ActuaLitt̩ РLes Univers du Livre, 27/09/2018

msrms01bPHILOSOPHIE – Peu importe le temps qui passe, on ne se lasse pas de Cioran. Le « dandy du désespoir », « l’aristocrate du doute » fascine toujours, son œuvre est lue et relue, ses « aveux et anathèmes » frappent fort, on est encore subjugués par ses bribes iconoclastes. Né en Roumanie en 1911, installé en France dans les années 1940, l’écrivain meurt à Paris à l’âge de 84 ans. « Le plus grand prosateur français est roumain », titrait L’Express en 1986.

Son héritage littéraire, toujours vivant, fertile, époustouflant, compte 5 livres en roumain et 10 en français. Simples lecteurs ou chercheurs chevronnés, ses admirateurs ont dû se rendre à l’évidence : Cioran a eu beau calomnier l’univers, la splendeur de son verbe l’a magnifié. On dirait que plus on ouvre ses livres, plus ses imprécations se bonifient, plus on les revisitent, plus ses impeccables et implacables déclarations de (dés)amour envers l’humanité, l’être et le moi célèbrent et l’humanité, et l’être, et le moi. « L’Univers ne me réussit pas » se lamente l’écrivain quelque part et on jubile devant cet aveu d’impuissance qui miroite dans toute son œuvre et dont les reflets à travers sa langue de cristal émerveillent à jamais.

Parmi les dernières approches qui interrogent pertinemment les œuvres du philosophe, l’étude signée par Mihaela-Gențiana Stănișor, La moïeutique de Cioran ose s’attaquer à un Cioran bifrons et analyser d’une manière intime ce qui différencie la création en langue roumaine et les écrits en langue française. On dit bien d’une manière intime, parce que, maitre-assistante à l’Université Lucian Blaga de Sibiu, au centre de la Roumanie, Mihaela-Gențiana Stănișor, spécialiste de Cioran et de littérature française du XVIIème siècle, a non seulement une grande sensibilité littéraire et un vif esprit analytique, mais bilingue, elle peut décortiquer en mille nuances les « constances et surtout les différences » que connait l’art littéraire de Cioran à travers le changement de langue.

« Nous allons ainsi suivre le Cioran roumain, écrivain impulsif et provocateur, ludique et prolifique, et le Cioran de langue française, méditatif et (auto)accusateur, lucide et conscient de son métier d’écrivain. » explique l’auteure.

Et la magie opère car Mihaela-Gențiana Stănișor rend visible d’une manière passionnante cette résurrection scripturale de Cioran qui, au passage du roumain vers le français, mortifie son moi exalté et lyrique et « apprend à vivre loin de soi, au-delà du moi », « il apprend à vivre dans les mots.».

Si à ses débuts le jeune Cioran « hurle ses malheurs et ses mécontentements à l’égard  de tout » en roumain – dans cette langue libre, sans règles strictes, une langue où le côté slave lui donne une certaine flexibilité et rend possibles des ruptures syntaxiques -, la camisole du français étrangle par la suite le moi trop expansif et fait surgir le moi réflexif. « Le choc que le Cioran français cherche n’est plus de nature affective, mais esthétique », pense l’auteure… [+]