Revue Littérature, 2015/3 (n° 179), pages 38 à 50

« 12 mars 1959. Il est incroyable à quel point tout, mais absolument tout, et
d’abord les idées, émane chez moi de ma physiologie. Mon corps est ma
pensée, ou plutôt ma pensée est mon corps ».
Cioran (CC, 32)

L’épigraphe de mon article illustre bien, par sa concision et par son excessivité, toute l’œuvre de Cioran, ou, en tout cas, l’image que celui-ci tenait à tout prix à en donner. Je m’intéresserai ici aux nombreux textes, roumains et français, à travers lesquels le philosophe apatride a réussi à construire non seulement une œuvre littéraire et philosophique, mais aussi une posture intellectuelle qui entretient avec cette œuvre une relation des plus singulières. Cette posture est celle du « penseur organique » et elle renvoie à un écrivain qui préfère le fragment au système, l’« orientation intuitive » au formalisme, le lyrisme à l’intelligence, les « révélations de la douleur » aux réalités de l’art et de la science, et enfin l’enthousiasme et les larmes aux découvertes de l’« homme impersonnel ». Le « penseur organique » est non seulement celui qui prend définitivement congé de la philosophie, mais aussi celui qui trouve dans son propre corps et dans ses humeurs, les « vérités de tempérament » qui l’intéressent ; le penseur organique – figure en tout point contraire à celle, méprisée, du « professeur » – est un « penseur d’occasion » qui se vante d’avoir introduit « le soupir dans l’économie de l’intellect » et qui cultive sans cesse la « pensée interjective ».

En remontant aux tout premiers articles de Cioran et à ses œuvres écrites en roumain, mais aussi à travers quelques figures clés de sa formation intellectuelle (surtout Nae Ionescu et Mircea Eliade), j’essaierai de montrer dans ce qui suit, comment cette posture du penseur organique se construit graduellement, dans un contexte idéologique et culturel qui lui est sans doute favorable, et comment elle se développe, avec cohérence, jusqu’aux dernières œuvres écrites en français. On pourrait attendre d’une lecture dont les protocoles essentiels reposent sur la notion de « posture », et plus particulièrement lorsqu’elle concerne un auteur comme Cioran, qu’elle contribue, d’une manière ou d’une autre, aux nombreux débats concernant la dimension idéologique de sa philosophie et de ses engagements de jeunesse, mais mon objectif sera légèrement différent : il ne s’agira pas de proposer une réconciliation entre les analyses excessivement empathiques et celles qui ne parviennent pas à éviter la surinterprétation psychologique et les procès d’intention, mais plutôt, dans une perspective plus herméneutique et sociologique, de voir d’une part comment la notion de « posture » permet de tenir ensemble beaucoup d’éléments de l’œuvre cioranienne jugés souvent comme incompatibles ou paradoxaux, et de comprendre d’autre part de quelle manière cette même notion permet de situer Cioran, ne serait-ce que très brièvement, dans deux champs intellectuels très différents : la Roumanie des années 1930 et la France de la seconde moitié du XXe siècle. La « posture » dont il est question ici concernera donc moins la pensée réactionnaire, le rapport à l’histoire, au nationalisme et aux prophéties politiques, mais plutôt le rapport, déterminant, à la culture ; la posture du « penseur organique » permet de comprendre à la fois cette dimension politique, voire fanatique, de l’œuvre cioranienne et une conduite esthétique, un comportement culturel fait, entre autres, de gestes de lecture dont les Cahiers (1957-1972) sont les témoins les plus importants. Montrer la cohérence et la complexité de la posture du « penseur organique » dans l’œuvre cioranienne, en la confrontant à sa dimension plus privée et discrète – celle des Cahiers – est également une manière de prouver que la « posture » n’a rien d’accessoire ou de superficiel, et qu’elle touche à quelque chose qui devient, dans le temps et à travers les nombreux instruments dont dispose l’écrivain qui veut infléchir le destin de son œuvre dans la mémoire culturelle, une partie essentielle de l’entreprise intellectuelle et littéraire.

Le trăirism et la naissance d’unn intellectuel

Sans prétendre réduire, schématiser ou expliquer la situation politique de la Roumanie entre les deux guerres mondiales, on peut noter deux dates fondamentales qui structurent l’espace intellectuel qui m’intéresse ici : d’une part, le début du siècle et plus précisément l’année 1918 qui signifient l’unification politique de ce qui devient ainsi la Roumanie, et d’autre part, l’année 1944 qui marque le début de l’installation du régime communiste (la République populaire de Roumanie étant proclamée le 30 décembre 1947). La génération dont fait partie Cioran est hautement conditionnée, politiquement, culturellement et spirituellement, par ces deux dates qui signifient à la fois le passage de la démocratie (fragile) au totalitarisme, une tension permanente entre un éloge du nationalisme et celui de l’appartenance à l’Europe, et enfin une domination forte de l’extrême droite dans un paysage politique où le parti communiste est très impopulaire et déclaré illégal à partir de 1924. Cette génération d’intellectuels, qui naît à partir de 1927, sous l’influence majeure du philosophe Nae Ionescu, est marquée par une version singulière de l’existentialisme européen, à savoir ce qu’on a appelé le trăirisim ; ce courant intellectuel où prédominent l’irrationnel, l’angoisse, la mort, le suicide, la solitude et l’échec, se nourrit à la fois d’une philosophie nationale comme celle de Nae Ionescu, mais aussi de penseurs aussi divers que Schopenhauer, Nietzsche, Spengler et Camus. Le rôle que joue Nae Ionescu, dans la construction de cette génération, n’est pas facile à saisir parce que son influence s’est exercée surtout à travers ses cours de philosophie à l’université de Bucarest et par une œuvre philosophique et théologique éparpillée dans de très nombreuses revues culturelles de l’époque ; on peut néanmoins citer un article programmatique, « L’âme mystique », paru le 31 juillet 1926, qui précise qu’un des objectifs de la nouvelle philosophie est d’éliminer le rationalisme cartésien et de valoriser, de plus en plus, dans les domaines philosophique et politique, une « conception organique » au détriment d’une conception contractuelle… [PDF]