“Cioran y Sissi” (Roland Jaccard)

NEXOS, Mexico, 1 Enero 1996

Es posible que usted haya visto a Cioran hurgando en los mostradores de crĂ­tica literaria de los vendedores de libros viejos de la rue de l’OdĂ©on, en busca de algĂșn libro de Robert de Traz u hojeando el Nietzsche de Guy de PourtalĂšs o quizĂĄs hasta preguntĂĄndole al librero por alguna biografĂ­a de Sissi
 SĂ­, Sissi. No se asombre ni se frote las orejas. OyĂł bien: Sissi figura dentro del PanteĂłn de los Ă­dolos de Cioran.

¿Cómo? ¿Sissi y Cioran? ¿El filósofo y la emperatriz? Catalina II de Rusia y Diderot, todavía pasa Pero Cioran y Sissi, eso sí cuesta trabajo creerlo, pensarå usted. Y ya se imaginarå a Cioran, llorando a lågrima viva al ver por enésima vez la serie de películas de Ernst Marischka y al admirar el parecido entre Sissi y Romy Schneider.

Yo mismo habĂ­a dado argumentos a los detractores de la emperatriz, al sostener en un artĂ­culo que los poemas de Sissi -sĂ­, cĂłmo no, la emperatriz tambiĂ©n fue poetisa- son bastante malos. Cioran protestĂł enĂ©rgicamente y me asegurĂł que me guardaba rencor por esa irreverente afirmaciĂłn respecto a su reina. Pero cuando pudo leer esos poemas tuvo que confesar que yo no estaba totalmente equivocado. Para sellar el fin de aquella breve ruptura, me invitĂł a cenar en su buhardilla de la rue de I’OdĂ©on.

Esa noche salí temprano de casa para poder pasear, pensar en la emperatriz y preparar mis armas antes de encontrarme con el filósofo. Me preguntaba qué razones habrían llevado a Cioran a idolatrar a Sissi. ¿Acaso sería porque Sissi admiraba a Heine y a Schopenhauer?

La aristocracia austriaca de esa época despreciaba soberanamente a los representantes del arte. Se decía que un austriaco, a pesar de que fuera simultåneamente Shakespeare, Galileo, Nelson y Rafael, no podía ser admitido en la alta sociedad vienesa si no era de rancio abolengo. A esto hay que agregar que Viena era la ciudad del mundo donde menos se leía y mås se bailaba. ¥Pues sí! Sissi se escabulló de esa regla de la frivolidad. En las fiestas y en los bailes de la corte la emperatriz prefería la filosofía de Schopenhauer y la poesía de Heine. Hasta bautizó a su caballo favorito con el nombre de Nihilista. Esa provocación no podía desagradarle a Cioran. Sissi, discípula de Schopenhauer e hija espiritual de Heine, ¿quién lo hubiera creído?

Pero prepĂĄrense para otra sorpresa: Âżrecuerdan a Titania, hada que aparece en El sueño de una noche de verano? Esa graciosa obra le encantaba a Sissi, quien se comparaba con Titania; bajo los efectos de un filtro mĂĄgico, Titania se enamoraba de Bottom, un hombre rĂșstico transformado en asno. Los pretendientes de la emperatriz. entre los que se encontraba Francisco‑JosĂ©, quedaron inmortalizados en uno de sus poemas sobre la soledad de Titania: “Yo sola [escribĂ­a la emperatriz]. como una maldita, / Yo, reina de las hadas, / SĂłlo yo no encuentro jamĂĄs / al alma hermana que busco. // En vano de mi trono de lis / muchas veces he bajado; / JamĂĄs encontrĂ© placer / al lado de un hijo de la tierra. // A menudo, en las suntuosas noches de verano, / bajo el voluptuoso claro de luna, / He pensado: ”He aquĂ­ el que me hace falta!’. / Y ya me regocijaba / Pero siempre, en el alba, / CĂĄlida y apretada en mi corazĂłn, / DescubrĂ­a con horror / en mis brazos la cabeza de un asno”… [+]

AnĂșncios

À la porte du paradis: les carnets de Roland Jaccard

Causeur.fr, 05 avril 2015

1. L’ñme de Cioran

Dans un essai au titre allĂ©chant, Souffrance, extase et haute folie pendant le XXe siĂšcle, d’un psychiatre roumain, Mircea Lazarescu, je m’attarde sur le passage oĂč l’ñme de Cioran est soumise Ă  un interrogatoire serrĂ© de la part d’un Grand Inquisiteur qui lui prĂ©sente son dossier Ă  la porte du paradis. Cioran est accusĂ© pendant toute sa vie d’avoir ardemment soutenu dans des textes publiĂ©s en français et en roumain que :

1. La vie est une torture insupportable, d’oĂč le dĂ©sespoir et la pensĂ©e du suicide ;

2. Le fait d’ĂȘtre nĂ© est une malĂ©diction ; les hommes doivent cesser toute procrĂ©ation ;

3. Normalement, l’homme est un animal malade ; la santĂ© est d’une monotonie intolĂ©rable ;

4. Il est insensĂ© et nocif d’agir, de travailler, de s’agiter pour un meilleur avenir, de croire au progrĂšs ;

5. Les seules choses accessibles : rester Ă  l’horizontale et ne rien faire (seulement penser), se promener sans but le jour et la nuit, s’étendre dans les cimetiĂšres et contempler le ciel, Ă©couter la musique de Bach et attendre les moments d’extase ;

6. Dieu est un partenaire transcendant avec qui on peut se confronter mais
 il est trĂšs complexe, d’autant que, dans ses contrĂ©es lointaines, il se confond avec le NĂ©ant, le vide, de sorte que


Et le Grand Inquisiteur de continuer : « Sur quoi vous fondez-vous lorsque vous émettez les affirmations ci-dessus ? Quels sont vos arguments, vos preuves, vos justifications ? »

Cioran : « Je ne veux convaincre personne. Ce que je dis est clair et Ă©vident. C’est Ă  la portĂ©e de tous de le voir, de le comprendre. Pour moi, tout est limpide ! »

Le Grand Inquisiteur : « Comment peut-on arriver Ă  l’endroit oĂč tout cela devient si clair, si certain ? L’extase offre-t-elle des certitudes ? Et comment peut-on parvenir Ă  l’extase ? Y a-t-il des mĂ©thodes plus recommandĂ©es que d’autres, comme le doute de Descartes, la dĂ©duction transcendantale de Kant, la mise entre parenthĂšses de Husserl ? »

Cioran : « Je ne veux rien entendre de ces philosophes secs et affolĂ©s de mathĂ©matiques. Quand et oĂč les mathĂ©matiques parlent de la souffrance et de la mort ? »… [+]

Emil Cioran (1911-1995) Le plaisir d’en finir (Ă©mission de radio)

France Culture, le 22/05/2011

“Je m’en veux d’ĂȘtre moi”

NĂ© en 1911, dans un petit village reculĂ© de Transylvanie, Emil Cioran, fils de pope, quitte la Roumanie en 1938, aprĂšs des Ă©tudes de philosophie Ă  Bucarest et la publication de deux brĂ»lots, l’un politique,Transfiguration de la Roumanie et l’autre hĂ©rĂ©tique, Des larmes et des saints. Insomniaque et mĂ©lancolique, minĂ© par la haine de soi et le « cafard cosmique», Cioran vient s’établir en France, oĂč il restera un « ermite en plein Paris » jusqu’Ă  sa mort en 1995. Refusant les prix et les apparitions publiques, il devient nĂ©anmoins dĂšs la parution de sonPrĂ©cis de dĂ©composition (1949) et avec De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©(1973) l’un des grands stylistes en langue française du dĂ©sespoir, aux cĂŽtĂ©s de Beckett ou de Michaux, dont il Ă©tait proche.

Et si Cioran nous avait “menĂ© en bateau ” (Roland Jaccard) ? Et si cette solitude indigente, cette oeuvre sombre, ces aphorismes ciselĂ©s, cette philosophie du dĂ©tachement n’Ă©taient qu’une partie de la vĂ©ritĂ© ?

« La source de l’écrivain, ce sont ses hontes », Ă©crit Cioran. Amis français et roumains, lecteurs et traducteurs, philosophes et historiens dĂ©voilent ici les secrets d’un Cioran heureux, chasseur de femmes et  infatigable causeur, d’un Cioran rongĂ© par la nostalgie de son enfance heureuse et le poids de son passĂ© d’intellectuel roumain adepte de la Garde de fer.

Une voix unique, indéfectiblement roumaine, délibérément française.

Un “icare de l’existence humaine” (Georges Banu), uniquement admirable dans la chute.

Avec

Georges Banu, ami de Cioran, écrivain et homme de théùtre

Livius CiocĂąrlie, Ă©crivain, professeur Ă  l’UniversitĂ© de Bucarest

Roland Jaccard, ami de Cioran, écrivain, Cioran et compagnie, PUF, 2005   

Florin Turcanu, historien, Mircea Eliade, Le prisonnier de l’histoire, La DĂ©couverte, 2003

Alexandre Lavastine, historienne, L’oubli du fascisme : Cioran, Eliade, Ionesco, PUF, 2002

Pierre Pachet, écrivain, Conversations à Jassy, Denoël, 2010

Gina Puica, traductrice de Cioran, BrĂ©viaire des vaincus, L’Herne, 2010

Fernando Savater, philosophe, Penser sa vie, une introduction à la philosophie, Points, 2009

Archives

Emil  Cioran, entretien, INA (1949)

Emil Cioran, entretien, INA (1989)

L’Apocalypse selon Cioran, film de Gabriel Liceanu et Sorin Iliesu, 1990

Textes lus

Transfiguration de la Roumanie, L’Herne,2009 

Syllogismes de l’amertume, ƒuvres, Quarto Gallimard, 1998

De l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©, ƒuvres, Quarto Gallimard, 1998

Cahiers 1957-1972, Gallimard,1997 

 

SĂ©lection de sites Ă©tabli par les documentalistes de Radio France

Cioran : une pensée contre soi héroïquement positive

Article de Liliana Nicoresco Ă  propos de Cioran. Un hĂ©roĂŻsme Ă  rebours de Sylvain David, Les Presses de l’UniversitĂ© de MontrĂ©al, 2006

Site de la revue Analyses

Dossier sur le site canadien de l’EncyclopĂ©die de L’Agora

Notice bio-bibliographique aux Ă©ditions de L’Herne

Cioran et le rire. Regards sur une pensée entre moralisme, religion et philosophie

Article de Constantin Frosin enseignant Ă  l’UniversitĂ© Danubius/Galati

Revue de littérature comparée 2008/4 (n° 328)

Vision du temps. Cioran analyste de la rĂ©action, de l’utopie et du progrĂšs. Article de J.C Guerrini
Mots. Les langages du politique (1) n°68

Cioran, esthĂšte de l’Apocalypse

Cioran rappelle dans ses journaux cette promenade avec une amie qui affirmait doctement que le « divin » Ă©tait prĂ©sent en chaque crĂ©ature. L’Ă©crivain dĂ©signe une mĂ©gĂšre insupportablement vulgaire : «Dans celle-lĂ  aussi?» Elle ne sait que rĂ©pondre, tant il est vrai que la thĂ©ologie et la mĂ©taphysique abdiquent devant l’autoritĂ© du dĂ©tail mesquin. «Je n’ai jamais rencontrĂ© personne, Ă©crit-il ; je n’ai fait que trĂ©bucher sur des ombres simiesques.»

Las de rĂ©gler ses comptes avec l’humanitĂ© et avec lui-mĂȘme , il avoue que ce qui le comblerait, ce serait de voir le soleil exploser et s’Ă©mietter, disparaĂźtre Ă  jamais. «Aussi, ajoute-t-il, avec quelle impatience et quel soulagement j’attends et je contemple les couchants!»

Deux hommes se disputent l’Ăąme de Cioran : un moine et un esthĂšte. Le moine a pris pour patrons le Bouddha et Job. L’esthĂšte, lui, flirte avec l’idĂ©e du suicide et rĂȘve de l’extermination de l’humanitĂ©. Il se dĂ©couvre une parentĂ© avec Hitler, mais un Hitler aboulique. «Hitler, Ă©crit-il, qui est arrivĂ© en tout point Ă  la nĂ©gation de ce qu’il avait projetĂ©, pourrait bien ĂȘtre le symbole de l’homme en gĂ©nĂ©ral.» Par ailleurs, Cioran se proclame volontiers mĂ©taphysiquement juif, ce qui n’est qu’un paradoxe de plus de la part d’un homme qui en Ă©tait prodigue.

Chaque fois qu’on lui demande sa profession, il se retient pour ne pas rĂ©pondre : «Escroc en tout genre.» Sa luciditĂ© rageuse ne l’Ă©pargne pas. Il explique mĂȘme pourquoi aujourd’hui un Ă©crivain ou un philosophe se doivent de tricher: «Un rien de feinte dans le tragique, un soupçon d’insincĂ©ritĂ© jusque dans l’incurable, telle m’apparaĂźt la marque distinctive du moderne.» Il note qu’en Inde un Schopenhauer ou un Rousseau n’auraient jamais Ă©tĂ© pris au sĂ©rieux, parce qu’ils vĂ©curent en dĂ©saccord avec les doctrines qu’ils professaient; pour nous, c’est lĂ  prĂ©cisĂ©ment la raison de l’intĂ©rĂȘt que nous leur portons.

Le journal intime est une arme redoutable, car elle se retourne presque infailliblement contre celui qui se soumet Ă  sa loi. Aussi les carnets que Cioran a tenus de 1957 Ă  1972, soit de sa quarante-septiĂšme Ă  sa soixante-deuxiĂšme annĂ©e, sont-ils fascinants : on s’y promĂšne dans le bric-Ă -brac de ce magicien du nĂ©ant plus Ă©pris de la vie qu’il ne veut bien le concĂ©der, de ce solitaire trĂšs entourĂ©, de cet hypocondriaque redoutablement rĂ©sistant, de cet ermite un peu trop soucieux de sa notoriĂ©tĂ©. On comprend que, sur la couverture de ses Cahiers, tenus pour se dĂ©gourdir la plume et servir de laboratoire Ă  ses essais, il ait Ă©crit : «A dĂ©truire!» Sa compagne, Simone BouĂ©, dĂ©cĂ©dĂ©e accidentellement le 11 septembre 1997, en a jugĂ© autrement et on se gardera bien de l’en blĂąmer. D’une part, parce que si Cioran avait vraiment voulu les dĂ©truire, il lui eĂ»t Ă©tĂ© loisible de le faire de son vivant. Et d’autre part, parce que rien ne nous touche plus que la vĂ©ritĂ© nue d’un ĂȘtre.

Disons d’abord ce qu’on ne trouvera pas dans ce journal; le sexe, la vie amoureuse. Cioran reconnaĂźt d’ailleurs que dans tout ce qu’il a Ă©crit, il n’a pas rendu Ă  la sexualitĂ© l’hommage qu’elle mĂ©ritait. Une anecdote cependant: dans un train, il observe une jeune fille. Elle l’attire. Alors, il l’imagine morte Ă  l’Ă©tat de cadavre avancĂ©, ses yeux, ses joues, son nez, ses lĂšvres, tout en pleine putrĂ©faction. «Rien n’y fit, confesse-t-il. Le charme qu’elle dĂ©gageait s’exerçait toujours sur moi. Tel est le miracle de la vie.» Nous n’en saurons pas plus.

Sur l’amitiĂ©, il est plus prolixe. Il n’y croit pas. Il va de soi pour lui que nous haĂŻssons tout le monde : amis et ennemis, avec toutefois cette diffĂ©rence que nous ne savons pas que nous haĂŻssons nos amis. Mais nous les haĂŻssons d’une certaine façon.

A propos d’ennemis, il revient Ă  plusieurs reprises sur celui qu’il considĂšre comme son «dĂ©tracteur en titre» et comme un «calomniateur professionnel»: le philosophe marxiste Lucien Goldmann, l’auteur du Dieu cachĂ©, roumain comme lui, juif, qui l’aurait poursuivi de sa vindicte jusqu’Ă  sa mort, en 1970. «N’importe qui, Ă  ma place, aurait eu des rĂ©actions Ă  la CĂ©line, Ă©crit Cioran, mais j’ai rĂ©ussi Ă  surmonter une tentation aussi basse qu’explicable et humaine.»

RÉVÉLATION

De fait, il pense que Goldmann, en lui barrant l’accĂšs Ă  une carriĂšre universitaire, lui a rendu service. Il l’a amenĂ©, plutĂŽt que de croupir au CNRS et Ă  publier de stĂ©riles travaux universitaires, Ă  Ă©crire des livres pour lui seul. «Il faut toujours savoir grĂ© Ă  un ennemi de vous ramener Ă  vous-mĂȘme, de vous sauver de la dispersion et du dĂ©layage, de travailler malgrĂ© tout pour votre plus grand bien.» Sans doute est-ce la rĂ©vĂ©lation la plus surprenante de ces carnets de Cioran : la place, celle du mauvais dĂ©miurge, qu’y tient Goldmann.

Mais ces calomnies? Etaient-elles fondĂ©es? Cioran n’y fait guĂšre allusion. Il note bien que son admiration maladive pour l’Allemagne a empoisonnĂ© sa vie, qu’elle a Ă©tĂ© la pire folie de sa jeunesse, mais il n’en dit guĂšre plus. On trouve cependant une rĂ©flexion assez curieuse, mais bien dans sa maniĂšre, sur le fait que ce qu’il ne pardonnait pas aux nazis, c’Ă©tait moins de tuer les juifs que de les humilier l’Ă©toile jaune Ă©tait une abomination Ă  ses yeux. Il revient souvent sur Hitler («avec lui, le nĂ©ant a une voix»), l’homme qu’il prĂ©tend haĂŻr le plus, mais aussi il se demande si, sous certains aspects, il ne lui ressemble pas. Mais qui ne ressemble pas Ă  Hitler? «À la fin de la derniĂšre guerre, Ă©crit-il encore, tout le monde lui ressemblait, mĂȘme les vainqueurs, surtout eux. D’ailleurs, ils n’ont pu le vaincre qu’en l’imitant de plus en plus, qu’en s’identifiant Ă  lui. Jamais ils n’auraient pu l’Ă©craser avec des mĂ©thodes dĂ©mocratiques, humaines, libĂ©rales. Quand vainqueurs et vaincus emploient les mĂȘme procĂ©dĂ©s, ils se valent et aucun d’eux n’a l’autoritĂ© morale de parler au nom du Bien.»

En face de Hitler, Cioran place Freud. Et on ne sera guĂšre surpris de voir que si la psychanalyse l’irrite il assistera cependant aux sĂ©minaires de Lacan Ă  l’Ecole normale, Freud, en revanche, lui en impose. Il admire son courage, il partage son refus de la mĂ©taphysique, de toute mĂ©taphysique. Refus caractĂ©ristique Ă©galement du Cercle de Vienne et, d’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, de toute la philosophie autrichienne.

Cioran, par son goĂ»t de la dĂ©rision, par sa haine de soi, par son sens innĂ© de l’exagĂ©ration, par sa volontĂ© de provoquer, appartient Ă  cette tradition austro-hongroise. Il est aux antipodes de philosophes comme Heidegger ou Sartre, d’essayistes comme Barthes ou Blanchot pour prendre quelques-unes des cibles de ses sarcasmes. Il est mĂȘme prĂȘt Ă  pardonner Ă  Bertrand Russell son humanisme et son progressisme dont Wittgenstein dĂ©jĂ  se gaussait aprĂšs avoir lu que, trĂšs jeune encore, Russell avait Ă©crit qu’il fallait exterminer le plus grand nombre de gens possible, pour que la somme de conscience diminue dans l’univers.

Commentaire de Cioran : «Il aurait dĂ» mourir aprĂšs ce coup d’inspiration. Avec une “pensĂ©e” pareille, on ne peut faire une oeuvre. Mais qu’importe une oeuvre? La vie n’a d’excuse que par des Ă©clairs qui la dĂ©passent ou la nient. Avoir un de ces Ă©clairs nous rachĂšte et nous justifie.» Toute l’Ă©thique de Cioran tient en ces quelques remarques. On peut les juger odieuses, farfelues ou sublimes. Elles Ă©manent d’un homme qui, toute sa vie durant, a rĂąlĂ© contre l’inconvĂ©nient d’ĂȘtre nĂ©. Qui a cherchĂ©, sans le trouver, dans la pire des politiques un remĂšde Ă  cette dĂ©chĂ©ance. Qui a ressassĂ©, parfois jusqu’Ă  l’Ă©coeurement, son mĂ©li-mĂ©lo funĂšbre. D’un homme qui se qualifiait volontiers de « ratĂ© » pour avoir reculĂ© face au seul acte Ă©thique: le suicide. Mais sans doute avait-il encore trop de rĂ©serves d’ironie pour ne pas vouloir jouir de l’ampleur de son naufrage.

ROLAND JACCARD
© Le Monde, le 07 Novembre 1997

Les nuits blanches de Cioran (R. Jaccard)

La fadeur du suicide

Au cours de ces nuits blanches Ă  Sibiu, Cioran se fit le gĂ©ographe de ses propres effondrements, il apprit Ă  saisir en lui-mĂȘme le dĂ©mon. Sa philosophie, ” infestĂ©e ” par son moi, se devait dĂ©sormais d’ĂȘtre une exploration des trois grandes hantises de l’homme : la maladie, la solitude et la folie (” Le pressentiment de la folie se double de la peur de la luciditĂ© dans la folie, la peur des moments de retour Ă  soi, oĂč l’intuition du dĂ©sastre risque d’engendrer une folie encore plus grande. C’est pourquoi il n’y a pas de salut par la folie. On aimerait le chaos, mais on a peur de ses lumiĂšres. “)

AprĂšs un tel rugissement de dĂ©sespoir, mĂȘme le suicide paraĂźt plein de fadeur. ExacerbĂ©e, la luciditĂ© va plus loin que le suicide : elle crucifie celui qui se donne Ă  elle, mais elle lui laisse la vie sauve et des nuits blanches pour laver ses blessures.

Cioran voulait ĂȘtre le cobaye de sa philosophie. C’est cette hĂąte de s’Ă©corcher, cette impatience de dĂ©couvrir le pire, qui donnent Ă  son premier livre une “sincĂ©ritĂ© infernale “. Sur les cimes du dĂ©sespoir est Ă  l’oeuvre de Cioran ce que les MĂ©moires Ă©crits dans un souterrain sont Ă  celle de DostoĂŻevski : le rĂ©cit d’un ratage qui sauve. La formule de l’homme souterrain : ” Une conscience clairvoyante, je vous assure, messieurs, c’est une maladie, une maladie trĂšs rĂ©elle “, on croit entendre Cioran la prononcer avec l’accent des Carpates.

Commencer une oeuvre par l’affirmation : je suis perdu pour la vie et j’ai perdu foi en la philosophie, tel est le paradoxe de Cioran. C’est pourtant ce reniement de soi, ce geste d’autodestruction, qui permet l’oeuvre Ă  venir. Le sentiment de rupture totale, la nĂ©gativitĂ© forcenĂ©e, le dĂ©sir inouĂŻ de dĂ©vastation, ouvrent la voie au dĂ©tachement.

Plus tard, quand il commença d’Ă©crire en français, Cioran loua, chez le moraliste idĂ©al, l’homme capable de lyrisme et de cynisme, d’exaltation et de froideur, habile Ă  rassembler sous les mĂȘmes cieux Rousseau et Laclos, Vauvenargues et Sade.

Aux nuits blanches de Sibiu devaient succĂ©der les nuits blanches du Luxembourg. Cioran abandonna le roumain. Sur les cimes du dĂ©sespoir, ce suicide hallucinĂ©, lui avait permis de faire la connaissance des gouffres. Si, tel un fauve qui se camoufle, il adopta la langue française, ce fut, de son propre aveu, dans le souci de concilier l’enfer et le tact.

ROLAND JACCARD
© Le Monde 1999
Le 30 Mars 1990

Carta de Cioran a Bucur Tincu (1932)

Así pues, henos aquí a los dos en una encrucijada de la vida. Hasta ahora sólo ha habido proyectos y planes: ahora se imponen los logros pues, de lo contrario, todo seguiría siendo una simple ilusión. Naturalmente, ya no se puede hablar de esperanzas o de apaños pueriles, tal y como hacíamos en tiempos. El problema de la vida se me empieza a plantear también a mí con meridiana seriedad; siempre he lamentado que a ti se te planteara demasiado temprano. Es muy difícil mantenerte en el marco de unas aspiraciones filosóficas, cuando te ves obligado a ejercer el periodismo. He escrito una serie de artículos en un periódico, he renunciado a seguir haciéndolo, y eso que me lo pidieron, porque sentía una imposibilidad a la hora de acometer teorías que desaparecían por completo al cabo de veinticuatro horas. Todos los jóvenes cultos que ingresan en el periodismo empiezan abordando, con impresionante apasionamiento, cuestiones alejadas de la realidad para acabar realizando efímeros reportajes. Cuanta mås cultura tiene uno, mås peligroso resulta el periodismo, puesto que tiene que ir renunciando paulatinamente, cosa que no sucede en el caso de los que no tienen oficio ni beneficio, para quienes la cultura constituye un marco de estimulación de aspiraciones imprecisas y embrionarias. En tu caso, la escapatoria reside en que para ti el periodismo es una solución provisional: cuando empieces a sentirte a gusto y a interpretarla como una escapatoria normal, entonces serå el momento de temerla.

…En lo que respecta a mi persona, es preciso que sepas que podĂ­a estar lejos, si no hubieran surgido una serie de circunstancias. No es que no haya leĂ­do demasiado, sino que el haber estado enfermo durante tres años, afectado por enfermedades que suelen ser propias de la vejez, me ha separado completamente de los demĂĄs y me ha impedido establecer relaciones. Conozco los medios para hacer de estafador intelectual, para epatar con libros que no he leĂ­do o impresionar esgrimiendo paradojas, pero a nada de esto he recurrido. Desde un punto de vista psicolĂłgico, soy una persona introvertida y por ello la gente ya no me alegra lo mĂĄs mĂ­nimo. En Bucarest hay gente que me aprecia, pero crĂ©eme si te digo que su simpatĂ­a no causa ninguna alegrĂ­a. Si, a pesar de todo ello, establezco relaciones e intento situarme en algĂșn lugar, lo harĂ© guiado por una determinaciĂłn puramente racional; estoy convencido de tener algo que decir y quiero seguir en esta lĂ­nea. El dĂ­a que me sienta ajeno a mĂ­ mismo, en cierto modo exterior, y note que un centro de vida subjetivo se ha desvanecido, entonces, se habrĂĄ terminado. El sentimiento mĂĄs penoso de la existencia es el de sentirse inĂștil. JamĂĄs olvidarĂ© el extraño estado de ĂĄnimo que se adueñó de mĂ­ al recorrer yo solo las calles de Viena mientras me decĂ­a: “Soy una existencia ridĂ­cula”. Me figuro que adivinarĂĄs la desesperaciĂłn que tal pasatiempo manifestaba. Es tĂ­pico de mi vida anĂ­mica normal que me entre la risa ante las cosas ininteligibles. Cuando miras una mujer, pongo por caso, no como objeto de deseo, sino como hecho, te entra la risa. Es algo sabido que, desde el punto de vista fisonĂłmico, la suprema expresiĂłn del dolor no dista de su contrario.

Y, estando asĂ­ las cosas, entiendes, pues, por quĂ© me apasiona el tema del demonismo, del cinismo, etc… y por quĂ© desde hace tres años la problemĂĄtica de la psicologĂ­a del hombre ruso es para mĂ­ casi una obsesiĂłn. SĂłlo los estados anormales resultan fecundos. Por eso conviene amar la destrucciĂłn, la muerte, el derrumbamiento o la enfermedad. En un ensayo inĂ©dito enviado a una revista, trataba de demostrar que el destino individual, como realidad interior, irracional e inmanente, sĂłlo se nos revela a travĂ©s del dolor, ya que Ă©sta es la Ășnica vĂ­a positiva de comprensiĂłn interior de los problemas personales. En ese artĂ­culo demostraba que el pecado, en las interpretaciones religiosas -donde equivaldrĂ­a al dolor en el caso de los religiosos- no cumple esta funciĂłn, dado que estĂĄ estrechamente ligado a la objetividad del mundo histĂłrico y, en consecuencia, no plantea el problema de la existencia humana de un modo astringente. Por ello el dolor debe ser amado.

Mi derruida juventud me condujo a este tipo de estados de ĂĄnimo que sĂłlo la literatura dostoiesvkiana me ha podido recordar.

La distancia que media entre mi persona y la gente de mi edad me parece enorme. Es penoso conversar con individuos que no tienen ninguna actitud, ninguna consistencia espiritual, personas para las cuales la vida es un plĂĄcido contoneo, individuos “amigos” de muchachas, etc. No he encontrado mĂĄs que dos o tres chicos distinguidos. No me queda mĂĄs que el contacto con los miserables. En ellos he encontrado mucha mĂĄs comprensiĂłn: me gusta su rechazo a la constricciĂłn, al orden, a la jerarquĂ­a o a otras formas. Un chico distinguido, en el caso de que sea capaz de mantenerse a sĂ­ mismo, no puede acabar siendo mĂĄs que un vagabundo, uno de los miserables que se sitĂșan en las antĂ­podas de su condiciĂłn. Estoy convencido de que nadie es “responsable” de su situaciĂłn. Por ello, ni siquiera los mediocres deben ser despreciados sino, mĂĄs bien, evitados.

Ya te contĂ© en otra ocasiĂłn que para mĂ­ existen ciertos problemas centrales, que me apasionan y que me siento obligado a dilucidar. Los problemas relacionados con la filosofĂ­a de la cultura, de la historia, de la caracterologĂ­a y de la antropologĂ­a filosĂłfica me entusiasman tanto, que me resulta inconcebible pensar que algĂșn dĂ­a podrĂ­a abandonarlos. Dado que estas son cuestiones especĂ­ficamente germĂĄnicas, experimentarlas in situ serĂ­a sumamente necesario. SĂłlo que, en este punto, la situaciĂłn se complica. Nosotros hemos tenido la desgracia de acabar cuando la situaciĂłn econĂłmica y social es mĂĄs trĂĄgica, asĂ­ que irnos al extranjero es algo mĂĄs que problemĂĄtico. No soy de los que viven lamentĂĄndose sino que entiendo mejor que nadie las imposibilidades.

Al escribir estos renglones me viene a la memoria una soluciĂłn para tu caso. Como, sin lugar a dudas, has establecido relaciones, podrĂ­as trabajar en algĂșn periĂłdico de Bucarest. SerĂ­a otra remuneraciĂłn y otra situaciĂłn.

Una cuestión resulta trågica: hacemos apaños demasiado serios para nuestra edad. Hemos envejecido demasiado pronto.

Con cariño, Emil Cioran

Sibiu, 23 de septiembre [de 1932]

P. D.: ContĂ©stame a la antigua direcciĂłn de Bucarest…

Extraído de Cioran: Doce cartas desde las cimas de la desesperación, acompañadas de doce cartas de senectud y otros textos. Biblioteca Apostrof, Cluj, 1995. Traducción del rumano de Rafael Pisot y Cristina Sava. Cortesía del Instituto Cultural Rumano y editorial Apostrof, con el apoyo de Florin Turcanu y Marta Petreu. Publicado: 1 de marzo de 2011 por RJ en libro. © 2011 Roland Jaccard.

“Comment Cioran m’a sauvĂ© la vie” (Roland Jaccard)

img_20Pessimiste dĂšs l’enfance, l’écrivain Roland Jaccard a Ă©tĂ© sĂ©duit par la noirceur d’Emil Cioran, penseur qui lui a permis d’ĂȘtre plus subtil dans son nihilisme. TĂ©moignage.

par Roland Jaccard – CLES – Trouver du sens, retrouver du temps

L’enfant que j’étais comprenait mal que ses parents l’aient jetĂ© dans cette fournaise qu’était le monde. Il les jugeait inconscients. En temps de paix et de prospĂ©ritĂ©, passe encore. Mais en 1941
 L’adolescent que j’étais avait lu Bouddha et partageait son pessimisme. Il ne se doutait pas qu’il allait bientĂŽt rencontrer une rĂ©incarnation de Bouddha, un Bouddha des Carpates, et encore moins que ce nihiliste malicieux deviendrait son ami.

Avant de me rendre chez lui, 26, rue de l’OdĂ©on, je l’avais beaucoup lu, couvrant les murs de mon studio de citations dĂ©sespĂ©rantes. Je jugeais son dĂ©sespoir tonique. Et il l’était. Il alliait perfection du style et noirceur totale. Ce n’était pas tout d’ĂȘtre dĂ©sespĂ©rĂ©, encore fallait-il l’ĂȘtre Ă©lĂ©gamment, ne point dĂ©daigner les paradoxes et saupoudrer d’humour la vĂ©hĂ©mence des propos. La forme littĂ©raire qu’il privilĂ©giait, l’aphorisme, ne tolĂ©rait pas la moindre faille. MĂȘme ceux qui le dĂ©testaient reconnaissaient au moins Ă  Cioran ce mĂ©rite : ĂȘtre parvenu Ă  mĂ©tamorphoser le Roumain turbulent et lyrique qu’il Ă©tait avant de venir en France en moraliste que Chamfort, Pascal ou La Rochefoucauld auraient admis dans leur club.

Ce qui crĂ©a d’emblĂ©e une complicitĂ© entre lui et moi, ce furent une femme, Sissi, l’épouse de François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie, et un jeune philosophe suicidĂ© Ă  23 ans : Otto Weininger. Ma mĂšre, Viennoise d’origine, m’avait transmis sa passion pour Sissi. Les contraintes de la vie universitaire m’avaient amenĂ© Ă  prĂ©facer « Sexe et caractĂšre » d’Otto Weininger, la somme antifĂ©ministe et antisĂ©mite la plus violente jamais Ă©crite. Freud avait trouvĂ© du gĂ©nie Ă  Otto. Hitler pensait que c’était le seul juif Ă  avoir le droit de vivre. Et Cioran l’admirait pour son suicide prĂ©coce dans la maison de Beethoven – et pour tous les suicides qu’il avait provoquĂ©s en publiant son livre. Cioran prĂ©fĂ©rait un concierge qui se pend Ă  un poĂšte vivant. La magie de l’extrĂȘme le fascinait et il la trouvait aussi bien chez Weininger, admirĂ© Ă©galement par Wittgenstein, que chez l’impĂ©ratrice Sissi.

Ce qui rapprochait le plus Sissi et Cioran, c’était leur lancinante obsession du suicide, ainsi qu’un dĂ©sir irrĂ©pressible de fuir le monde. C’est en le fuyant que Sissi fut poignardĂ©e Ă  GenĂšve sur le quai du Mont-Blanc par l’anarchiste italien Luigi Lucheni qui s’était trompĂ© de cible. Cette fin absurde, dĂ©routante, charmait Cioran qui vit lĂ  le plus grand service jamais rendu Ă  Sissi.

Oui, Sissi reprĂ©sentait bien pour lui la vivante incarnation de la mĂ©lancolie. Il en donnait d’ailleurs une trĂšs belle dĂ©finition : « La mĂ©lancolie est l’apothĂ©ose de l’à-quoi-bon, c’est le triomphe de l’inĂ©luctable ressenti comme mĂ©lodie sans trĂȘve, comme tonalitĂ© fondamentale de la vie. » Quand il sentait la dĂ©pression venir, il se couchait et Ă©coutait du fado. Il me conseillait d’en faire autant. Françoise Hardy me suffisait.

On se tromperait cependant en imaginant un Cioran triste ou amer. MĂȘme Ă  la fin de sa vie, quand il faisait semblant d’ĂȘtre encore lĂ  (selon son expression), il Ă©tait prĂȘt Ă  rire de tout ou presque. Je me souviens Ă  ce propos qu’à deux reprises seulement, il manifesta sa mauvaise humeur. La premiĂšre, quand je lui avais prĂ©sentĂ© un philosophe dont la jeune Ă©pouse Ă©tait enceinte. Il soutenait que les femmes qui ne se faisaient pas avorter tĂ©moignaient par lĂ  d’une absence totale de sensibilitĂ©. La seconde fois, quand un ami universitaire l’avait priĂ© de lui dĂ©dicacer ses livres. Il avait refusĂ© prĂ©textant que tout cela – son Ɠuvre – ce n’était que des conneries. Il ne voulait en aucune maniĂšre ĂȘtre pris au sĂ©rieux.

Les dĂźners qu’il organisait rĂ©guliĂšrement chez lui Ă©taient somptueux, mais lui-mĂȘme s’abstenait de manger. Il vivait selon une diĂ©tĂ©tique rigoureuse : lĂ©gumes Ă  la vapeur, compotes de fruits. Mais il jouissait de voir ses amis apprĂ©cier ses plats. François Bott, Gabriel Matzneff, Linda LĂȘ et Dima EddĂ© Ă©taient ses convives prĂ©fĂ©rĂ©s. Nous formions autour de celui que nous appelions « notre bon maĂźtre de Dieppe » une garde rapprochĂ©e. Pourquoi de Dieppe ? Parce qu’il aimait y passer l’étĂ© dans sa mansarde. MalgrĂ© les six Ă©tages qu’il gravissait plusieurs fois par jour pour retrouver son studio rue de l’OdĂ©on, nous ne redoutions rien pour lui. En dĂ©pit de sa petite taille, il Ă©tait d’une vigueur exceptionnelle. Et souvent nous le quittions, vers deux heures du matin, plus Ă©puisĂ©s qu’il ne l’était lui-mĂȘme.

Il prenait un soin extrĂȘme de ses amis, toujours disponible pour leur apporter mĂ©dicaments et fruits au moindre bobo. Ce qui le troublait nĂ©anmoins, c’était que Matzneff et moi passions des journĂ©es entiĂšres Ă  la piscine Deligny sous un soleil de plomb, souvent en nous affrontant au tennis de table. Lui prĂ©fĂ©rait les promenades nocturnes autour du jardin du Luxembourg. Confidences, ragots parisiens, dĂ©molition des penseurs Ă  la mode, tout y passait avec une drĂŽlerie et un sens de la dĂ©rision que je n’ai retrouvĂ© que chez trĂšs peu d’écrivains et d’artistes, Ă  l’exception de Roland Topor et de ClĂ©ment Rosset que Cioran apprĂ©ciait d’ailleurs. Il pratiquait l’art trĂšs viennois du « Blödeln », c’est-Ă -dire de faire l’idiot avec intelligence.

Son goĂ»t pour les apocalypses l’avait amenĂ© dans sa jeunesse Ă  faire l’éloge d’Hitler. Peu avant sa mort, des universitaires publiĂšrent des textes d’un nationalisme nausĂ©abond qu’il avait soigneusement Ă©vitĂ© de mentionner. J’en fus surpris et déçu. Ainsi, mĂȘme lui avait cĂ©dĂ© Ă  la folie furieuse qui s’était emparĂ©e de l’Europe dans les annĂ©es 1930. Je me rendis Ă  son enterrement presque Ă  contre-cƓur. Les officiels qui s’y pressaient, la liturgie orthodoxe, la grandiloquence des hommages, tout cela me rĂ©vulsait. OĂč Ă©tait passĂ© mon Cioran ? Il me fallut quelques annĂ©es pour le retrouver. Une femme m’y aida. Elle se nommait Friedgard Thoma et avait entretenu une liaison avec lui. Ainsi donc, mĂȘme Cioran menait une double vie. Comme c’est rassurant. J’écrivis un livre sur ce que je lui devais, « Cioran et compagnie » (PUF, 2005). J’ai donnĂ© comme titre Ă  ce portrait : « Comment Cioran m’a sauvĂ© la vie. » C’est un titre accrocheur et un peu nul. Et puis, Cioran ne m’a pas sauvĂ© la vie. S’il l’avait fait, il aurait considĂ©rĂ© que c’était une mauvaise action. Moi aussi, du reste. Non, Cioran m’a permis d’ĂȘtre un peu plus subtil dans mon nihilisme et un peu plus vrai dans ma relation Ă  autrui. Cela mĂ©ritait bien cet hommage, n’est-ce pas ?

Un cynique mort trop tard

NĂ© en 1911 Ă  Rasinari, petit village de Transylvanie (qui n’est pas encore la Roumanie), d’un pĂšre prĂȘtre orthodoxe et d’une mĂšre athĂ©e, Emil Cioran dĂ©veloppe trĂšs jeune une vision pessimiste du monde. Il a 22 ans quand il publie son premier ouvrage, « Sur les cimes du dĂ©sespoir ». AprĂšs avoir passĂ© deux ans Ă  Berlin, il revient dans son pays oĂč il enseigne la philosophie au lycĂ©e et frĂ©quente la Garde de fer, mouvement fasciste et antisĂ©mite dont il partage alors les idĂ©es qu’il exprime dans son deuxiĂšme livre, « La Transfiguration de la Roumanie ».

En 1937, Cioran s’installe Ă  Paris pour terminer sa thĂšse sur Bergson. A la fin de la DeuxiĂšme Guerre mondiale, ses livres sont interdits en Roumanie et il choisit de rester en France. A partir de 1949, il adoptera le français comme langue d’écriture. Cioran a dĂ©jĂ  dĂ©laissĂ© la politique pour se consacrer Ă  son Ɠuvre, essentiellement des recueils d’aphorismes oĂč se mĂȘlent humour et cynisme, ironie et dĂ©sillusion. Vivant dans le dĂ©nuement, poursuivi par l’idĂ©e du suicide, il dĂ©clinera systĂ©matiquement les prix et les honneurs – sauf le prix Rivarol, en 1949. Lui qui affirmait que « ce n’est pas la peine de se tuer, puisqu’on se tue toujours trop tard » est mort, vaincu par l’Alzheimer, en 1995, Ă  Paris.

Cioran au petit bonheur

z « Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vĂ©cu. »

z « Que faites-vous du matin au soir ? – Je me subis. »

z « A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ? »

z « Je n’ai approfondi qu’une seule idĂ©e, Ă  savoir que tout ce que l’homme accomplit se retourne nĂ©cessairement contre lui. »

z « L’art d’aimer ? C’est savoir joindre Ă  un tempĂ©rament de vampire la discrĂ©tion d’une anĂ©mone. »

z « Pour entrevoir l’essentiel, il ne faut exercer aucun mĂ©tier. Rester toute la journĂ©e allongĂ© et gĂ©mir
 »

z « Les religions, comme les idĂ©ologies qui en ont hĂ©ritĂ© les vices, se rĂ©duisent Ă  des croisades contre l’humour. »

z « Ne me demandez plus mon programme ; respirer, n’en est-ce pas un ? »

z « Plus on a souffert, moins on revendique. Protester est le signe qu’on n’a traversĂ© aucun enfer. »

z « Si je prĂ©fĂšre les femmes aux hommes, c’est parce qu’elles ont sur eux l’avantage d’ĂȘtre plus dĂ©sĂ©quilibrĂ©es, donc plus compliquĂ©es, plus perspicaces et plus cyniques, sans compter cette supĂ©riorité mystĂ©rieuse que confĂšre un esclavage millĂ©naire. »

z « Aimer son prochain est chose inconcevable. Est-ce qu’on demande Ă  un virus d’aimer un autre virus ? »

z « Nous sommes tous des farceurs ; nous survivons à nos problÚmes. »

portrait_23Ecrivain, chroniqueur de 1969 Ă  2001 au quotidien « Le Monde », Roland Jaccard, un proche de Cioran, se situe dans la ligne des penseurs nihilistes. L’auteur du « Dictionnaire du parfait cynique » (Zulma, 2007) se dĂ©voile sur son trĂšs original site Internet : www.rolandjaccard.com.