Entretien avec Clément Rosset : autour de L’école du réel (Nicolas Rousseau)

ACTU-PHILOSOPHIA, 9 mai 2009

“La pensée actuelle, c’est un retour à des valeurs qui étaient déjà assez répandues avant 68. J’ai eu l’impression que l’effondrement des idéologies chrétienne et surtout marxiste avait créé une dépression qui était favorable à l’éclosion de pensées individuelles. Je ne vois pas très bien s’il y a une pensée qui ait remplacé celle de 68. J’ai l’impression que nous vivons un moment plus propice non à de grands systèmes mais à des initiatives individuelles. Mais il y a un inconvénient à cette neutralité. Je suis d’accord avec Cioran, dans la première phrase du Précis de décomposition : « En elle-même, toute idée est neutre, ou devrait l’être. Et l’homme l’investit aussitôt de ses délires, de ses démences. Le passage de la logique à l’épilepsie est consommé. » Ce n’est pas tellement le cas en ce moment. Mais je crois qu’il y a un lien entre les périodes de démission des valeurs traditionnelles et ce moment où on se remet à faire de la morale avec n’importe quoi. Une morale moins sanguinaire, mais tout aussi absurde : qui sait ce qui est bien ou mal ? C’est le médecin… Qui va décider si on doit avorter ou non ?… Empêcher le clonage, mais au nom de quoi ?… Il y a un éparpillement.” (Clément Rosset)

Parmi les nombreux paradoxes qu’affectionne Clément Rosset, l’un de ceux qui donnent le plus à penser est certainement celui-ci : seule la joie nous permet de supporter et de connaître l’étendue de notre malheur. L’homme du malheur ne peut supporter le réel dans son entier. Il doit donc en partie se le cacher. La joie, cette force majeure, quasi-mystique, nous garantit seule que nous puissions approuver l’existence. C’est cette approbation que la philosophie peut exprimer, tout en traquant les innombrables formes de refus de la réalité. « Réjouissez-vous, tout va mal ! »

La philosophie du réel de Clément Rosset l’amène à être précis, au sens de cette précision dont Bergson accusait les philosophes de manquer. Ecrivant dans un langage clair, il décrit des phénomènes singuliers, pour en montrer l’aspect irrégulier, à la fois cocasse et cruel. Notre auteur a aussi ce goût de ne pas épargner ses sarcasmes à ceux qui se détournent du réel pour fantasmer son double. Il est rare qu’il résiste à une pique blessante, ou à une vraie vacherie, autre moyen pour atteindre au réel tout cru, en le mettant à nu.

L’école du réel réunit des textes écrits sur trente ans. Nous sommes partis de ce recueil pour revenir sur quelques-uns des thèmes fondamentaux de l’auteur.

Je tiens à remercier Clément Rosset pour la disponibilité et la générosité dont il a fait preuve pour cet entretien.

Propos recueillis par Nicolas Rousseau

L’école du réel

Actu-Philosophia : L’expression « l’école du réel » résume très bien votre philosophie. Que serait cette école du réel ? Qu’est-ce que l’on y apprend ? Quelle est sa spécificité ?

Clément Rosset : Ce livre est un petit peu différent des autres, dans la mesure où il est une nouvelle mouture de livres écrits sur une trentaine d’années (dont j’ai pris certains textes, remaniés et retravaillés) et qui effectivement résume un des deux thèmes sur lesquels je n’ai cessé d’écrire : le rapport entre l’illusion et le double. Disons qu’au fur et à mesure des années, il m’était apparu que l’illusion, l’utopie, le refus de voir le réel en face –l’école du réel, c’est un peu l’école de l’apprentissage de l’acceptation de la réalité –, avaient la structure du double. Quand tous les moyens sont perdus pour refuser de voir la réalité, il reste toujours le fantasme du double, qui nous porte à penser que le réel pourrait être différent, qu’il y a quelque part une autre version de la réalité, qui devrait venir à la place de celle que nous avons. C’est un problème traité d’abord dans Le réel et son double, et dont l’origine est une relecture de L’Œdipe-Roi de Sophocle, de l’impression qu’on a de pouvoir échapper à son destin, en faisant en sorte que les choses se passent autrement que selon leur cours inéluctable.

L’oracle a prédit ceci et cela : on a beau faire tout ce qu’on veut, non seulement, cela se passe bien comme l’avait dit l’oracle mais en plus, cela se passe avec la collaboration active et inconsciente du sujet, qui fait exactement tout ce qu’il ne faut pas faire pour échapper à son destin –et qui y tombe en plein. Il s’estime alors avoir été floué par cette diabolique réalisation de l’oracle. Il s’imagine que les choses auraient pu se passer autrement. C’est cela que j’appelle le double, l’illusion : l’idée que les choses auraient pu se passer de manière « normale », sans cette espèce de croche-pied du destin, qui fait que c’est la victime qui se charge elle-même de réaliser son destin.

J’ai essayé de montrer que la manière dont le destin se réalise est la plus simple. Toutes les autres versions de la réalisation de l’oracle auraient été beaucoup plus compliquées. En sorte qu’en croyant s’en prendre à un tour du destin, on s’en prend à la réalité même. C’est cela que j’appelle le fantasme d’un double protecteur qui pourrait donner une autre version, moins tragique, du destin. Il y a dans tout ceci une réflexion sur le possible et le réel…

AP : Comme chez Bergson.

CR : Exactement, comme dans La pensée et le mouvant, les deux premiers chapitres – qui sont des textes que je trouve admirables.

AP : Sur l’illusion rétrospective du possible…

CR : Il y a l’illusion rétrospective du vrai, qui vient après, mais là, c’est l’imagination d’un possible là où il n’y a que du réel. Bergson, on peut en discuter, se range certainement du côté de philosophes de l’antiquité (les Mégariques…), et dont il retrouve l’inspiration, en montrant que la notion de possible est une notion vide, une pseudo-notion, qu’on ne peut jamais remplir de quelque chose de concret. De fait, vous savez qu’un des aspects les plus remarquables de Bergson, est sa chasse aux pseudo-concepts : cet effort pour montrer que sous un mot – dont on croit qu’il a une solidité et une validité à toute épreuve– se dissimule quelque chose qui n’est pas quelque chose de pensable, qui n’est rien. Il l’a fait avec le désordre, le chaos…

AP : Egalement avec le néant… C’est ce que Spinoza appelle le flatus vocis.

CR : Oui, vous avez tout à fait raison de l’invoquer, car cette chasse bergsonienne au pseudo-concept (qui n’est qu’un flatus vocis) Spinoza en est peut-être le premier inspirateur. Par exemple pour l’erreur : on ne peut dire d’aucune chose qu’il y ait en elle quelque manque qui puisse faire qu’on l’appelle fausse. 
La chasse au pseudo-concept a commencé avec Spinoza, et ensuite, celui qui a le mieux accroché au mur des concepts, comme on accroche des têtes de cerfs avec les andouillers, c’est Bergson : c’est un chasseur de primes lui aussi ! Je me suis inspiré de sa critique du possible. En réalité, je me suis rendu compte un peu trop tard que ce que je faisais, Bergson l’avait déjà fait ! Je me suis précipité dans ce filon de la dénonciation du double pendant trente ans et j’ai écrit des livres dessus. On peut illustrer ce thème si riche dans tellement de domaines différents… C’est cela que vous trouvez dans L’école du réel.

AP : Vous êtes parti à la chasse au réel, comme pour l’attraper…

CR : Oui, mais en expulsant le double. Le réel est ce qui est sans double.

AP : Vous avez dit dans Le démon de la tautologie que le réel se laisse mettre sous la formule logique « A est A » : la tautologie serait l’expression la plus parfaite du réel. Qu’est-ce que ce démon ? Serait-ce votre daimôn propre, comme pour Socrate, qui vous permettrait de découvrir les doubles, toutes les fois qu’ils se font passer pour la réalité ? Comment distinguer un discours en prise sur le réel d’un charabia ?

CR : La question du charabia est encore une autre question. Par ailleurs, non, il n’y aucun rapport avec le démon de Socrate. Du reste, pour rendre le livre plus explicite, j’avais d’abord choisi un titre moins singulier : « Le démon de l’identité », dans la mesure où des philosophes comme Bergson et Wittgenstein, et bien d’autres, se sont heurtés à ce paradoxe de l’identité. On ne peut pas la décrire, car il faudrait un second terme. Or comme l’identité est l’identité… J’avais écrit un autre livre, L’objet singulier, objet qu’on ne peut justement pas décrire.
Je parle à ce sujet de la saveur indescriptible du camembert. Sur les écrans d’Internet, lorsqu’on tape « Clément Rosset », on voit d’abord apparaître, paraît-il, un énorme camembert !

AP : Le principe d’identité énonce qu’une chose n’est que ce qu’elle est. Mais dans Loin de moi, vous avez repris la critique humienne de l’identité personnelle…

CR : Oui, mais ce n’était pas dans la même voie. C’était une excursion, qui avait trait à l’identité personnelle, qui est un cas particulier du problème l’identité.
Je voulais terminer mon histoire de démon, en vous disant que j’avais renoncé au titre « Le démon de l’identité », parce que je trouvais que « le démon de la tautologie », pouvait faire penser à un titre de Jules Verne, comme le « monstre de la Patagonie ». Finalement, c’est Jérôme Lindon – qui était le directeur des éditions de Minuit – qui a approuvé ce titre.

AP : Il y a deux périodes distinctes dans votre philosophie : avant et après Le réel et son double. Avant, dans Logique du pire et L’anti-nature, vous disiez qu’il n’y avait pas de nature des choses. D’où cette conséquence que la seule façon d’approuver à ce qui est, c’est par l’approbation tragique inconditionnelle…

CR : Il y a aussi le hasard. Je réponds à Mallarmé, qui s’y résigne mais vraiment à son corps défendant.

AP : « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard ».

CR : Oui. Dans la première partie de mon œuvre, il y a beaucoup de choses. Il y a à boire et à manger. Le thème, pour moi essentiel, qui apparaît dans un tout premier livre La philosophie tragique (que j’ai écrit à 19-20 ans –ce sont mes parents qui ont dû signer les contrats !) et surtout dans La force majeure(que j’ai écrit bien après), est le thème de l’approbation de la vie. Le miracle qu’il y a à se sentir très heureux dans un monde dont on sait l’horreur. Je pense tout à fait ce que pense Cioran, à cette différence que je ne conclus pas que la vie est un enfer, mais qu’elle est un paradis. Le problème numéro 1 était, et l’a toujours été depuis, d’expliquer la jubilation, alors que toute la réflexion la condamne. 
Les deux parties sont comme deux volets d’un même édifice : avec l’idée d’affirmation inconditionnelle de la vie, je me suis intéressé beaucoup à ceux qui n’approuvaient pas la vie, et qui avaient toujours besoin d’une prothèse, d’un double, pour accepter la réalité dure et simple. Comment le manque de cette force majeure faisait qu’on inventait des choses extraordinaires, pour contourner l’affrontement direct avec l’horreur ?
Je m’intéresse non seulement au thème de l’illusion mais aussi de la non-illusion : la lucidité.

Le refus et l’approbation

AP : Il y a deux faits mystérieux auxquels vous vous confrontez : le refus du réel et son approbation inconditionnelle. Comment se fait-il que les hommes puissent refuser le réel, alors qu’il n’y a que le réel et qu’il finit toujours par revenir –et avec usure ? Vous dites qu’on paye très cher d’avoir essayé de refuser le réel…

CR : En tous les cas, cela n’arrange rien…

AP : Et comment se fait-il que l’on puisse approuver au réel entier, alors que rien dans le réel ne semble objet d’une telle approbation ?

CR : Vous avez tout à fait raison. Ce sont pour moi les deux points obscurs, les deux points noirs comme disent les occultistes. Ce sont deux choses qu’on ne s’explique pas et comme toutes les choses qu’on ne s’explique pas, elles sont passionnantes. Comme disait Nietzsche, « ce que j’ai compris ne m’intéresse plus ». Il y a un paradoxe dans la joie. De même, il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette capacité à dire : « Non, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas un verre de vin. “Ceci n’est pas une pipe” ». J’en ai parlé très souvent. 
Les premiers mots du Réel et son double sont « la faculté d’admettre la réalité apparaît comme très fragile ». Dans un appendice au Réel. Traité de l’idiotie, je parle de miracle de la faculté anti-perceptive. C’est quelque chose qui me fascine. Bien sûr, je peux m’en expliquer l’origine psychologique. « J’en veux pas, non, j’en veux pas ! »

AP : C’est du dégoût… [+]

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