“Entre « le vice de fabrication » et la tentation d’avouer : les paratextes cioraniens ou le repli sur soi” (Dumitra Andrei-Baron)

Approches critiques VIII, textes réunis par Eugène Van Itterbeek, Editura Universitatii « Lucian Blaga », Sibiu, Les Sept Dormants, Leuven, 2007, 226 p., pp. 156-175.

Notre étude envisage la paratextualité comme un élément fondamental de la poétique cioranienne construite autour d’une dualité constante entre un véritable exercice d’admiration et un inconvénient manifeste, voire une dénégation à l’égard de son œuvre. Après une première partie dans laquelle nous identifierons les principaux types de paratextes dans les écrits de Cioran, nous allons mettre en évidence, dans la deuxième partie, la valeur fortement créatrice de certains paratextes (titres, sous-titres et épigraphes) qui fonctionnent au niveau de l’écriture en tant que matériaux en germination. Nous insisterons à ce niveau sur le rapport entre la paratextualité et l’intertextualité réunies sous le signe du faire littéraire. La troisième partie concerne le statut des paratextes en tant qu’opérateurs d’identité : identité de l’œuvre et de l’écrivain à la fois.

Our study considers the paratextuality as a fundamental element of Cioran’s poetics built around a constant duality between a true exercise of admiration and a manifest inconvenience, even a denial towards his work. After a first part in which we will identify the main types of paratexts in the writings of Cioran, we will highlight, in the second part, the strongly creative value of some paratexts (titles, subtitles and epigraphs) which function on the level of the writing as materials in germination. We will insist at this level on the relationship between the paratextuality and the intertextuality joined together under the sign of the literary making. The third part relates to the status of the paratexts as operators of identity: identity of the work and of the writer at the same time.

Mots-clés : Cioran , écriture de soi, intertexte, paratexte, poïétique

La lecture des Cahiers de l’œuvre (un véritable dépôt d’avant-textes, de méta-textes et de para-textes), ainsi que des Entretiens accordés par Cioran (1911-1995) pendant son existence, nous est fortement utile dans l’identification des fonctions du paratexte auctorial non seulement dans le décryptage des significations de l’œuvre, mais aussi dans l’élaboration proprement dite de celle-ci. L’attitude quasi-constante de questionnement et d’explication sur les circonstances de naissance de ses livres, sur les projets et sur les diverses étapes de création, ainsi que sur les traces de cette (re)lecture de soi invite le lecteur à entrer dans le laboratoire artistique de l’écrivain et à partager d’emblée toutes ses angoisses, ses joies ou ses repentirs. Par conséquent, ces paratextes forment un bréviaire de lecture (à fonction éclaircissante et trompeuse à la fois) dédié non seulement aux lecteurs mais à l’écrivain lui-même, dédoublé dans une sorte de Janus incapable de se choisir. Notre approche se situe dans la zone d’incidence de la poétique et de la poïétique, au seuil même de l’entreprise créatrice puisque « l’ultime destin du paratexte est de tôt ou tard rejoindre son texte, pour faire un livre1 ».

Les principaux thèmes des écrits cioraniens peuvent être aisément saisis dans les titres et les sous-titres qu’il choisit pour ses créations. L’appareil (inter)titulaire est par excellence thématique et portera sur la vie ou la mort, sur la description de différents états d’âme, comme la tristesse, la déchéance ou la misère, sur la maladie et la souffrance, la solitude, l’absurde et la futilité de l’existence, sur la religion (avec des corrélats comme la question de la fin de l’homme et l’Apocalypse), sur la création et la condition de l’artiste, le temps et l’histoire, sur la musique, le langage et la valeur des mots. Une partie importante est accordée aux titres qui traitent de la question du moi et comme tous ces éléments paratextuels correspondent à sa vision de la vie, en les lisant, nous avons l’impression de parcourir fragmentairement les principales coordonnées de sa vie. L’écrivain semble user de ces indices paratextuels non dans le seul but d’ordonner ses essais ou ses aphorismes, mais aussi dans l’intention de construire une sorte de « biographie » dissimulée où chaque élément se (re)définit à la frontière et au contact des autres matériaux. Cioran nous apparaît comme un « fatigué », manquant de volonté d’agir et de faire quoi que ce soit, las de ce que le monde peut lui offrir, mécontent d’être né, prêt à renoncer, à capituler devant la vie, à démissionner, voire à abdiquer pour s’enfoncer dans le non-devenir ou dans le vide absolu. Le moi souffre de l’inconvénient de traîner dans ce monde et exprime à la fois ses « rages et résignations » qui se reflètent dans les « aveux et anathèmes ». Les systèmes le révoltent, il fait ainsi ses adieux à la philosophie ; la Création l’agace, il s’attaque au Créateur associé désormais au mauvais démiurge ; le temps l’épuise et seuls les instants peuvent lui offrir la grâce et l’illumination, tandis que les veilles (les insomnies) lui apprennent le sens de l’ultime (Œ, 90)2, le sens du suicide (Œ, 55) et « la superbe inutilité » de tout. L’écartèlement, la déchirure intérieure, les situations de crise, le désespoir, la décomposition, l’échec, la décadence, l’amertume ou l’ennui surgissent dans les écrits de cet écrivain qui se voulait « un citoyen du monde », « à l’orée de l’existence », le dernier homme du dernier étage. Pourtant, toutes ces expériences limites trouvent leur raison d’être, s’avèrent indispensables pour le bon fonctionnement de sa démarche créatrice et le font avancer dans « la douceur du gouffre », le « premier pas vers la délivrance » (Œ, 937). Le méchant, le raté, le troglodyte, le sous-homme, le fou, le malade, l’homme vermoulu ou l’écorché ne sont que des « hypostases » qui remplacent tour à tour les points de suspensions de la formule qu’il s’efforce de trouver pour mieux définir l’individu : « homo… » (Œ, 1799). Tous ces titres et intertitres correspondent à des exercices d’insoumission, aux étapes de l’orgueil, aux fluctuations de la volonté et aux merveilles du vice. Se définir par les mots devient ainsi une tentative de se définir par les titres (les siens ou ceux des autres – aspect que nous allons approfondir dans la troisième partie de cette étude).

Cioran prête une attention particulière à certains paratextes, notamment aux titres qu’il associe à de véritables aphorismes, à des formules ayant la capacité de résumer le contenu d’un certain texte et de dévoiler dans une certaine mesure l’état d’âme de l’écrivain. Les titres bien formulés l’attirent, malgré le contenu qui parfois n’est pas à la hauteur du titre : c’est le cas de l’ouvrage de l’écrivain anglais Robert Burton, dont le titre The Anatomy of Melancholy semble être « Le plus beau titre qu’on ait jamais trouvé ». Cioran se demande amèrement : « Qu’importe après que le livre soit illisible ? » (C, 39). Il ne tarde pas de noter sa déception ainsi que la résolution de ne jamais lire un livre qui est en dessous du titre, un autre exemple étant celui de l’ouvrage de Ruskin Ethics of the Dust dont le titre est « si beau qu’il se suffit à lui-même et vous dispense de lire le livre » (C, 887). Ces titres répondent aux attentes du lecteur et contiennent des termes qu’il apprécie et qu’il traite lui-même dans son travail artistique, des thèmes fondamentaux ou des formules dans lesquelles il se reconnaît.

En faisant une lecture comparative des titres de ses œuvres de jeunesse (écrits en roumain) et de ses écrits français, nous observons un changement significatif dans son attitude à l’égard de l’appareil intertitulaire, changement qui correspond d’ailleurs aux nouvelles exigences stylistiques qu’il s’impose, après avoir renoncé à pratiquer sa langue maternelle. L’apprentissage du français suppose des changements dans son tempérament et dans son écriture, le français l’obligeant à une meilleure maîtrise de soi et de son style, à une expression concise, lapidaire et claire. D’où la passion pour les formes fragmentaires, son ambition de cultiver des aphorismes et des formules. Dans un certain sens, les titres représentent de véritables formules censées faciliter le parcours du lecteur dans l’œuvre (constituant des points de repère) et concentrent des vérités, des secrets et des mystères que le lecteur doit découvrir. Cette concision au niveau des titres semble être faite dans le but de respecter au pied de la lettre le sens étymologique du mot titre : titulus « toute chose qui est petite3 ». Ces titres peuvent être regardés comme issus de la même démarche que celle qu’il emploie dans la rédaction de ses aphorismes. Se déclarant « un fanatique du laconisme » (C, 189), l’écrivain dévoile sa formule : « Je ne peux exprimer que des résultats. Mes aphorismes ne sont vraiment pas des aphorismes ; chacun d’eux est la conclusion de toute une page, le point final d’une petite crise d’épilepsie. » (E, 1986).

Quant à l’origine de certains titres, on observe que Cioran s’inspire parfois des syntagmes à la mode (Sur les cimes du désespoir, titre fâcheux dont usaient les quotidiens à l’occasion d’un suicide (E, 147) ou des titres des autres penseurs (Amurgul gandurilor – Le crépuscule des pensées – reprend le titre de l’ouvrage philosophique de Nietzsche, Götzendämmerung (Le crépuscule des idoles) – 1888. Les titres de l’œuvre française gardent un certain rapport avec les titres de l’œuvre roumaine : « En finir avec la philosophie » (Œ, 230) devient « Adieu à la philosophie » (Œ, 622) ; ou bien le titre du livre roumain « Le crépuscule des pensées » se retrouvant (avec quelques légères modifications) en tant que titre de l’essai : « Penseurs crépusculaires » (Œ, 610). À l’intérieur d’un même livre, on retrouve la partie ou la sous-partie « responsable » du titre final : ex. Précis de décomposition – où il s’agit du premier chapitre – ou La tentation d’exister (1956) où il s’agit du dernier chapitre (Œ, 958-970). Parfois les titres des sous-parties se retrouvent en tant que syntagmes repris dans le corps proprement dit du texte, la formule titulaire assurant dans ce sens la cohésion interne du fragment : dans Syllogismes de l’amertume, le titre du deuxième chapitre : « L’escroc du gouffre » : apparaît en position finale dans le texte : « Avec force précautions, je rôde autour des profondeurs, leur soutire quelques vertiges et me débine, comme un escroc du Gouffre. » (Œ, 754)… [PDF]