“Un Cioran mĂ©connu” (Mara Magda Maftei)

Romanica Olomucensia 29/1 (2017): 87-105, doi: 10.5507/ro.2017.007

Abstract: It is said that youth marks us for ever, that the past is never forgotten. What about when it comes to a controversial writer with a double culture, French-Romanian, and born in a turbulent historical context? This paper emphasizes some original matters concerning the writer Emil Cioran. It presents the interwar Romanian political and intellectual context, Cioran’s friends, who were then separated by the Iron Curtain, the reception of his Romanian and French books by his generation, the comments of the philosopher on his own writings, and the context that contributed to the birth of his philosophical thought.

Keywords: Cioran; Iron Guard; friendship; reception of Cioran’s Romanian and French books

RĂ©sumĂ©: On dit que la jeunesse nous marque pour toujours, que le passĂ© ne s’oublie jamais. Qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’un Ă©crivain controversĂ©, avec une double culture, franco-roumaine, et surtout nĂ© dans un contexte historique agitĂ© ? Cet article insiste sur quelques aspects originaux concernant l’écrivain Emil Cioran. Nous prĂ©sentons tout d’abord le contexte politique et intellectuel de l’entre-deux-guerres en Roumanie, les amis de Cioran, sĂ©parĂ©s ensuite par le Rideau de Fer, l’accueil de ses livres roumains et français par sa gĂ©nĂ©ration, les commentaires du philosophe sur ses propres Ă©crits, et le contexte qui contribua Ă  la naissance de sa pensĂ©e philosophique.

Mots clés : Cioran ; Garde de Fer, amitiés ; réception des livres roumains et français de Cioran

1. Introduction

Lors d’un sondage rĂ©alisĂ© Ă  l’occasion du Salon du livre de Paris en mars 2015, Cioran ne fait pas partie des Ă©crivains les plus connus des Français ; il ne figure pas parmi les trente-quatre Ă©crivains prĂ©fĂ©rĂ©s, Ă©trangers ou Français. Pourquoi alors avoir quittĂ© son pays ? N’aurait-il pas Ă©tĂ© plus facile, pour lui, de faire carriĂšre en Roumanie plutĂŽt que dans un pays lointain ? La peur de la prison pourrait ĂȘtre une rĂ©ponse. À part cela, toute autre motivation reste du domaine de la spĂ©culation justement chĂ©rie par Cioran. Philosophe roumain, beaucoup plus que français, Ă©crivant ses livres avec du « matĂ©riel » roumain et avec une logique de Roumain, Cioran lit avant tout Ă©normĂ©ment. Il n’est original ni au niveau des idĂ©es, qu’il reprend la plupart du temps de ses lectures, ni au niveau de l’architecture de ses textes, mais au niveau du style, ce qui fait aujourd’hui de lui l’un des plus importants stylistes dans le domaine de la littĂ©rature de spĂ©cialitĂ©. Cioran, entre philosophe et poĂšte, est Ă  la fois trop fatiguĂ© pour construire un systĂšme philosophique et trop fragmentaire pour s’exprimer en vers.

En France, Cioran change, au moins en ce qui concerne le discours littĂ©raire. Ce changement est dĂ» non seulement au changement de la langue dans laquelle Cioran dĂ©cida d’écrire Ă  partir de 1945, mais aussi au passage d’une Histoire Ă  l’autre. Le passĂ©, mĂȘme Ă©coulĂ© – Cioran, comme d’ailleurs chaque ĂȘtre humain, essaya de l’oublier – fait nĂ©anmoins partie du prĂ©sent. Passer du roumain au français, d’un contexte historique Ă  l’autre, laisse des traces, que nous pouvons observer dans l’écriture de Cioran. Il reste aussi la jeunesse, pĂ©riode durant laquelle chaque individu se forme intellectuellement et bĂątit ses relations avec les autres, relations qui durent pendant toute une vie, comme ce fut le cas pour Cioran.

Dans un livre publiĂ© en 2013 chez l’Harmattan, Cioran et le rĂȘve d’une gĂ©nĂ©ration perdue, nous avons plutĂŽt abordĂ© la philosophie politique d’Emil Cioran. Nous avons dĂ©fini le paysage historique qui a entourĂ© la formation intellectuelle de Cioran, car nous ne pouvons pas juger Cioran (ou tout autre Ă©crivain) en dehors du contexte historique. Le contexte politique turbulent de la Roumanie de l’entre-deux-guerres explique nombre de ses options politiques extrĂ©mistes. Nous avons aussi insistĂ© dans Cioran et le rĂȘve d’une gĂ©nĂ©ration perdue sur les relations privilĂ©giĂ©es que Cioran eut avec son professeur Nae Ionescu, mais aussi avec les collĂšgues de sa gĂ©nĂ©ration (Mircea Eliade, EugĂšne Ionesco, Constantin Noica, Mircea Vulcănescu, Petru Comarnescu, Mihail Sebastian). Nous avons aussi soulignĂ© le rĂŽle, qui nous semble majeur, de Nae Ionescu dans la formation de « la gĂ©nĂ©ration ’30 », dont Cioran fit partie (formation religieuse, philosophique, politique). La dispute du professeur avec le Roi Carol II dĂ©termina le glissement de toute « la jeune gĂ©nĂ©ration » vers le lĂ©gionnarisme (Ornea 1995 ; Livezeanu 1998).

Quelques aspects inĂ©dits (pour le public français) de la philosophie politique de Cioran ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s dans un livre sorti en juin 2016 chez Yves Michalon Éditeur, Un Cioran inĂ©dit. Pourquoi intrigue-t-il ? Nous nous penchons ici sur l’image de Cioran dans les journaux de ses amis, sur la rĂ©ception de ses livres par les collĂšgues de sa gĂ©nĂ©ration, et sur les propres commentaires du philosophe sur ses Ă©crits. De mĂȘme, nous nous intĂ©ressons Ă  la rĂ©ception critique de l’oeuvre de Cioran en Roumanie avant 1989 (textes cioraniens qui circulaient sous le manteau et nombre d’articles qui lui furent consacrĂ©s afin de le dĂ©nigrer plus ou moins ouvertement – voir Diaconu 1998), Ă  la distance que Cioran prit avec le lĂ©gionnarisme et aux attaques qu’il subit en Occident de la part de ses anciens idolĂątres, mais nous insistons aussi sur sa philosophie expĂ©rimentale (Ă©cole naeionescienne) et sur sa philosophie religieuse.

Car au-delĂ  du simple constat de son athĂ©isme, nous essayons de comprendre d’oĂč provient son absence de croyance, lui nĂ© dans une famille trĂšs religieuse, qui se complaĂźt dans une souffrance lĂ©gitime, dĂ©terminĂ©e par le contexte historique, mais aussi par une douleur intĂ©rieure, maladive, organique.

Nous savons ainsi qu’il existe deux Cioran, le Cioran des entretiens accordĂ©s aux Ă©trangers (qui joue un rĂŽle), et un Cioran authentique devant les siens, ses amis roumains, avec lesquels il partage le mĂȘme passĂ©, la mĂȘme Histoire.

Nous nous efforcerons dans cet article d’ébaucher l’image d’un Cioran qui se trouve au bout du monde roumain, dans une mansarde parisienne, mais qui commente avec aviditĂ© le destin de ses livres avec ses anciens amis de classe, de l’universitĂ©, de gĂ©nĂ©ration… [PDF]