“Mystique et sagesse” chez Cioran (Sylvie Jaudeau)

UNE THÉOLOGIE NEGATIVE

“Celui qui ne pense pas li Dieu demeure Ă©tranger Ă  lui-mĂȘme.” (Des larmes et des saints, p. 93)

“Peut-on parler honnĂȘtement d’autre chose que de Dieu ou soi ?” (Syllogismes de l’amertume)

Se vivre dans l’exil entraĂźne inevitablement un questionnement sur une dimension interdite : Dieu ou le divin. MalgrĂ© des apparences qui la dĂ©mentent, elle est au coeur de la pensĂ©e de Cioran. “Tous les nihilistes, reconnaĂźt-il, ont eu maille Ă  partir avec Dieu. Une preuve de plus de son voisinage avec le rien” (LS 75).

Avec lui, certes, les Ă©ternels debats philosophiques cessent de prevaloir, Il ne sert il rien d’ elaborer des preuves ontologiques, de disserter sur les causes quand les effets seuls suffisent. Dieu nous habite jusque dans la farouche ardeur que nous deployons pour le contester. Que son inexistence prĂ©occupe suffit Ă  lui rendre ses lettres de noblesse. Un debat sur l’ athĂ©isme de Cioran ne serait pas de mise et fausserait les enjeux. Ce qui importe n’est pas l’existence de Dieu mais le seul fait qu’il nous hante et qu’il nous presente un miroir ou se fixent nos manques. Dieu en tant que nostalgie de l’absolu avive la conscience et le malaise d’ĂȘtre. Les imprĂ©cations qui lui sont adressĂ©es ne sont que des priĂšres nĂ©gatives oĂč s’exprime le regret de sa perte. Cioran ne se remet pas d’ avoir perdu l’acces Ă  l’absolu et d’avoir dĂ» renoncer Ă  Dieu faute de foi. TI prefere des injures contre un Dieu definitivement absent, “fonction de notre desespoir”, car “les injures elles mĂȘmes sont plus proches de lui que la thĂ©ologie” (LS 127)… [Pdf]

JAUDEAU, Sylvie. Cioran ou le dernier homme. Paris : José Corti, 1990, p. 92-117.

 

AnĂșncios

“Cioran ou la maladie de l’éternitĂ©” (Pierre Nepveu)

Pierre Nepveu “Cioran ou la maladie de l’éternitĂ© .” Études françaises 371 (2001), “La construction de l’éternitĂ©”: 11–21. DOI : 10.7202/008838ar [Pdf]

« ÉternitĂ©: je me demande comment, sans en perdre la raison, j’ai pu articuler tant de fois ce mot. » Un homme revenu de tout, qui a presque atteint l’ñge de 70 ans, se retourne Ă©tonnĂ© sur son passĂ© et constate le pouvoir extrĂȘme qu’a eu sur lui un terme Ă  la fois simple et grandiose, un concept fait pour les religieux, les saints, les mystiques, une notion sans contours qui, comme d’autres qui fraternisent avec elle, absolu, infini, immortalitĂ©, paraĂźt propice aux pensĂ©es vagues et exaltĂ©es, aux fuites vers le pur silence de la contemplation. ÉternitĂ©: pas mĂȘme une phrase mais simplement un mot, une pure exclamation, comme dans la bouche enfantine de sainte ThĂ©rĂšse d’Avila qui « Ă  six ans lisait des vies de martyrs en criant : “ÉternitĂ© ! Ă©ternitĂ© !” » (O, 289).

InsĂ©parable d’une profonde imprĂ©gnation dans la souffrance et d’une imminence de la dĂ©raison, la notion d’éternitĂ© paraĂźt ainsi liĂ©e chez Cioran Ă  une Ă©preuve des mots, plus prĂ©cisĂ©ment Ă  une expĂ©rience limite de la langue, lĂ  oĂč celle-ci atteint une sorte de paroxysme de la prĂ©caritĂ©, lĂ  oĂč, par trop d’intensitĂ©, elle risque de sombrer dans le nonsens. La forme de l’aphorisme, expression privilĂ©giĂ©e du « classicisme »
de Cioran et de son moralisme pervers, aura toujours Ă©tĂ© insĂ©parable chez lui de cette expĂ©rience panique de la langue : « Ne cultivent l’aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots» (O, 747). MalgrĂ© la tournure impersonnelle, on peut ĂȘtre sĂ»r que l’homme qui Ă©nonce cette pensĂ©e a vĂ©cu le plus intensĂ©ment possible cette peur, la proximitĂ© effrayante d’une catastrophe sĂ©mantique, d’une gigantesque et fatale dĂ©route du langage… [+]

Livre: “Un Cioran inĂ©dit. Pourquoi intrigue-t-il ?” (Mara Magda Maftei)

74886Fauves éditions, 2016, 318 p. EAN 9791030200331. 25,00 EUR

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PrĂ©sentation de l’Ă©diteur :

On dit que la jeunesse nous marque pour toujours, que le passĂ© ne s’oublie jamais. Qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’un Ă©crivain controversĂ©, avec une double culture, franco-roumaine, et surtout nĂ© dans un contexte historique agité ?

S’appuyant sur des textes roumains non publiĂ©s en français et une analyse rigoureuse de son Ɠuvre, Mara Magda Maftei s’attache en premier lieu Ă  l’image de Cioran, l’accueil de ses livres par sa gĂ©nĂ©ration, ses commentaires sur ses propres Ă©crits, la rĂ©ception critique de son Ɠuvre en Roumanie avant 1989, ainsi que la distance qu’il prit avec le « lĂ©gionarisme » et les attaques qu’il subit en Occident de la part de ses anciens idolĂątres. Mais Cioran se dĂ©tache comme Ă©tant l’écrivain qui dĂ©ploie toutes ses forces dans une philosophie politique, une philosophie expĂ©rimentale et une philosophie religieuse. Dimension politique, mysticisme, expĂ©rience personnelle, mort, suicide, absurde, solitude, Ă©chec – autant d’axes de rĂ©flexion que Mara Magda Maftei aborde dans un second temps, avant d’éclaircir la relation de Cioran avec Dieu. Car au-delĂ  du simple constat de son athĂ©isme, d’oĂč provient son absence de croyance, lui nĂ© dans une famille trĂšs religieuse, qui se complaĂźt dans une souffrance lĂ©gitime, dĂ©terminĂ©e par le contexte historique, mais aussi une souffrance intĂ©rieure, maladive, organique ? [+]

“Cioran : triompher de la vie par la mort” (Alexis Bertel)

PHILITT – Revue de Philosophie et de LittĂ©rature,  20 mars 2015

Par Alexis Bertel

Emil Cioran, nĂ© dans les Carpates, en Roumanie, ressent trĂšs tĂŽt le besoin de coucher ses pensĂ©es sur le papier. Le penseur va faire du dĂ©sespoir le centre de sa rĂ©flexion philosophique. À ses yeux, le suicide apparaĂźt comme un moyen de supporter le caractĂšre absurde de l’existence.

Contrairement Ă  Sartre qu’il envisage comme un entrepreneur d’idĂ©es, Cioran Ă©crit sans jamais Ă©laborer de systĂšme de pensĂ©e et a plutĂŽt tendance Ă  rĂ©diger des recueils d’aphorismes oĂč l’instinct et la sensation semblent prendre le pas sur l’intellect. De plus, les aphorismes ont la facultĂ© de dĂ©cupler la force du propos et viennent ainsi s’imprimer efficacement dans notre esprit. Cette forme d’écriture facilite l’appropriation de ses pensĂ©es et une rumination (comme dirait Nietzsche) propice Ă  la rĂ©flexion.

L’écrivain, qui a suivi une formation philosophique, dĂ©cide de s’installer en France Ă  partir de 1937 aprĂšs une jeunesse marquĂ©e par un certain attrait pour le fascisme et par son soutien Ă  la Garde de fer roumaine. Il fera d’ailleurs son autocritique dans un texte Ă©crit en 1950 et dans ses Ɠuvres qui se positionneront par la suite contre cette erreur de jeunesse. Que cela soit l’absurditĂ© de la vie, sa futilitĂ©, la nature ou la condition humaine, rien n’est Ă©pargnĂ© par son rĂ©alisme dĂ©capant mĂȘme s’il est parfois possible de percevoir une pointe d’ironie : « [Les hommes] se haĂŻssent mais ils ne sont pas Ă  la hauteur de leur haine. Cette mĂ©diocritĂ©, cette impuissance sauve la sociĂ©tĂ©, en assure la durĂ©e et la stabilitĂ©. » [+]

“Le moi cioranien, souffrant et crĂ©ateur. Ambivalences spirituelles” (Yann Porte)

Parus dans Levure Littéraire

NaĂźtre comme vieillir, haĂŻr comme aimer. Tout est souffrance. Etre uni Ă  un destin et Ă  un moi que l’on n’a pas fondamentalement choisi tout comme sentir que l’on en sera un jour dissociĂ© pour que tout recommence autrement. VoilĂ  l’un des premiers enseignements du bouddhisme. Pour Ă©chapper Ă  ce que beaucoup considĂšrent comme une malĂ©diction, il faudrait apprendre Ă  se dĂ©tacher du monde, Ă  tuer tout esprit de convoitise en soi afin de sortir du cycle des rĂ©incarnations ou, du moins, trouver le moyen de renaĂźtre pour affronter un meilleur destin. SchĂ©matiquement rĂ©sumĂ©s, ces quelques fondements du bouddhisme connaissent en Occident un succĂšs d’autant plus Ă©quivoque qu’ils heurtent de front et avec un aplomb qui frĂŽle l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© le mode de fonctionnement des sociĂ©tĂ©s du spectacle consumĂ©riste. Le plus Ă©tonnant pour un occidental est que cette doctrine qui est autant une philosophie qu’une religion et dont les principes de base vĂ©hiculent une vision de l’existence qui a l’air pessimiste, parvienne Ă  transfigurer ce tragique initial en une spiritualitĂ© dont les piliers sont l’acceptation, le renoncement, la sobriĂ©tĂ©, l’humilitĂ©. Autant de valeurs qui dĂ©coulent d’une stricte analyse de l’ordre des choses effectuĂ©e Ă  travers le prisme d’un principe de causalitĂ© tournĂ© vers l’extinction de l’ego, vers une dĂ©personnalisation sublimĂ©e. Le plus Ă©tonnant, en apparence, est que cette doctrine qui fait du moi une illusion trouve une audience toujours plus large dans l’Occident contemporain, faussement hĂ©doniste, consumĂ©riste par habitude et individualiste Ă  la maniĂšre d’un dĂ©sespoir qui s’ignore – pour ne dĂ©crire que quelques uns de ses traits les plus caractĂ©ristiques. Durant sa vie, Cioran essayera de faire le point sur sa confrontation permanente avec cette spiritualitĂ© Ă  la fois si tentante et si impraticable pour lui :

Ce qui est impermanent est douleur ; ce qui est douleur est non-soi. Ce qui est non-soi, cela n’est pas mien, je ne suis pas cela, cela n’est pas moi. »(Samyutta Nikaya)

Ce qui est douleur est non-soi. Il est difficile, il est impossible d’ĂȘtre d’accord avec le bouddhisme sur ce point, capital pourtant. La douleur est pour nous ce qu’il y a de plus nous-mĂȘmes, de plus soi. Quelle religion Ă©trange ! Elle voit de la douleur partout et elle la dĂ©clare en mĂȘme temps irrĂ©elle. (Oeuvres, Aveux AnathĂšmes, p. 1690)

Aussi fascinante qu’elle soit, l’impassibilitĂ© bouddhique ennuie « l’implacable in-dĂ©livré », cloĂźtrĂ© dans son expĂ©rience gnostique. Cioran est un claustrophobe cosmique emmurĂ© Ă  ciel ouvert et les tristes parois de son cachot ont les dimensions de l’univers entier. Enfin, il s’avoue inapte Ă  pratiquer une religion qui s’acharne Ă  mortifier le dĂ©sir et la volontĂ©, sans parler de l’exaltation ou des passions, ces nĂ©cessaires moteurs de toute entreprise humaine… [+]

Entretien avec Aurel Cioran (1914-1997), par Claudio Mutti

Emil-si-Aurel-CioranParu dans VOXNR.Com, dimanche, 2 février 2003. Propos recueillis à Sibiu le 3 août 1995 par Claudio Mutti et parus dans la revue Origini, n° 13/février 1996.

Q.: Dans la nouvelle nomenclature des rues de Bucarest, on trouve aujourd’hui le nom de Mircea Eliade, mais Ă  Sibiu, il n’y a pas encore de rue portant le nom d’Emil Cioran. Que reprĂ©sente Cioran pour ses concitoyens de Sibiu Ă  l’heure actuelle?

AC: Donner un nom Ă  une rue ou Ă  une place dĂ©pend des autoritĂ©s municipales. Normalement, il faut qu’un peu de temps passe aprĂšs la mort d’une personnalitĂ© pour que son nom entre dans la toponymie. Quant Ă  ce qui concerne les habitants de Sibiu et en particulier les intellectuels locaux, ils ne seront pas en mesure de donner une rĂ©ponse prĂ©cise Ă  votre question.

Q.: Je vais vous la formuler autrement. Dans une ville oĂč il y a une facultĂ© de thĂ©ologie, comment est accueilli un penseur aussi nĂ©gativiste (du moins en apparence…) que votre frĂšre?

AC: Vous avez bien fait d’ajouter en apparence. Dans un passage oĂč il parle de lui-mĂȘme Ă  la troisiĂšme personne et qui a Ă©tĂ© publiĂ© pour la premiĂšre fois dans les ƒuvres complĂštes de Gallimard, mon frĂšre parle trĂšs exactement du Âłparadoxe d’une pensĂ©e en apparence nĂ©gative. Il Ă©crit: “Nous sommes en prĂ©sence d’une Ɠuvre Ă  la fois religieuse et antireligieuse oĂč s’exprime une sensibilitĂ© mystique”. En effet, je considĂšre qu’il est tout Ă  fait absurde de coller l’Ă©tiquette d’athĂ©e sur le dos de mon frĂšre, comme on l’a fait depuis tant d’annĂ©es. Mon frĂšre parle de Dieu sur chacune des pages qu’il a Ă©crites, avec les accents d’un vĂ©ritable mystique original. C’est justement sur ce thĂšme que je suis intervenu lors d’un symposium qui a eu lieu ici Ă  Sibiu. Je vais vous citer un autre passage qui remonte Ă  1990 et qui a Ă©tĂ© publiĂ© en roumain dans la revue AgorĂ : “Personnellement, je crois que la religion va beaucoup plus en profondeur que toute autre forme de rĂ©flexion Ă©manant de l’esprit humain et que la vraie vision de la vie est la vision religieuse. L’homme qui n’est pas passĂ© par le filtre de la religion et qui n’a jamais connu la tentation religieuse est un homme vide. Pour moi, l’histoire universelle Ă©quivaut au dĂ©ploiement du pĂ©chĂ© originel et c’est de ce cĂŽtĂ©-lĂ  que je me sens le plus proche de la religion”… [+]

Emil Cioran comme prophĂšte de la vraie saintetĂ© (Ă  propos de Mircea Vulcanescu) (Isabela Vasiliu-Scraba)

Fonte: IsabelaVS-Cioran-Vulcanescu-fr

En tant qu’étudiant, Emil Cioran pensait que la crise des valeurs culturelles signifiait l’abandon du domaine de l’esprit Ă  faveur du domaine de l’ñme. A cette Ă©poque-lĂ , il Ă©tait fascinĂ© par l’esprit incorporĂ© dans la pensĂ©e kantienne. Il avait choisi Kant pour son mĂ©moire de licence (1) sous la direction du fameux Nae Ionescu. Dans son enthousiasme, il avait dĂ©crĂ©tĂ© la philosophie de Kant et les mathĂ©matiques des excellents remĂšdes contre sa tristesse congĂ©nitale. Tout cela jusqu’au dĂ©but du complot contre le « philosophe mystique » Nae Ionescu, duquel les philosophes rationalistes ont essayĂ© de se dĂ©barrasser (2). Sans aucune sensibilitĂ© religieuse, ils Ă©taient jaloux du succĂšs des confĂ©rences de Nae Ionescu, suivies non pas par des Ă©tudiants en philosophie, mais aussi par des Ă©tudiants en ThĂ©ologie, Droit ou mĂȘme en Sciences.

Grand admirateur, tout comme Mircea Vulcanescu et Mircea Eliade, de l’esprit du renommĂ© professeur de mĂ©taphysique, Emil Cioran a eu probablement la rĂ©vĂ©lation que le monde contemporain Ă©tait devenu «incapable d’irrationalité» et que l’homme moderne avait Ă©tĂ© confisquĂ©, «jusqu’à la malĂ©diction», par le rationalisme (3). Cioran a renoncĂ© Ă  son projet de mĂ©moire sur Kant, en faveur des «indiscrĂ©tions mĂ©taphysiques du christianisme». Il a luttĂ©, dans ses articles, contre «l’ordre oppressif» du relativisme moderne, scientifique(4) et contre l’historicisme privĂ© de transcendance (De   l’historicisme Ă  la mĂ©taphysique, 1932), qu’il voyait comme l’expression de la stĂ©rilitĂ© intĂ©rieure. Il a Ă©crit sur l’homme moderne, qui avait renoncĂ© Ă  la poursuite de la perfection, aprĂšs avoir abandonnĂ© la nostalgie du Paradis. Il a fini ses Ă©tudes de philosophie en Ă©crivant un mĂ©moire de licence sur Bergson. Il garde, quand mĂȘme, de Kant, une vision dualiste du monde. A cela, il ajoute la technique kirkegaardienne de prĂ©server les contraires dans leurs tension irrĂ©conciliable… [+]