“Cioran, la révolution et le nihilisme” (Mathieu Bock-Côté)

Journal de Montreal, 28 juillet 2012

Je relisais cet après-midi le Précis de décomposition (1949) de Cioran, un philosophe qui a exploré les replis les plus intimes de l’âme humaine. Qui n’a pas hésité à s’enfoncer dans ses zones les plus sombres pour la dévoiler.

J’y retrouve ce passage. «Je n’aime que l’irruption et l’effondrement des choses, le feu qui les suscite et celui qui les dévore. La durée du monde m’exaspère ; sa naissance et son évanouissement m’enchantent».

Cioran ne cerne-t-il pas ici ce qu’il y a de commun à la psychologie du révolutionnaire comme du nihiliste? Le révolutionnaire et le nihiliste ne se rejoignent-ils pas dans une même fascination pour l’absolu, positif comme négatif?

Les deux ne se rejoignent-ils pas dans l’incapacité d’accepter l’imperfection du monde? Les deux ne se rejoignent-ils pas dans une même incapacité à accepter la finitude de l’homme, et l’imperfection des institutions humaines ?

Le Révolutionnaire n’accepte le monde qu’à condition de le repartir à zéro, en faisant du passé table rase. Il le veut comme une page blanche sur laquelle il écrira ce qu’il veut. Le nihiliste déteste à ce point le monde qu’il préfère l’anéantir ou s’en soustraire radicalement. [+]