Entretien avec Aurel Cioran (1914-1997), par Claudio Mutti)

Emil-si-Aurel-CioranParu dans VOXNR.Com, Dimanche, 2 Février 2003. Propos recueillis à Sibiu le 3 août 1995 par Claudio Mutti et parus dans la revue Origini, n° 13/février 1996.

Q.: Dans la nouvelle nomenclature des rues de Bucarest, on trouve aujourd’hui le nom de Mircea Eliade, mais à Sibiu, il n’y a pas encore de rue portant le nom d’Emil Cioran. Que représente Cioran pour ses concitoyens de Sibiu à l’heure actuelle?

AC: Donner un nom à une rue ou à une place dépend des autorités municipales. Normalement, il faut qu’un peu de temps passe après la mort d’une personnalité pour que son nom entre dans la toponymie. Quant à ce qui concerne les habitants de Sibiu et en particulier les intellectuels locaux, ils ne seront pas en mesure de donner une réponse précise à votre question.

Q.: Je vais vous la formuler autrement. Dans une ville où il y a une faculté de théologie, comment est accueilli un penseur aussi négativiste (du moins en apparence…) que votre frère?

AC: Vous avez bien fait d’ajouter en apparence. Dans un passage où il parle de lui-même à la troisième personne et qui a été publié pour la première fois dans les Œuvres complètes de Gallimard, mon frère parle très exactement du ³paradoxe d’une pensée en apparence négative. Il écrit: “Nous sommes en présence d’une œuvre à la fois religieuse et antireligieuse où s’exprime une sensibilité mystique”. En effet, je considère qu’il est tout à fait absurde de coller l’étiquette d’athée sur le dos de mon frère, comme on l’a fait depuis tant d’années. Mon frère parle de Dieu sur chacune des pages qu’il a écrites, avec les accents d’un véritable mystique original. C’est justement sur ce thème que je suis intervenu lors d’un symposium qui a eu lieu ici à Sibiu. Je vais vous citer un autre passage qui remonte à 1990 et qui a été publié en roumain dans la revue Agorà: “Personnellement, je crois que la religion va beaucoup plus en profondeur que toute autre forme de réflexion émanant de l’esprit humain et que la vraie vision de la vie est la vision religieuse. L’homme qui n’est pas passé par le filtre de la religion et qui n’a jamais connu la tentation religieuse est un homme vide. Pour moi, l’histoire universelle équivaut au déploiement du péché originel et c’est de ce côté-là que je me sens le plus proche de la religion”… [+]

Emil Cioran comme prophète de la vraie sainteté (à propos de Mircea Vulcanescu) (Isabela Vasiliu-Scraba)

Fonte: IsabelaVS-Cioran-Vulcanescu-fr

En tant qu’étudiant, Emil Cioran pensait que la crise des valeurs culturelles signifiait l’abandon du domaine de l’esprit à faveur du domaine de l’âme. A cette époque-là, il était fasciné par l’esprit incorporé dans la pensée kantienne. Il avait choisi Kant pour son mémoire de licence (1) sous la direction du fameux Nae Ionescu. Dans son enthousiasme, il avait décrété la philosophie de Kant et les mathématiques des excellents remèdes contre sa tristesse congénitale. Tout cela jusqu’au début du complot contre le « philosophe mystique » Nae Ionescu, duquel les philosophes rationalistes ont essayé de se débarrasser (2). Sans aucune sensibilité religieuse, ils étaient jaloux du succès des conférences de Nae Ionescu, suivies non pas par des étudiants en philosophie, mais aussi par des étudiants en Théologie, Droit ou même en Sciences.

Grand admirateur, tout comme Mircea Vulcanescu et Mircea Eliade, de l’esprit du renommé professeur de métaphysique, Emil Cioran a eu probablement la révélation que le monde contemporain était devenu «incapable d’irrationalité» et que l’homme moderne avait été confisqué, «jusqu’à la malédiction», par le rationalisme (3). Cioran a renoncé à son projet de mémoire sur Kant, en faveur des «indiscrétions métaphysiques du christianisme». Il a lutté, dans ses articles, contre «l’ordre oppressif» du relativisme moderne, scientifique(4) et contre l’historicisme privé de transcendance (De   l’historicisme à la métaphysique, 1932), qu’il voyait comme l’expression de la stérilité intérieure. Il a écrit sur l’homme moderne, qui avait renoncé à la poursuite de la perfection, après avoir abandonné la nostalgie du Paradis. Il a fini ses études de philosophie en écrivant un mémoire de licence sur Bergson. Il garde, quand même, de Kant, une vision dualiste du monde. A cela, il ajoute la technique kirkegaardienne de préserver les contraires dans leurs tension irréconciliable… [+]

Étude critique : “Mysticisme et introversion” (Emile Lombard)

revuedethologi20lausuoftParus dans la Revue de théologie et de philosophie, 8 (1920)

Quand la faiblesse des hommes n’a pu trouver les véritables causes, leur subtilité en a substitué d’imaginaires, qu’ils ont exprimées par des noms spécieux qui remplissent les oreilles et non pas l’esprit.

 B. Pascal

Le livre de M. Ferdinand Morel, dont nous regrettons que les circonstances ne nous aient pas permis de parler plus tôt, se présente comme une application des enseignements et des formules psychanalytiques à l’étude d’une classe importante de phénomènes religieux. Paru avant le Jésus de M. Berguer, il n’était pas destiné à susciter dans le public, par son sujet même, un mouvement de curiosité aussi vif. Mais il n’est, en son genre, pas moins digne d’attention. Et nous sommes heureux que cette occasion nous soit offerte d’examiner quelques-unes des questions qui se rapportent à la psychologie des faits mystiques… [+]

“Mystiques et Conquérants: Cioran et l’histoire d’Espagne”, par Carlos Caballero

(Texte paru dans Punto y Coma, n°10, printemps 1988; trad. française : Nicole Bruhwyler)

Article issu de Orientations (Robert Steuckers), Wezembeek-Oppem, Belgique, n°13, Hiver 1991-1992

Anti-dogmatique, Cioran ne cache pas sa répugnance à “l”esprit de système” et aux idéologies en vigueur. Nihiliste, il professe un pessimisme anthropologique radical qui se traduit par un mépris pour la conception linéaire de l’Histoire, pour l’idéologie du Progrès et pour les Utopies consolatrices. Viscéralement contradictoires, il concilie son paganisme avec une admiration pour les mystiques. Face aus despotisme de la Raison, il préfère le combat jusqu’à l’exaltation du Héros. Il avoue sa faiblesse pour les vieilles dynasties et les empires, tronc réel de l’Etre des peuples. Dans ce sens, l’Espagne comme peuple Elu, celle des Conquérants et des Mystiques, est le paradigme d’inadaption face au courant actuel de la civilisation. Elle incarne la tragédie, le vertige devant le néant et le non-sens face à l’optimisme hédoniste et sédatif de l’Occident. Terre des paradoxes vierges, l’Espagne est le dernier bastion de la Liberté.

Rares sont les auteurs qui, comme Cioran, se sont vus qualifier de nihiliste avec tant de force et d’insistance par les philosophes bien-pensants. Ce Roumain établi en France est, en réalité, l’un des esprits les plus libres de notre époque. Un homme qui parvient à criminaliser le fait même de la naissance (“tout être venu au monde est un maudit”) et pour qui la vie est “extraordinaire et nulle”, un homme dont les livres s’intitulent, par exemple, De l’inconvénient d’être né ou Précis de décomposition, sera toujours éloigné des idéologies en vigueur. “Plutôt dans un égoût que sur un piédestal”, voilà son choix. Lire Cioran est une expérience catartique; il nous pose simplement les questions que seuls nous ne nous serions jamais posées: “Penser, c’est creuser, se creuser”.

On trouve chez Cioran une multitude de sujets qui l’obsèdent. Mais il les aborde tous de la même façon: “Etre un agent de la dissolution d’une philosophie, d’un pouvoir, peut-on, s’imaginer orgueil plus triste et plus majestueux?” Le thème de la décadence des civilisations est cependant celui qu’il absorbe le plus souvent. Avec au départ son pessimisme anthropologique radical, sa perte de foi en l’Homme en tant qu’être prométhéen – parce qu’il s’est éclipsé-, possédé par la”douleur de l’être”, notre auteur se moque, sans pitié, de l’idée de Progrès, de “l’oecuménisme de l’illusion” qui s”ensuit et il ne voit dans l’Histoire qu’un “cloaque d’utopies”. Mais même de cette façon, il cultive avec passion tant la philosophie de l’histoire que l’histoire des civilisations dont il tire une bonne partie de sa philosophie: “A cause de mon préjugé pour tout ce qui termine bien, m’est venu le goût des lectures historiques”, (De l’inconvénient d’être né, désigné ensuite par IEN). Et dans se cadre, il a rapidement découvert sa “faiblesse pour les dynasties condamnées, pour les empires qui s’écroulent”(IEN).

Rageusement contradictoires

Il est certainement difficile d’exposer clairement les idées contenues dans l’œuvre de Cioran: “la pire forme de despotisme est le système, en philosophie et en tout” (IEN). Ce qu’il dit au sujet de Nietzsche, on peut également le lui appliquer: “Rien de plus irritant que ces œuvres dans lesquelles se coordonnent les idées frondeuses d’un esprit qui a aspiré à tout, sauf au système. A quoi sert de donner une apparence de cohérence à celles de Nietzsche (…)? Nietzsche est un ensemble d’attitudes et chercher en lui une volonté d’ordre, une préoccupation pour l’unité implique qu’on le diminue” (La tentation d’exister, désigné ensuite par TE). Nous trouvons dans son œuvre des prises de position franchement contradictoires. Rageusement contradictoires. Prenons comme exemple son attitude vis-à-vis du christianisme: “Tout ce qui demeure encore vivant dans le folklore est antérieur au christianisme, c’est la même chose pour tout ce qui demeure encore vivant en nous” (IEN). Mais ce critique féroce du christianisme, dominé par la nostalgie des dieux païens, fait preuve d’une admiration illimitée pour les mystiques espagnols et il arrive à écrire: “Si j’avais vécu aux débuts du christianisme, je crains que j’aurais subi sa séduction” (IEN). Contradiction insoluble? Peut-être pas. Cioran n’évalue pas le christianisme comme une ensemble idéologique dans ces manifestations historiques mais comme la forme par laquelle ces idées ont été vécues chez les premiers chrétiens et chez les mystiques.

Eloge de l’irrationalisme

Retournons maintenant au fil de l’argumentation. En dépit de sa complexité et de sa contradiction, if faut énoncer quelques postulats fondamentaux de la philosophie de Cioran avant d’aborder notre sujet, du moins telles que se présentent pour moi ces idées-forces.

“Créateur de valeurs, l’homme est l’être délirant par excellence” (Précis de décomposition, désigné ensuite par PD), écrit Cioran. Il maudit ce délire? Oui et non. “La vie se crée dans le délire et se défait dans la dégoût” (PD). Sans doute, comme on l’a déjà vu, son pessimisme anthropologique est-il radical: “La science prouve notre néant”. Mais “qui en a tiré la dernière leçcon”? (PD). De là sa dévotion manifeste pour Diogène. Le seul philosophe qui mérite toutes ses louuanges: “Il fut le seul à nous révéler le visage répugnant de l’homme” (PD).

Mais, Cioran maudit-il tous les types d’hommes? Seul le Héros mérite son estime car c’est une figure humaine que notre civilisation occidentale a éliminée: “La psychologie est la tombe du héros. Les milliers d’années de religion et de raisonnement ont affaibli les muscles, la décision et l’impulsivité aventureuse” (PD). Face au philosophe et à l’écrivain, face à l’homme raffiné qui vitupère, Cioran s’émerveille du “vrai héros qui combat et meurt au nom de son destin, non pas au nom d’une croyance” (PD).

Cette estimation du rôle du héros repose sur l’idée que la vie est inconcevable sans lutte. la lutte constitue l’essence de la vie, tant des peuples que des hommes: “Lorsque les animaux cessent de ressentir une crainte mutuelle, ils tombent dans le stupidité et acquièrent cet aspect déprimé que présentent les parcs zoologiques. Les individus et les peuples offriraient le même aspect si un jour ils parvenaient à vivre en harmonie” (IEN). On trouve donc chez Cioran une nostalgie du Héros et des temps de lutte, une nostalgie que luî-même vit intérieurement: “Etre de natural combatif, agressif, intolérant et ne pouvoir se réclamer d’aucun dogme!” (le mauvais démiurge, désigné ensuite par MD). Les idéaux disparaissent, tout comme ceux qui luttaient pour eux, mais jamais n’arrivera pour cela la paix utopique universelle: “Et qui veut encore combattre? Le héros est dépassé, seul la boucherie est en cours” (Contre l’Histoire, désigné ensuite par CH). Le passage de guerrier des Croisades au soldat manipulant des missiles intercontinentaux: voilà le fruit de la civilisation occidentale qui en prétendant éradiquer le conflict, a instauré l’extremination.

Pour Cioran, toute la décadence de notre civilisation a une origine claire: “La raison (est) la rouille de notre vitalité” (TE). Mais ce n’est pas tout. Cioran ne voit nulle part les avantages de cette civilisation construite sur le rationalisme: “Nos vérités n’ont pas plus de valeur que celles de nos ancêtres. Après avoir remplacé leurs mythes et leurs symboles, nous nous croyons plus avancés; mais ces mythes et ces symboles n’expriment pas moins que nos concepts (…) et si les dieux n’interviennent plus dans les évévements, ces événements n’en son pas plus explicables ou moins déconcertants pour cela (…) car la science ne les capte pas plus intimement que les récits poétiques” (PD).

Par conséquent, Cioran rejette toutes les tromperies du Progrès, ce fruit de la raison: “Hegel est le grand responsable de l’optimisme moderne. Comment ne vit-il pas que la conscience change seulement de formes et de modalités mais ne progresse en rien?” De ce fait, il ne croit pas dans la linéarité et dans le finalisme historiques; le devenir est innocent: “Que l’Histoire n’ait aucun sens est quelque chose qui devrait nous réjouir” (PD).

Contre le système

Chaque culture, chaque peuple, doit exprimer un ensemble organique de valeurs, celui qui lui est propre. Tout universalisme moral finit par corroder le peuple qui le pratique. Voilà la tragédie de l’Europe: “Depuis le siècle des Lumières, l’Europe n’a pas cessé de détruire ses idoles au nom de l’idée de tolérance (…). En effet, les préjugés -fictions organiques d’une civilisation- en assurent la durée, en conservent la physionomie. Elle doit les respecter, sinon tous, du moins ceux qui lui sont propres et qui, dans le passé, avaient pour elles l’importance d’une superstition ou d’un rite” (TE). Dans un monde comme le nôtre, qui bafoue les mythes et les rites, quels que soient ceux-ci, Cioran adopte la position: “Une civilisation commence dans le mythe et finit dans le doute” (CH) en passant par le rationalisme corrosif. Donc sans ces mythes, les peuples perdent le nord. Sans leurs propres dieux, les civilisations perdent le sens de leur existance. Rome déjà a payé cher cette erreur: “Abandonner les dieux qui firent Rome, c’était abandonner Rome elle-même” (MD). Il serait intéressant de signaler que dans la substitution du paganisme par le monothéisme judéo-chrétien, Cioran voit, précisément, une des causes de la décadence de notre civilisation, à laquelle le polythéisme donnait une expression authentique: “plus on reconnait de dieux, mieux on sert la Divinité (…) Le polythéisme correspond mieux à la diversité de nos tendances et de nos élans (…). Le dieu unique rend la vie irrespirable (…) le monothéisme contient en germe toutes les formes de tyrannie”(MD).

Au milieu d’une civilisation que s’autocorrode dans san niaiserie, Cioran, clairvoyant, émet un verdict brutal sur notre culture: “L’Occidant, une pourriture qui sent bon, un cadavre parfumé” (IEN).

La nostalgie est un sentiment capital chez Cioran. Nostalgie du héros, du mythe et également d’une Europe qui a disparu. Le Christianisme et les Lumières ont annihilé sa vitalité, lui ont arraché sa force et le sens de son existence. “Occident? Un possible sans lendemain” (CH).

Evidemment, Cioran ne pèche pas par ethnocentrisme. L’influence de la philosophie des religions orientales est palpable dans ses livres et en divers endroits de son œuvre. Il affirme que l’Européen-occidental, sa philosophie, sa science, sa morale, ne se situent pas au-dessus des autres peoples (Une seule exception: il pense que rien n’est supérieur à la musique européenne). Mais ce polycentrisme culturel ne constituera pas un obstacle (peut-être s’agit-il plutôt de sa conséquence) à l’expression de son angoisse face à la décadence de l’Europe et des Européens, “acculés à l’insignifiance, Helvètes en puissance” (CH). Finalement, L’urope a créé quelque chose de fondamental pour Cioran: la Liberté. Une Liberté qui était complète dans le paganisme, quand les humains étaient des dieux mortels et les dieux, des hommes immortels; quand l’homme par conséquant pouvait essayer de se dépasser puisque rien, au-dessus de lui ne pouvait l’arrêter. Auhjourd’hui, de cette idée païenne de la Liberté, il ne reste qu’une ombre pâlie: la démocratie parlementaire: “Merveille qui n’a plus rien à offrir, la démocratie est à la fois le paradis et la tombe d’un peuple” (CH).

Il ne reste aujourd’hui de l’Europe qui a vécu la Liberté que son reflet dans un verre déformant: le consumérisme hédoniste et vide de l’American Way of Life: “L’Amerique se dresse devant le monde comme un néant impétueux, comme une fatalité sans substance” (TE). Qui donc viendra en Europe, qui prendra la relève? “Tant de conquêtes, d’acquisitions, d’idées, où vont-elles se perpétuer? En Russie? En Amérique du Nord? L’une et l’autre ont déjà tiré les conséquences du pire de l’Europe… L’Amérique latine? L’Afrique du Sud? L’Australie? C’est de ce côté qu’il faut, semble-t-il, attendre la relève. Relève caricaturale. L’avenir appartient à la banlieue du Globe” (TE).

Peuples possédant un destin

Cioran a analysé avec passion le destin historique des grands peuples européens: la Grèce, Rome, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie,… En tant que Roumain, membre d’un “peuple sans destin” (PD), il a toujours vécu, comme il l’écrit dans IEN: “en révolte perpétuelle contre mon ascendance, toute la vie j’ai désiré être autre; Espagnol, Russe, (…), tout, excepté ce que je suis”. L’Espagne a particulièrement attiré l’attention de Cioran. Quelle en est la raison? Peut-être son ascension fulgurante et sa longue décadence sont-elles destinées à captiver tout spécialement cet amoureux des crépuscules: “La lumière se prostitue à mesure qu’elle s’éloigne de l’aube et que le jour avance et elle ne se rachète – éthique du crépuscule – qu’au moment de disparaître” (IEN).

Peut-être est-ce parce que l’Espagne a su créer les mythes littéraires qui l’ont captivé le plus: “Vivre signifie: créer et espérer, mentir et se mentir. Pour cette raison l’image la plus véridique qui se soit jamais créée de l’homme est encore celle du Chevalier à la triste Figure (…). Poussière éprise de fantasmes, tel est l’homme: son image absolue, d’idéal ressemblant, s’incarnerait dans un Don Quichotte vu par Eschyle” (PD).

Ou c’est peut-être la viguer extraordinaire dont a fait preuve un pays pauvre en ressources, presque vide d’habitants, situé à la périphérie de l’Europe et qui, pourtant, fut près de conquérir le monde entier au nom de ses idéaux. “Chaque peuple traduit dans le devenir et à sa manière les attributs divins; l’ardeur de l’Espagne demeure pourtant unique; eût-elle été partagée par le reste du monde que Dieu serait épuisé, démuni et vide de Lui-même. Et c’est pour ne pas disparaître que dans ses pays if fait prospérer – par autodéfense – l’athéisme (…) Il redoute l’Espagne comme il redoute la Russie: il y multiplie les athées (…) Toute Sainteté est plus ou moins espagnole: si Dieu était Cyclope, l’Espagne lui servirait d’œil”(PD).

Ou peut-être simplement parce que le cycle historique d’apogée et de décadence de l’Espagne, qui dépasse celui de l’Europe dans son ensemble, a pour lui une valeur paradigmatique, maximale lorsque l’Espagnol est pleinement conscient de sa décadence, ce qui n’arrive pas avec les autres Européens. “Une civilisation, en fin de parcours, d’anomalie heureuse qu’elle était, en vient à se fâner dans la règle (…) elle se roule dans l’échec et transforme son destin en problème unique. De cette obsession de soi-même, l’Espagne offre le modèle parfait. Après avoir connu, au temps de Conquistadores, une surhumanité bestiale, elle s’est mise à remâcher son passé, (…), à laisser moisir ses vertus et son génie; au contraire, amoureuse de son crépuscule, elle l’a adopté comme nouvelle suprématie. Comment ne pas pas percevoir que ce masochisme historiques cesse d’êter une singularité espagnole, pour se transformer en climat et en recette de caducité d’un continent?” (CH).

Espagne, splendeur et délire

Les deux peuples européens qui obsèdent Cioran sont les peuples russe et espagnol, car tous deux “sont tellement obsédés par eux-mêmes qu’ils s’érigent en problème unique” (TE). Cioran est spécialement fasciné par l’attitude des Espagnols face à la décadence de leur pays: “L’Espagne se penche sur soi (…) Elle eut, elle aussi, des débuts fulgurants, mais ils sont bien lointains. Venue trop tôt, elle a bouleversé le monde, puis s’est laissé choir: cette chute, j’en eus un jour la révelation. C’était à Valladolid, à la Maison Cervantès. Une vieille, d’apparence quelconque, y contemplait le portrait de Philippe III: ‘C’est avec lui qu’a commencé notre décadence!’. J’étais au vif du problème. ‘Notre décadence!’ Ainsi donc, pensais-je, la décadence est en Espagne, un concept courant, national, un cliché, une devise officielle. La nation qui, au XVIième siècle, offrait au monde un spectacle de magnificence et de folie, la voilà réduite à codifier son engourdissement. S’ils en avaient eu le temps, sans doute, les derniers Romains n’eussent-ils pas procédé autrement; remâcher leur fin, ils ne pouvaient: les Barbares les cernaient déjà. Mieux partagés, les Espagnols eurent le loisir (trois siècles!) de songer à leurs misères et de s’en imprégner. Bavards par désespoir, improvisateurs d’illusions, ils vivent dans une sorte d’âpreté chantante, de non-sérieux tragique, qui les sauve de la vulgarité, du bonheur et de la réussite. Changeraient-ils un jour leurs anciennes marottes contre d’autres plus modernes, qu’ils resteraient néanmoins marqués par une si longue absence. Hors d’état de s’accorder au rythme de la “civilisation”, calotins ou anarchistes, ils ne sauraient renoncer à leur inactualité. Comment rattraperaient-ils les autres nations, comment seraient-ils à la page, alors qu’ils ont épuisé le meilleur d’eux-mêmes à ruminer sur la mort, à s’y encrasser, à en faire une expérience viscérale? Rétrogradant sans cesse vers l’essentiel, ils se sont perdus par excès de profondeur. L’idée de décadence ne les préocuperait pas tant si elle ne traduisait en termes d’histoire leur grand faible pour le néant, leur obsession du squelette. Rien d’étonnant que pour chacun d’eux, son pays soit son problème. En lisent Ganivet, Unamuno ou Ortega, on s’aperçoit que pour eux l’Espagne est un paradoxe qui les touche intimenent et qu’ils n’arrivent pas à réduire à une formule rationnelle. Ils y reviennent toujours, fascinés par l’attraction de l’insoluble qu’il représente. Ne pouvant le résoudre par l’analyse, ils méditent sur Don Quichotte, chez lequel le paradoxe est encore plus insoluble, puisque symbole… On ne se figure pas un Valéry ni un Proust méditant sur la France pour se découvrir eux-mêmes: pays accompli, sans ruptures graves qui sollicitent l’inquiétude, pays non-tragique, elle n’est pas un cas: ayant réussi, ayant conclu son sort, comment serait-elle ‘intéressante'”? (TE).

Cependant, notre pays et la Russie n’intéressent pas Cioran uniquement parce que “l’évolution normale de la Russie et de l’Espagne les ont menées à s’interroger sur leur propre destin” (TE); cette question présente beaucoup d’intérêt pour celui qui, comme lui, s’interroge sans cesse sur le destin de notre civilisation européenne.

Ce n’est pas uniquement notre décadence qui le fascine. L’Espagne Impériale, celle des Conquistadors et des Mystiques, lui offre d’exemple le plus achevé d’une époque remplie où il aurait aimé vivre: “C’est le mérite de l’Espagne de proposer un type de développement insolite, un destin génial et inachevé. (On dirait un Rimbaud incarné dans une collectivité). Pensez à la frénésie qu’elle a déployée dans sa poursuite de l’or, à son affalement dans l’anonymat, pensez ensuite aux conquistadors, à leur banditisme et à leur piété, à la façon dont ils associèrent l’évangile au meurtre, le crucifix au poignard. A ses beaux moments, le catholicisme fut sanguinaire, ainsi qu’il sied à toute religion vraiment inspirée” (TE).

A propos de ces dernières lignes, il convient de signaler que, contrairement aux moralistes en vogue, Cioran ne va pas condamner ni la volonté d’expansion ni l’esprit agressif des peuples et des cultures: “Une civilisation n’existe et ne s’affirme que par des actes de provocation. Commence-t-elle à s’assagir? Elle s’effrite” (TE).

Conquête et Inquisition, vices grandioses

Alors que philosophes et historiens, nationaux et étrangers, nous décrivent avec horreur la Conquête de l’Amerique ou la répression religieuse de l’Espagne de la Contre-Réforme, Cioran prend une attitude radicalement opposée: “La conquête et l’Inquisition, – phénomènes parallèles issus des vices grandioses de l’Espagne. Tant qu’elle fut forte, elle excella au massacre, et y apporta non seulement son souci d’apparat, mais aussi le plus intime de sa sensibilité. Seuls les peuples cruels on l’heur de se rapprocher des sources mêmes de la vie, de ses palpitations, de ses arcanes qui réchauffent: la vie ne dévoile son essence qu’à des yeux injectés de sang… Comment croire aux philosophes quand on sait de quel regards pâles elles sont le reflet? L’Habitude du raisonnement et de la spéculation est l’indice d’une insuffisance vitale et d’une détérioration de l’affectivité. Pensent avec méthode ceux-là seuls qui, à la faveur de leurs déficiences, parviennent à s’oublier, à ne plus faire corps avec leurs idées: la philosophie, apanage d’individus et de peuples biologiquement superficiels” (TE).

C’est la perte de leur capacité de dominer, de leur disposition à s’imposer, au delà des conceptions humanitaristes, au delà de rêves irénistes, qui ruine les civilisations: “Depuis qu’une (nation) a abandonné ses desseins de domination et de conquête, le cafard, ennui généralisé, la mine. Fléau des nations en pleine défensive, il dévaste leur vitalité; plutôt que de s’en garantir, elle le subissent et s’y habituent au point de ne plus pouvoir s’en dispenser. Entre la vie et la mort, elles trouveront toujours assez d’espace pour escamoter l’une et l’autre, pour éviter de vivre, pour éviter de mourir. Tombées dans une catalepsie lucide, rêvant d’un statu quo éternel, comment réagiraient-elles contre l’obscurité qui les assiège, contre l’avance de civilisations opaques? La tension spirituelle et physique des époques de conquête, comme celle des instants créatifs, épuise rapidement les énergies des peuples et des hommes: “Pourquoi la peinture hollandaise ou la mystique espagnole ont-elles été florissantes un instant? (…) Des tribus aux instincts impérieux s’agglutinent pour former une grande puissance; arrive le moment où, résignés et titubants, elles aspirent à un rôle subalterne. Quand on ne sait plus être l’envahisseur on accepte d’être invalide” (CH).

Cioran admire deux choses en Espagne: sa période de splendeur et sa décadence. Il est arrivé à notre patrie comme “à tout peuple (qui), à un moment déterminé de sa course, croit être choisi. Cependant c’est quand il donne le meilleur et le pire d’eux-mêmes” (IEN). Et parmi les meilleures choses que l’Espagne ait données, on trouve sa mystique religieuse chrétienne même si cela paraît bizarre chez un Cioran agnostique et paganisant. Evidemnent ce n’est pas le contenu chrétien qui l’intéresse mais l’intensité du sentiment, sa volenté de conquête: “Mais se méprendre sur la mystique que de croire qu’elle dérive d’un amolissement des instincts, d’une sève compromise. Un louis de Léon, un Saint Jean de la Croix couronnèrent une époque de grandes entreprises et furent nécessairement contemporains de la Conquête. Loin d’être des déficients, ils luttèrent pour leur foi, attaquèrent Dieu de front, s’appropriètent le ciel. Leur idôlatrie du non-vouloir, de la douceur et de la passivité les garantissait contre une tension à peine soutenable, contre cette hystérie surabondante dont procédait leur intolérance, leur prosélytisme, leur pouvoir sur ce monde et sur l’autre. Pour les deviner, que l’on se figure un Fernand Cortès au milieu d’une géopgraphie invisible” (TE).

On l’a déjà vu, Cioran est captivé par l’image de la décadence. “Comment ne pas s’éprendre des grands couchers de soleil? L’enchantement moribond qui entourne une civilisation, après qu’elle ait abordé tout les problèmes et les ait faussés merveilleusement, offre plus d’attraits que l’ignorance inviolée par laquelle elle a débuté” (PD). La longue agonie de l’Espagne, sa ‘sortie de l’Histoire’ a modelé un type humain: “Il est à peu près impossible de parler avec un Espagnol d’autre chose que de son pays, univers clos, sujet de son lyrisme et de ses réflexions, province absolue, hors du monde. Tour à tour exalté et abattu, il y porte des regards éblouis et moroses; l’écartèlement est sa forme de rigueur. S’il accorde un avenir, il n’y croit pas réellement. Sa trouvaille: l’illusion sombre, la fierté de désespérer; son génie: le génie du regret. Quelle que soit son orientation politique, l’Espagnol ou le Russie qui s’interroge sur son pays aborde la seule question qui compte à ses yeux. On saisit la raison pour laquelle ni la Russie ni l’Espagne n’ont produit aucun philosophe d’envergure. C’est que le philosophe doit s’attaquer aux idées en spectateur; avant de les assimiler, de les faire siennes, il lui faut les considérer du dehors, s’en dissocier, les peser et, au besoin, jouer avec elles; puis, la maturité aidant, il élabore un système avec lequel il ne se confond jamais tout à fait. C’est cette supériorité à l’égard de leur propre philosophie que nous admirons chez les Grecs. Il en va de même pour tous ceux qui s’attachent au problème de la connaissance et en font l’objet essentiel de leur méditation. Ce problème ne trouble ni les Russes ni les Espagnols. Impropres à la contemplation intellectuelle, ils entretiennent des rapports assez bizarres avec l’Idée. Combattent-ils avec elle? Ils ont toujours le dessous; elle s’empare d’eux, les subjugue, les opprime; martyrs consentants, ils ne demandent qu’à souffrir pour elle. Avec eux, nous sommes loin du domaine où l’esprit joue avec soi et les choses, loin de toute perplexité méthodique” (TE).

D’après Cioran, la pensée faible (soft), les idées froides ne sont pas faites pour les Espagnols. “Avant, quand Sainte Thérèse, patronne de l’Espagne et de ton âme, te prescrivait un trajet de tentations et de vertiges, l’abîme transcendant témerveillait comme une chute des cieux. Mais ces cieux ont disparu -comme les tentations et les vertiges- et les fièvres d’Avila se sont éteintes dans son cœur froid” (PD).

Nous savens que Cioran est un pessimiste presque absolu. Mais lui, qui a écrit que “l’arbre de la Vie ne connaîtra plus le printemps, est désormais une souche sèche” (PD), a dit aussi que “vivre équivaut à l’impossibilité de s’abstenir” (CH). Voilà la grande angoisse qui l’accable. Qui nous accable: “Comment se mettre à réparer les dommages quand, comme Don Quichotte sur son lit de mort, nous avons perdu -au bout de la folie, épuisés- vigueur et illusion pour affronter les chemins, les combats et les échecs” (PD).

L’histoire seulement donne raison au pessimisme: “Ma mémoire accumule des horizons engloutis” (MD). Le christianisme, qui nous a parlé de notre salut en termes moralisateurs humanitaristes et comme un fait individuel, nous a écartés des grands destins collectifs et de la possibilité de dépasser notre condition trop humaine en établissant une frontière absolue entre l’humain et le divin. Les lumières de la Raison, celle de l’Aufklärung, nous ont uniquement dévoilé les ténèbres. Cioran a osé appeler les problèmes par leur nom. L’homme européen sera-t-il capable de dépasser son nihilisme et son angoisse, d’abandonner la nostalgie pure?

Cioran et les mystiques

Voici en français le deuxième des quatre ouvrages que Cioran écrivit dans sa langue natale, en 1936, à l’âge de vingt-quatre ans (1). Avant qu’il ne devienne l’écrivain français qui, après dix ans de séjour à Paris, se forgerait un style soustrait par la mesure aux flammes et aux coups de vent caractérisant ses livres roumains -dans lesquels il prônait l’élan barbare de l’inspiration, le “chant du sang, de la chair et des nerfs” du lyrisme, considérant l’état “chaotique et maladif” comme indispensable à la création, pour s’écrier enfin : “Vivons dans l’extase de l’illimité, aimons tout ce qui ne connaît pas de bornes, détruisons les formes et créons le seul culte qui en soit exempt : celui de l’infini.”

Ceux qui admirent en Cioran un sceptique professionnel -dont, au reste, l’ingénieux pessimisme produit sur l’esprit, comme celui de Voltaire, le contraire de l’abattement- croient pouvoir imputer à son passage d’une langue à une autre certaine métamorphose concernant aussi bien son écriture que sa pensée. En fait, ce qu’un esprit hâtif pourrait désigner comme une rupture ou un véritable changement dans son oeuvre, n’est qu’une toute naturelle évolution. Celle-ci apparaît déjà évidente dans la période roumaine de l’écrivain, une discipline s’imposant, peu à peu, livre après livre, à la véhémence et à l’ivresse de l’expression, en même temps que se produit un déplacement du point de vue, en regard de hantises que l’écriture, au lieu d’atténuer, rendra indélébiles. Car, soit dit par parenthèse, Cioran est, plus que celui des idées, l’homme de quelques obsessions, qu’il serait vain de classer parmi les philosophes _ ces “pauvres agents de l’absolu (qui) font profession de prendre le monde ” au sérieux”.

Ainsi, celui qui naguère appelait la musique et la mystique “ces deux excuses de l’homme”, ne faisait que résumer les thèmes majeurs qui se trouvent à l’origine du Livre des leurres, où ils s’entrelacent et se répondent sans cesse au fil des pages, ouvrant, ici et là, des percées dans le tréfonds de l’être et, par moment, dans une sorte d’impossible au-delà.

La musique, qui désagrège et réduit notre substance à un rythme pur, nous faisant parvenir à une immatérialité douce “où chercher encore le moi n’a plus aucun sens”; qui, avec Bach, “donne un contour sonore à la conception chrétienne du désaccord absolu entre temps et éternité”; et, avec Mozart, nous apporte “la preuve de l’existence du paradis par le “désir””. Alors que d’autres compositeurs suscitent en nous une manière de remords métaphysique, une inquiétude morale en marge de la vie: “Vous n’avez aucune faute à regretter, vous ne vous souvenez de rien, mais le passé vous envahit d’un infini de douleur.”

Puisque si la lutte contre nos propres afflictions est si difficile, c’est parce qu’il existe en nous un fond de tristesse indépendant des causes extérieures, un socle impossible à desceller. Et qu’ “il n’y a pas de destin sans le sentiment d’une condamnation et d’une malédiction”.

Quant à la mystique, que Cioran considère comme une irruption de l’absolu dans l’Histoire -et dont les derniers bredouillages lui semblent plus proches de Dieu que la Somme théologique-, elle flambe et clame et gémit dans ces pages. Surtout à travers l’évocation des mystiques femmes, davantage dans leur rôle, à ses yeux, que les hommes, à cause sans doute du rapport amoureux, plus naturel, que les uns et les autres établissent avec le Christ (2).

Certes, l’oeuvre de Thérèse d’Avila -la seule, parmi les femmes, à avoir vraiment analysé ses visions pour dénicher la part d’imaginaire qui aurait pu s’y mêler- aura compté pour Cioran presque autant que le Livre de Job ou l’Ecclésiaste, et pas moins, en tout cas, que les ouvrages de Kierkegaard. Mais, ici, on le sent surtout fasciné par ces folles de leur âme que sont les Angèle de Foligno, les Maria Maddalena de’Pazzi, et bien d’autres que l’Eglise a toujours regardées avec suspicion ; parce qu’elle, l’Eglise, se méfie de la chair, et qu’elles, elles affirment, faisant bloc avec leur corps, leur ignorance de l’obstacle les séparant de Dieu -ce Dieu qu’elles ont trouvé et vu et entendu, alors que les théologiens, de leur côté, cherchent, vaille que vaille, à le rendre possible.

C’est qu’elles captent des images sans relation avec les dogmes et, par conséquent, peu utilisables pour étayer la doctrine; et que leur émotion, en outre, suffit à les renseigner sur l’objet qui la provoque: Dieu en personne.

Aussi bâtissent-elles une connaissance par elles-mêmes, n’essayant pas d’expliquer l’inconnu, du moment où elles s’identifient à celui-ci. Mais ce qui effare encore plus l’Eglise, c’est la jouissance latente des corps ainsi confrontés: le leur, et celui du dieu incarné, le Fils: leur corps, comme dans l’érotisme, n’a fait que poursuivre le moment extrême où le plaisir ridiculise la pensée et où, le temps d’une extase, il a contenu l’infini.

Or -et cela a dû combler Cioran- la traversée de la Divinité par ces mystiques, débouche souvent dans le plus pur néant. Angèle de Foligno le chante : “Oh! néant inconnu! L’âme ne peut jouir d’une plus belle vue en ce monde qu’en observant son propre néant, tout en restant dans sa prison. “Tandis que Maria Maddalena de’Pazzi -laquelle, revenue sur terre, ne se souvenait de rien- soutient pour sa part que l’amour suprême de Dieu est l’amour mort, lequel ne désire, ni ne cherche, ni ne convoite rien : “ni Le connaître, ni Le comprendre, ni en jouir”.

Et Cioran d’en jubiler : “Gâcher sa vie pour rien, toucher au sublime dans l’inutile absolu!”, disait-il alors, tout jeune homme, dans ce livre où, pour ce qui touche au style, on voit bien qu’il incline déjà à condenser ses hantises en aphorismes -ce “genre” où il excelle, non sans le décrier: n’assure-t-il pas qu’il est cultivé uniquement par ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, la peur de crouler “avec tous les mots”?

C’est juste, mais c’est aussi vouloir oublier -par modestie- que l’âme s’émerveille que le mot juste et la phrase brève et pure lui fassent entendre le long discours antérieur de la pensée. Car l’aphorisme est cette concrétion précieuse, ce diamant dans le chaos, auquel, seule, la vraie littérature est en mesure d’aboutir. Et d’où elle peut renaître, émoustillée, éprise d’un autre songe, pour exploser, gerbe d’étoiles soudaines, dans un secret lendemain.

HECTOR BIANCIOTTI
© Le Monde 1999
Le 04 Décembre 1992