“Eliade vu par Cioran. Entre « l’homme sans destin » et l’homme au destin créateur” (Rodica Maria Fofiu)

Cahiers Emil Cioran – Approches Critiques IX, 2008

Nous nous proposons de mettre en évidence la façon speciale, incitante et parfois contradictoire dont Cioran voit Eliade à travers le temps, tout en évoquant l’attitude negative exprimée par l’article de jeunesse « l’Homme sans destin » et les appréciations mûres publiées dans des textes plus récents, et notamment dans Exercices d’admiration. Ces textes contiennent, à notre avis, tous les ingredients d’une amitipe forte et d’une admiration à part que Cioran a manifestées, de façon sinueuse, envers Cioran.

Nous précisons également que nous partons du sens stricte du mot « lecture », et c’est en ce sens que nous réferons, en suivant la logigue de la citation, à des textes écrits en roumain et en francais.

Pendant leur jeunesse roumaine, Eliade et Cioran étaient étudiants de Nae Ionescu et membres du groupe Criterion, à côté d’ autres futures personnalités de la culture roumaine : Mircea Vulcănescu, Mihail Sebastian, Petre Comarnescu, Paul Sterian, etc. Manifestant tous une grande effervescence spirituelle, les membres du groupe publiaient à l’époque dans les joumaux Vremea et Cuvântul. Cioran était de quatre ans plus jeune qu’Eliade, et, en 1932, quand il fit sa connaissance personnelle, Eliade était déjà vu par ses confrères comme le chef de sa génération. L’adolescent Cioran, à l’époque élève au lycee « Gheorghe Lazăr » de Sibiu, avoue qu’il lisait passionnément les articles de Mircea Eliade publiés dans Cuvântul : «Le journal y arrivait à onze heures du matin. À la récréation, je me précipitais au kiosque pour l’acheter. […] Que d’érudition, de verve et de vigueur furent dépensées dans ces articles. […] Ce que j ‘y prisais tout particulièrement c’était le don du jeune Eliade de rendre toute idée frémissante, contagieuse, de l’investir d’un halo d’hysterie, mais, d’une hysterie stimulante, saine. »

Cioran rencontre Eliade le 11 janvier 1932. Récemment retourné des Indes, Eliade donnait ce jour-là sa célèbre conférence sur l’humanisme de Tagore et Cioran y était venu amené par Constantin Noica. Cioran garde un souvenir puissant de cette rencontre avec « l’idole de la nouvelle génération » : « J’ai rencontré Eliade pour la première fois vers 1932, à Bucarest, où je venais de terminer de vagues études de philosophie. Il était alors l’idole de la nouvelle génération – formule magique que nous étions fiers d’invoquer. Nous meprisions les « vieux », les « gâteux », c’est-à-dire tous ceux qui avaient depassé la trentaine. Notre maître à penser menait campagne contre eux… [PDF]