même devient un perpétuel combat, lequel obéit à un seul sentiment, le plus puissant qu’on arrive à éprouver : la haine. Le moteur de la pensée cioranienne, c’est la haine. Sentiment immense qui, s’il pouvait éclater dans toute sa plénitude – Cioran dirait “dans tout son vide” -, détruirait l’univers dans sa totalité. Mais cette explosion ruinerait d’abord la personne de celui qui la contient et qui doit écrire pour chasser ses démons intérieurs. Car Cioran se déteste autant qu’il déteste l’univers. Il
ne saurait jamais ignorer les vertus de la haine qu’il connaît de si près :

“(…) la haine n’est pas un sentiment mais une puissance, un facteur de diversité, qui fait prospérer les êtres aux dépens de l’être. Quiconque aime son statut d’individu doit chercher toutes les occasions où il est obligé de haïr (…).”

Mais comment arrive-t-il à désirer de vivre à fond ce sentiment ? Quel mal le torture et quelles en seraient les racines ?

La haine, c’est un sentiment qui se fait jour dès la jeunesse de Cioran, voire dès son enfance – sans qu’il en soit conscient, semble-t-il. On n’a pas coutume aujourd’hui de lier l’œuvre et la vie personnelle d’un écrivain. Quand même il y a dans la vie du penseur nombre d’événements qu’il évoque toujours et lesquels l’on profondément marqué. Il suffit de laisser voix aux faits biographiques pour qu’on y devine aussitôt les possibles sources de la haine d’autrui et de soi.

Son enfance semble avoir été profondément marquée par la “chute” qu’il a subie lors de l’arrachement de son village natal, Rãsinari, où il menait une vie tout à fait heureuse. Car Cioran n’a de cesse d’évoquer (dans ses Entretiens ou bien lorsqu’il parle de cette période) la douloureuse rupture d’avec son milieu naturel :

“Mon enfance était le paradis terrestre. Je suis né non loin de Hermannstadt dans un village de montagne roumain, et du matin au soir j’étais constamment dehors. Lorsque j’ai dû quitter ce village à dix ans pour entrer au lycée, j’ai eu le sentiment d’une grande catastrophe.”

L’inadaptation au nouveau milieu où il se voit obligé de vivre crée un état de malaise profond, une sorte d’agression provocatrice d’une tristesse sans pareil. Mais cette angoisse remonte encore plus loin. Cioran a toujours cru qu’il y avait une “malédiction” qui pesait sur sa famille. Quand il perd sa mère, en 1966, il se rend compte que celle-ci lui a transmis “le délice et le poison de la mélancolie”. On dirait donc qu’il s’agit là d’un mal génétiquement hérité de sa mère. Cioran ne peut pas y échapper parce qu’il naît en lui dès le premier jour de son existence.

En 1924 il s’installe avec la famille à Sibiu. Cette rupture marque le commencement de son éternel exil mais aussi de ses lectures (Diderot, Eminescu, Balzac, Dostoïevski, Schopenhauer, Nietzsche, etc.) et surtout le début de ce qu’on pourrait appeler son “irresponsabilité” (modalité de se réfugier et de cacher son inadéquation au monde . Ce faisant, il commence déjà à sentir une aliénation qui lui fait loger dans le monde illusoire des livres. En outre, il refusera sans relâche toute responsabilité – et les livres seront toujours un merveilleux prétexte pour qu’il s’évade ailleurs :

“A travers les années, pour fuir mes responsabilités (souligné par nous, F.O.), j’ai lu, j’ai lu n’importe quoi des heures durant chaque jour. Je n’en ai tiré aucun bénéfice évident, sinon que j’ai réussi à me donner l’illusion d’une activité. Peu de gens ont dévoré autant de livres que moi. Dans ma première jeunesse, je n’étais attiré que par les bibliothèques et les bordels.”

Mais l’exil le plus douloureux est l’exil du sommeil, l’insomnie, expérience capitale de l’existence de Cioran. “Déraciné” à plusieurs reprises, exilé de partout, il avoue dans un entretien avec Michael Jakob l’importance de ce drame qui apparaît à l’âge de vingt ans à Sibiu :

“Pourquoi Sibiu a été une ville importante pour moi ? Parce que c’est là que j’ai subi le grand drame de ma vie, un drame qui a duré plusieurs années et qui m’a marqué pour le restant de mes jours. Tout ce que j’ai écrit, tout ce que j’ai pensé, tout ce que j’ai élaboré, toutes mes divagations, trouvent leur signe dans ce drame : aux alentours de vingt ans, j’ai perdu mon sommeil.”

Cette expérience le fait sortir de la normalité, l’oblige à être lucide vingt-quatre heures par jour. Elle transforme chaque journée en un combat “perdu d’avance”, parce que c’est la veille ininterrompue, la conscience sans oubli. C’est alors, dit Cioran, qu’on entre “en conflit avec tout le monde” et qu’on a l’impression d’être différent. La suite, c’est l’apparition d’un “orgueil dément”. L’excès de conscience mène à un mépris absolu du monde extérieur : “mes semblables passaient pour des animaux à mes yeux”, vu qu’ils n’étaient pas lucides sans discontinuité. Naturellement, on arrive à embrasser la voie de la négation. Dépourvu de la chance d’oublier et surtout de s’oublier soi-même, ce sentiment d’orgueil et de défaite singularise l’individu en donnant naissance au dégoût démesuré de tout ce qui est.

Dès lors, Cioran s’exercera au néant. Son univers sera par excellence livresque, un brillant édifice fait de paradoxes et de violence. Lorsqu’il commence ses études en philosophie à Bucarest, ses crises d’insomnie continuent et il est obsédé par l’idée de la mort. Mais ce qui le distingue parmi ses collègues de génération est l’orgueil auquel il ne renoncera jamais, même quand il fait semblant d’être modeste. Dans sa correspondance de jeunesse avec Bucur Tincu, nous découvrons un Cioran qui commence à sentir de plus en plus sa différence par rapport à autrui. Néanmoins c’est lui qui fait perpétuer cette différence :

“Si je peux m’assumer quelque mérite, quelque qualité personnelle, alors ce serait une vive perception de la réalité, par l’élimination de toute illusion. Personnellement, je n’admets d’idéaux ni de rêveries ni d’exaltations. Je trouve beaucoup plus belle l’observation réelle de la vie que l’exaltation puérile. Je n’ai jamais pu m’encadrer dans le type actif et passionné; j’ai toujours aimé davantage le type contemplatif et froid.”

Certes, il s’agit là d’une affirmation du moins bizarre, surtout parce que Cioran fait ses débuts sur “les cimes du désespoir” et veut “transfigurer” son pays par un livrepamphlet extrêmement virulent et pathétique… [PDF]