“Cioran et la folie” (Ciprian Vălcan)

Traduit du roumain par Beatrice Huguet

Si la peur de Cioran face Ă  l’aliĂ©nation est dĂ©cryptĂ©e en lisant surtout les fragments Ă  thĂšme intime prĂ©sents dans ses Cahiers, fragments qui n’étaient pas destinĂ©s Ă  la publication, on retrouve dans toute son Ɠuvre des nombreux passages qui confessent, indirectement, sa fascination pour ceux atteints d’un Ă©garement de l’esprit. Il s’agit soit de fragments qui mettent l’accent sur l’intelligence du fou, sur la profondeur de son regard dĂ©sabusĂ©, soit de brĂšves prĂ©sentations des gens qu’il est amenĂ© Ă  rencontrer, qui ont plusieurs souffrances physiques, dont il relate avec prĂ©cision, les gestes ou paroles. L’attraction qu’il ressent pour les fous paraĂźt ĂȘtre motivĂ©e par deux types d’attitude qui fonctionnent simultanĂ©ment. Ainsi, il s’agit, d’un cĂŽtĂ©, d’un modĂšle classique qui attribue aux fous une luciditĂ© supĂ©rieure aux autres semblables, qui leur donne accĂšs Ă  une face de la rĂ©alitĂ©, impĂ©nĂ©trable pour les autres, en leur offrant une prĂ©cision de la vision impossible d’égaler par les individus qui se trouvent dans les limites de la normalitĂ© mĂ©diocre. RĂ©vĂ©lateur dans ce sens est le portrait du fou de l’asile de Sibiu : “Au printemps de 1937, comme je me promenais dans le parc de l’hĂŽpital psychiatrique de Sibiu, en Transylvanie, un « pensionnaire » m’aborda. Nous Ă©changeĂąmes quelques paroles, puis je lui dis : « On est bien ici. – Je comprends. Ça vaut la peine d’ĂȘtre fou », me rĂ©pondit-il. « Mais vous ĂȘtes quand mĂȘme dans une espĂšce de prison. – Si vous voulez, mais on y vit sans le moindre souci. Au surplus, la guerre approche, vous le savez comme moi. Cet endroit-ci est sĂ»r. On ne nous mobilise pas et puis on ne bombarde pas un asile d’aliĂ©nĂ©s. À votre place, je me ferais interner tout de suite.
TroublĂ©, Ă©merveillĂ©, je le quittai, et tĂąchai d’en savoir plus long sur lui. On m’assura qu’il Ă©tait rĂ©ellement fou. Fou ou non, jamais personne ne m’aura donnĂ© conseil plus raisonnable. »

D’un autre cĂŽtĂ©, l’intĂ©rĂȘt de Cioran pour tout ce qui prouve ĂȘtre choquant, insolite, Ă©trange, pour les comportements provocateurs et iconoclastes, est parfaitement satisfait par sa propre expĂ©rience en frĂ©quentant les fous, qui lui offre de la matiĂšre suffisante pour une vraie anthologie de la bizarrerie. Grace Ă  l’attention qu’il leur montre, entre en scĂšne la finlandaise vĂȘtue de noir qui prĂ©tend dramatiser, une amie amenĂ©e Ă  l’asile faute d’absence totale de la peur, la vieille qui en « attendant d’un instant Ă  l’autre l’écroulement de sa maison, passe ses jours et ses nuits aux aguets », en Ă©coutant les craquements et en Ă©tant irritĂ©e par le fait que l’évĂ©nement ne se produit pas, Jean-Yves Goldberg, enfermĂ© sur lui-mĂȘme comme un sphinx, en le fixant avec une « faraway look », la bretonne qui souffrait de la manie de la persĂ©cution qu’il a rencontrĂ© la nuit dans la rue, la vieille qui courrait pour attraper un morceau de temps, X, griĂšvement atteint, en laissant des remarques qui touchent le crĂ©tinisme et le gĂ©nie ou la nonne qui capte son attention Ă  travers la lecture : « Je lis dans une Ă©tude psychiatrique le cas d’une religieuse qui, avec une pointe trempĂ©e dans son sang, Ă©crit sur une feuille de papier : Ô Satan, mon MaĂźtre, je me donne Ă  toi pour toujours ! » Toutes ces figures atypiques mĂ©ritent d’ĂȘtre citĂ©es, car elles sortent de la moyenne de la vie normale, et les sĂ©rieux rĂ©sidus romantiques de Cioran le mĂšnent Ă  soigneusement dresser un inventaire pour les opposer aux existences banales qui l’entourent, parce qu’elles introduisent l’inhabituel, la surprise, l’imprĂ©vu d’une civilisation Ă©touffĂ©e par la platitude et la stĂ©rilitĂ©, en transgressant le doux alexandrinisme d’un Occident en cours de dĂ©composition Ă  cause de sa prospĂ©ritĂ© et de l’épuisement irrĂ©parable des ressources vitales. Le fou t’oblige Ă  avoir une rĂ©action, te force Ă  apercevoir au moins pour un moment la dimension monstrueuse du monde, son visage abyssal et solennel, en refusant l’assimilation laconique de la stupiditĂ© ou du conformisme, par-dessus toute idĂ©ologie ou tout point de vue moral. L’existence du fou est un scandale, un dĂ©fi au soi-disant bon ordre du monde, dont les fissures deviennent Ă©videntes en contact avec son ĂȘtre complĂštement imprĂ©visible qui permet de faire dĂ©mystifier de la placide Weltanschauung du bourgeois gentilhomme. De plus, dans un univers aplati et mesquin, l’intrusion de la dĂ©mence peut aussi recevoir une dimension esthĂ©tique si le fou n’est plus regardĂ© du point de vue de sa maladie, s’il fait abstraction de sa souffrance et de son marginalisme, pour que toute son existence soit examinĂ©e Ă  travers une optique purement thĂ©Ăątrale, et son ĂȘtre empirique soit Ă©vacuĂ© dans l’intĂ©rĂȘt du personnage qu’il arrive Ă  reprĂ©senter… [PDF]