“Cioran, le passé récomposé” (Gilles Martin-Chauffier)

Paris Match, 31/07/2019

En choisissant d’écrire en français et en s’installant en plein Quartier latin, le philosophe né en Roumanie s’est absout de ses prises de positions pro-fascistes d’avant guerre. Avec la bénédiction d’une intelligentsia parisienne pourtant volontiers sourcilleuse. 

C’était un provocateur. Il trouvait que les Européens blancs méritaient de plus en plus le nom de « pâles » que leur donnaient les Indiens d’Amérique. Il n’aimait pas les démocraties paisibles, assoupies, tolérantes et, pour finir, impuissantes. Un monde sans tyran lui aurait semblé ennuyeux. Il faut avoir goûté Caligula pour apprécier Marc-Aurèle. Peut-être était-ce un vieux reste de sa passion pour Nietzsche, mais il ironisait aussi sur ces religions d’eunuques qui appellent à tendre l’autre joue quand on est giflé. Un jour, il avait écrit que, tant qu’il y aurait encore un seul Dieu debout, la tâche de l’homme ne serait pas finie. Qu’importe : en juin 1995, il fut inhumé tranquillement au cimetière du Montparnasse après un office classique à l’église orthodoxe roumaine près du boulevard Saint-Michel. Un lieu parfait pour cet éternel vieil étudiant. Depuis 1945, il vivait dans le Quartier latin, installé rue de l’Odéon, à deux pas du Sénat, dans une suite de mansardes envahies de livres du sol au plafond.

La nuit, insomniaque, il parcourait les rues de Saint-Germain. On le voyait souvent aussi se promener dans les allées du Luxembourg, lire « Le Monde » devant le buste de Baudelaire, rêvasser face à la fontaine Médicis… Féru de diététique (encore comme Nietzsche), expert en thés et en tisanes car docteur ès insomnies, il était toujours mince comme un fil et droit comme une règle, mais personne ne prêtait attention à lui. La Pléiade l’attendait au tournant, son nom était cité pour le Nobel, l’Académie n’espérait que lui, il avait pour amis l’élite de la littérature française et il publiait bien entendu chez Gallimard, mais personne ne le reconnaissait. Jusqu’au bout, E.M. Cioran est resté le secret le mieux gardé de l’intelligentsia parisienne. Un secret sur lequel personne ne veillait avec plus de soin que lui-même. Pourquoi donc ? Parce que, toute sa vie, Cioran a redouté d’attirer l’attention sur lui-même et, par ricochet, sur ses années de jeunesse.

Etudiant en philosophie, passionné par Schopenhauer et Nietzsche

Avant de devenir un vénérable mandarin lové dans les méandres de la Seine et les pages du « Figaro », il avait mené une vie d’étudiant exalté puis de jeune philosophe engagé dans les mouvements fascistes les plus extrêmes de son époque. Fils d’un pope orthodoxe, Emil Cioran était né en 1911 près de Sibiu, en Transylvanie, au pied des Carpates. Un recoin anonyme de l’immense empire austro-hongrois, qui tenait cette province pour quantité négligeable. Soumis au fil des siècles à une multitude de maîtres successifs, grecs, bulgares, ottomans, autrichiens, les Roumains rêvaient depuis toujours d’émancipation et ne pesaient rien. Jusqu’à la divine surprise du traité de Trianon et des lubies de Clemenceau qui, du jour au lendemain, en 1920, en fit la plus grande nation des Balkans. D’où une flambée de nationalisme ébahi dans ce pays qui n’avait pas de passé. Tout le monde s’y abandonna – et Cioran le premier. Etudiant en philosophie, passionné par Schopenhauer et Nietzsche, parti de 1933 à 1935 pour étudier à Berlin, il tomba en extase devant Hitler. Rien ne retint sa fougue amoureuse. Face à la « nuit des longs couteaux » ou aux attaques contre les commerces juifs, il fut lapidaire : « N’importe quel homme ne mérite pas d’être libre. La liberté pour tous est un préjugé honteux. »

A sa décharge, rappelons que, de l’autre côté de sa frontière, 5 millions de paysans ukrainiens venaient de mourir affamés par Staline. L’anticommunisme roumain frisait l’hystérie. Pour le plus grand plaisir de Cioran qui rêvait d’une orgie de fanatisme. Allant au bout de sa frénésie, il publia même un texte de combat : « Transfiguration de la Roumanie ». Face à la bouffonnerie démocratique, à la déroute économique et aux banqueroutes successives, il parlait d’« homme nouveau », de « redressement moral » et de « virus juif ». Affligeant. Et inutile. Rien n’allait épargner le naufrage à son cher pays qui, évidemment, entre Hitler et Staline, ne pesa rien et s’effondra dans le crime et l’horreur. Sauf que, miracle, Cioran, qui trouvait l’Allemagne resplendissante et la France crépusculaire, put se faufiler à Vichy, puis à Paris, où il passa ses journées au Flore pour profiter du chauffage. Il était moins une. Ouf ! Et début d’une autre vie… [+]

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