“Matéi Visniec à la recherche d’Émile Cioran” (Eric Levéel)

STUDIA UNIVERSITATIS BABEŞ-BOLYAI, DRAMATICA, 2/2010, Anul LV, 2010, pp. 43-53.

ABSTRACT. Matéi Vişniec’s play Paris Attic overlooking Death (2005) reconstructs Emil Cioran fictionally through his “last” journey in his adopted city: Paris. Vişniec cleverly moves away from the hagiographic trappings to imagine – and re‐imagine – Cioran’s complex life, and Romanian past. This article questions and analyses Vişniec’s attempt in the light of Emil Cioran’s relationship to his native country through a close reading of Vişniec’s play, and of some of Cioran’s writings on “Romanity” and national consciousness, or lack thereof. It also questions Cioran’s links to his native land and his famous stance on a so‐called ‘Romanian Nothingness”, “Romanian Permanent Failure” which Vişniec heavily draws from in his play. In tackling such a “monstre sacré”, Matéi Vişniec not only pays a critical tribute to the philosopher but he also positions himself on what it is to feel “Romanian”, and how does it feel to be Romanian away from one’s birthplace? Or more critically, is it at all possible to feel “Romanian”?

Keywords: Matéi Vişniec – Emil Cioran – Romania – Exile – National Conciousness.

« On se demandera de quel droit Matéi Visniec s’empare de Cioran. Est‐ce sa roumanité qui lui confère brevet pour lui tailler un costume de personnage ? »1. Telle est l’interrogation que lance Gilles Losseroy dans la postface qu’il a écrit à la pièce visniecienne Les Détours de Cioran ou Mansarde à Paris avec vue sur la mort dans son édition de 2007. Plus précisément, comment s’attaque‐t‐on à un personnage aussi complexe qu’Émile (Emil) Cioran ? Faut‐il en effet être soi‐même roumain pour oser le transformer en personnage théâtral ? Faut‐il être soi‐même exilé pour mieux appréhender le lien haine‐amour de Cioran avec le pays natal, le lien avec cette terre de « l’échec permanent »2 ? La mort du philosophe a‐t‐elle libéré Visniec d’une certaine timidité par rapport à l’occupant de la « mansarde céleste »3 ? Elle a fait de lui « un personnage disponible »4, un fantôme bienveillant qui arpente toujours la rue de l’Odéon, le jardin du Luxembourg, l’hôpital Broca, la gare de l’Est, comme il arpentait autrefois les rues de la saxonne Sibiu dans un brouillard d’insomnie et de désespoir avant celui de la maladie d’Alzheimer.

Cette pièce atypique, et singulière, dans la production visniecienne se veut un hommage chaleureux et critique à une existence un peu toujours à l’envers de ce monde5. Rédigée de 2003 à 2004, cette pièce sera achevée en 2005 pour le dixième anniversaire de la mort du philosophe – elle sera jouée pour la première fois en 2007 à Esch‐sur‐Alzette au Luxembourg. Pièce atypique car son personnage principal est réel alors que Visniec semble toujours préférer la fiction parfaite dans ses productions même si elle est inspirée d’une réalité souvent bien vivace – exception faite d’Anton Tchekhov en 2002 (2005) en tant que personnage central dans La Machine Tchekhov.

Il semble aussi que Visniec se rapproche ainsi plus de ses racines dans la représentation de ce Roumain inquiet6, de cet apatride de fait. Sans être Cioran, Visniec ne voit‐il pas en lui une vague réflexion de son moi ? Un Autre qui aurait pu être lui à une époque et dans des circonstances historiques différentes ? Cioran c’est avant tout la voix de la désespérance mais également de la liberté pour la génération de Visniec, emprisonnée dans l’État ceausescusien : paradoxalement, la voix des possibles arrivant clandestinement d’un Paris fantasmé. Après 1987, pour Matéi Visniec, Cioran devient la matrice de sa propre situation d’exilé dans un Paris devenu bien réel.

C’est donc Paris qui sert principalement de décor à cette pièce, la Roumanie n’est qu’une présence qui plane, lointaine, tout au bout de la ligne défunte de l’Orient‐Express car : « il n’y a pas de train qui arrive de Bucarest. Il n’y a pas de trains qui viennent du néant… Vous savez Bucarest, c’est la capitale d’un trou…d’un trou historique, d’une forme d’anémie axiologique qui est mon pays d’origine »7. Ce neantul românesc demeure, outre ce concept si cioranien, le livre en suspens, l’ouvrage jamais écrit, cet autre bréviaire que Cioran ne publia jamais8. La Roumanie disparaît également dans les brumes de la maladie que Visniec tente de décrire tout en donnant à son personnage une dignité par l’intermédiaire de l’ironie : le Cioran théâtral s’ingénie à refermer à clé les portes derrière lui, emprisonnant ainsi tous les opportuns, fictionnels, que Matéi Visniec a jeté sur son passage, tout particulièrement les membres de la Société des camps de la mort des livres de Cioran9 – il n’est pas utile de rappeler combien Cioran méprisait l’analyse de son œuvre, et toute admiration… [PDF]