“Elisa Brune and Emil Cioran: a literary comment” (Andreea Blaga)

The Proceedings of the Globalization and National Identity. Studies on the Strategies of Intercultural Dialogue, vol. 3, 2016, pp. 611-18. [PDF]

Abstract : When reading Elisa Brune’s recent book, La mort dans l’âme, Tango avec Cioran, we are constantly faced with the feeling that we are reading one of Emil Cioranřs books written with the cultural imaginary of the 21st century. What makes this resemblance to be so transparent? In order to find out the answer, we could draw a parallel from Elisa Brune’s writing style to Cioran’s style from his French books and underline the fragmented presentation, the concise phrases, the play on words and the powerful images. Or we could analyze the thematic similarities. Both authors are interested in defining and analyzing certain existential elements like: death and the feeling of death, pain, consciousness versus naivety, etc. The closest affinity can be found in the fact that both authors draw their inspiration from emotions and lived experience. In the present paper we intend to demonstrate that Elisa Brune’s work, far from being an academic exegesis using a predetermined canvas, is a literary comment that uses (meta-)literary intuitions and personal images in order to explain itself through the work of the Other.
Key words: Cioran, Elisa Brune, philosophical speech, literary speech, fragment

Le livre qu‘Élisa Brune écrit sur Cioran, en dialogue avec Cioran, dans la prolongation de Cioran et parfois contre lui, est un texte particulier dans l‘œuvre de cette auteure qui se dédie pour la plupart à la démocratisation scientifique. Nous trouvons que ce texte est particulièrement intéressant en raison des rapprochements qui peuvent être faits avec l‘œuvre de Cioran et en vue du dépassement de celle-ci, dépassement ayant lieu à la lumière d‘un nouveau cadre socioculturel et avec le recul des décennies. Les convergences et les divergences entre les deux œuvres sont également susceptibles de nourrir une réflexion sur la typologie du discours philosophique.

Tout comme l‘œuvre de Cioran, que l‘exégèse a placée tantôt parmi les grands textes littéraires, tantôt dans le catalogue des œuvres philosophiques, tantôt dans l‘entre-deux, sans pour autant la soumettre à une analyse méthodique, le livre d‘Élisa Brune joue également sur l‘ambiguïté de sa forme discursive, comportant des réflexions philosophiques présentées sous forme littéraire, ainsi que des narrations courtes sous forme aphoristique. Aussi notre commentaire commencera-t-il avec les caractéristiques du discours philosophique, pour y souligner l‘appartenance de ce texte et pour montrer en même temps sa contamination par les codes du texte littéraire. Il se poursuivra avec une analyse plus spécifique du genre (si tant est qu’il puisse y être encadré) et des interférences entre le texte d‘Élisa Brune et l‘œuvre d‘Emil Cioran.

La première partie de notre analyse s‘appuiera sur la théorie de Dominique Maingueneau, qui fournit des outils importants pour l‘analyse du discours philosophique. Tout d‘abord, nous sommes tenu de nous demander : qu‘est-ce qui fait que ces deux textes appartiennent au domaine philosophique ? Selon l‘analyste du discours, une première différence entre le discours littéraire et le discours philosophique serait que le premier appartient à un discours constituant (au même titre que le discours religieux, scientifique et le discours philosophique lui-même) tandis que le second relèverait plus précisément d‘un discours autoconstituant. Depuis toujours, la philosophie a eu la prétention d‘être un discours fondateur, constituant, conférant un « sens aux actes de l‘ensemble de la collectivité » et se plaçant audessus des autres discours, dont il analyse la constitution. De plus, ce qui lui est spécifique c‘est qu‘il analyse sa propre constitution. Notons également le positionnement problématique de la
philosophie et du philosophe qui se trouve écartelé entre un extérieur et un intérieur, dans une « topie » que Dominique Maingueneau appelle « paratopie ». Ne pouvant faire partie d‘une société, dont il s‘acharne à disséquer les constructions, ni se retirer complètement du monde, comme le voulait une certaine tradition romantique du philosophe ermite, le philosophe se situe à la frontière, situation dont tire finalement profit son œuvre. Concernant la figure de l‘auteur, le linguiste nous apporte une réorganisation salutaire des multiples facettes qui lui sont attribuées : l‘auteur serait un amalgame indissociable de la personne, du philosophe et de l‘énonciateur… [PDF]