“Mystique et sagesse” chez Cioran (Sylvie Jaudeau)

UNE THÉOLOGIE NEGATIVE

“Celui qui ne pense pas li Dieu demeure étranger à lui-même.” (Des larmes et des saints, p. 93)

“Peut-on parler honnêtement d’autre chose que de Dieu ou soi ?” (Syllogismes de l’amertume)

Se vivre dans l’exil entraîne inevitablement un questionnement sur une dimension interdite : Dieu ou le divin. Malgré des apparences qui la démentent, elle est au coeur de la pensée de Cioran. “Tous les nihilistes, reconnaît-il, ont eu maille à partir avec Dieu. Une preuve de plus de son voisinage avec le rien” (LS 75).

Avec lui, certes, les éternels debats philosophiques cessent de prevaloir, Il ne sert il rien d’ elaborer des preuves ontologiques, de disserter sur les causes quand les effets seuls suffisent. Dieu nous habite jusque dans la farouche ardeur que nous deployons pour le contester. Que son inexistence préoccupe suffit à lui rendre ses lettres de noblesse. Un debat sur l’ athéisme de Cioran ne serait pas de mise et fausserait les enjeux. Ce qui importe n’est pas l’existence de Dieu mais le seul fait qu’il nous hante et qu’il nous presente un miroir ou se fixent nos manques. Dieu en tant que nostalgie de l’absolu avive la conscience et le malaise d’être. Les imprécations qui lui sont adressées ne sont que des prières négatives où s’exprime le regret de sa perte. Cioran ne se remet pas d’ avoir perdu l’acces à l’absolu et d’avoir dû renoncer à Dieu faute de foi. TI prefere des injures contre un Dieu definitivement absent, “fonction de notre desespoir”, car “les injures elles mêmes sont plus proches de lui que la théologie” (LS 127)… [Pdf]

JAUDEAU, Sylvie. Cioran ou le dernier homme. Paris : José Corti, 1990, p. 92-117.

 

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Entretien avec Aurel Cioran (1914-1997), par Claudio Mutti

Emil-si-Aurel-CioranParu dans VOXNR.Com, dimanche, 2 février 2003. Propos recueillis à Sibiu le 3 août 1995 par Claudio Mutti et parus dans la revue Origini, n° 13/février 1996.

Q.: Dans la nouvelle nomenclature des rues de Bucarest, on trouve aujourd’hui le nom de Mircea Eliade, mais à Sibiu, il n’y a pas encore de rue portant le nom d’Emil Cioran. Que représente Cioran pour ses concitoyens de Sibiu à l’heure actuelle?

AC: Donner un nom à une rue ou à une place dépend des autorités municipales. Normalement, il faut qu’un peu de temps passe après la mort d’une personnalité pour que son nom entre dans la toponymie. Quant à ce qui concerne les habitants de Sibiu et en particulier les intellectuels locaux, ils ne seront pas en mesure de donner une réponse précise à votre question.

Q.: Je vais vous la formuler autrement. Dans une ville où il y a une faculté de théologie, comment est accueilli un penseur aussi négativiste (du moins en apparence…) que votre frère?

AC: Vous avez bien fait d’ajouter en apparence. Dans un passage où il parle de lui-même à la troisième personne et qui a été publié pour la première fois dans les Å’uvres complètes de Gallimard, mon frère parle très exactement du ³paradoxe d’une pensée en apparence négative. Il écrit: “Nous sommes en présence d’une Å“uvre à la fois religieuse et antireligieuse où s’exprime une sensibilité mystique”. En effet, je considère qu’il est tout à fait absurde de coller l’étiquette d’athée sur le dos de mon frère, comme on l’a fait depuis tant d’années. Mon frère parle de Dieu sur chacune des pages qu’il a écrites, avec les accents d’un véritable mystique original. C’est justement sur ce thème que je suis intervenu lors d’un symposium qui a eu lieu ici à Sibiu. Je vais vous citer un autre passage qui remonte à 1990 et qui a été publié en roumain dans la revue Agorà: “Personnellement, je crois que la religion va beaucoup plus en profondeur que toute autre forme de réflexion émanant de l’esprit humain et que la vraie vision de la vie est la vision religieuse. L’homme qui n’est pas passé par le filtre de la religion et qui n’a jamais connu la tentation religieuse est un homme vide. Pour moi, l’histoire universelle équivaut au déploiement du péché originel et c’est de ce côté-là que je me sens le plus proche de la religion”… [+]

Dieu dans les lettres de Cioran à Armel Guerne (Eugène Van Itterbeek)

Par les Cahiers (1957-1972), par les Entretiens, par les lettres et bien sûr par l’Å“uvre elle-même, nous savons que l’idée de Dieu n’a jamais lâché Cioran. Quant aux lettres au poète Armel Guerne, auxquelles nous nous intéressons dans ces propos, nous voulons nous arrêter à quelques passages où Cioran confie à son interlocuteur ses préoccupations religieuses. Il s’agit entre autres des fragments dans lesquels il témoigne de ses lectures, toujours vécues avec une forte intensité existentielle. Les livres font partie de la vie de Cioran, ils l’invitent à un dialogue intérieur sur les grands problèmes de la vie. Nul étonnement donc que c’est dans l’intimité de la communication épistolaire que ses préoccupations religieuses montent à la surface. Ce fut le cas dans les lettres que Cioran a adressées dans les années 1944-1947 au jeune Père dominicain M.D. Molinié dont nous ne connaissons l’existence que par les lettres du Père lui-même. Celles de Cioran sont introuvables jusqu’à présent1. Heureusement on a gardé celles de Cioran à Armel Guerne, dont une bonne soixantaine ont été transcrites. Les lettres de Armel Guerne lui-même ont été publiées, accompagnées d’amples notes dans le volume Lettres de Guerne à Cioran 1955-19782. Cioran en témoigne aussi dans les Cahiers. Toutes ces lettres, comme celles que le poète et traducteur Armel Guerne a adressées à Dom Claude Jean-Nesmy, presque contemporaines avec celles de Cioran à Armel Guerne, de 1954 à 1980, ne sont pas occasionnelles, elles s’étendent toutes sur une période assez longue, elles sont très liées à la vie intime, spirituelle et quotidienne des épistoliers, elles se trouvent souvent dans le prolongement de leurs lectures et de leurs travaux littéraires. Ce qui vaut pour les lettres, vaut également pour les lectures : “Je suis un incroyant”, écrit Cioran dans les Cahiers, “qui ne lit que des penseurs religieux. La raison profonde en est qu’eux seuls ont touché à certains abîmes. Les « laïques » y sont réfractaires ou impropres”.3

Les passages auxquels je vais m’arrêter dans cet article concernent les thèmes de Dieu, de la pensée chrétienne en général ainsi que de l’expérience mystique. Ainsi on assiste par exemple à de véritables échanges de vue sur les Récits d’un pèlerin russe et Le Nuage d’Inconnaissance, l’Å“uvre d’un moine anglais qui vivait vers le milieu du XIVe siècle en Angleterre. Le livre a été traduit par Armel Guerne et publié en 1953. Cioran y fait allusion dans cinq lettres des soixante-sept que nous avons pu consulter. Pour les Récits d’un pèlerin russe il exprime sa grande admiration dans les Cahiers. Il les compare avec les “deux gros volumes sur les hésychastes du théologien byzantin Grégoire Palamas”. Cioran ne fait que les “feuilleter” : “des pages et des pages sur la lumière divine, mais rien de concret, de nourrissant, de fécond”, mais poursuit-il : “Quand je compare ce traité au Récit d’un pèlerin russe, quelle différence, quelle saveur dans ce dernier, auprès duquel le premier n’est que du fatras, du fatras byzantin néanmoins”.4 Guerne cite également dans ses lettres les  livres de Michel Evdokimov sur Saint Jean Chrysostome et Gogol et Dostoïevski…5  [+]

“Cioran et le Dieu des paradoxes” (Nicolae Turcan)

Paru dans Alkemie – Revue semestrielle de littérature et philosophie, numéro 6, décembre 2010 (« Cioran »)
Abstract: Paradox is a question of major importance for Cioran’s philosophical style. When referring to God, paradoxes gain similar values with the dogmatical antinomies as they are understood in the theology of apophasis of the Eastern Church : they become bridges to a God that is beyond concepts. The present text tries to show that Cioran’s God, unveiled by paradoxical structures, is more than a conceptual God, but less than the living God of christian revelation :it is a God that comes to life as the tension of the contradictions grows. Even though this is a life borrowed from the fervor and excesses of the parisian skeptic, the God of Cioran points rather to the living God with whom He resembles strikingly than to the God of modern metaphysics.
Key words: Cioran, God, paradox, apophatical theology, life, philosophy.
Texte intégral: Academia.edu